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22 mai 2017 1 22 /05 /mai /2017 18:14

The Girls    par    Emma Cline

Traduit de l’anglais (USA) par Jean Esch.

Quai Voltaire – La Table ronde (2016), 331 pages

 

Pour un premier roman, Emma Cline (photo ci-dessous) a réussi une impressionnante fresque intimiste et un tableau sans concession de la société californienne des années 1960 et 1970, The Girls, un livre traduit dans plus de 34 pays et dont on parle de faire un film.

 

 

Evie Boyd, entre deux contrats d’aide-ménagère, se retrouve dans une maison prêtée par un ami, Dan. Au bord de l’océan, elle se voit confrontée à son passé, plus exactement à l’année de ses 14 ans, lorsqu’elle voit débarquer Julian, fils de Dan, une vingtaine d’années, et surtout Sasha, entre quinze et seize ans. Les souvenirs reviennent : « C’est dire à quel point les gens avaient besoin de s’assurer que leurs vies avaient bien eu lieu… » Devant ces jeunes gens, elle reste sur ses gardes : « Je ne voulais pas exposer ma pourriture intérieure, ne serait-ce qu’accidentellement. »

 

 

C’est pour elle alors qu’Evie commence à dévider ce que fut cette année 1969, à Petaluma, en Californie. Connie est son amie grassouillette et, comme elle, elle veut être remarquée : « Ce qui m’importait, en ce temps-là, c’était d’attirer l’attention. » Tout ce temps consacré à cela est gaspillé… « jusqu’à ce que quelqu’un vous remarque, les garçons l’avaient consacré à eux-mêmes. »

 

 

La drogue est omniprésente, sous toutes ses formes. Evie n’y échappe pas. Elle cherche à capter l’attention du frère de Connie, Peter (18 ans), qui prend de l’acide, va dans sa chambre, se caresse l’entrecuisse dans la salle de bains en regardant le magazine de femmes nues de son père…

 

 

Sa rencontre avec Suzanne est déterminante pour ce qui va suivre. Ses parents se sont séparés. Son père est avec Tamar, nettement plus jeune, et sa mère essaie divers hommes. Enfin, la voilà au ranch pour la fête du solstice et la rencontre avec Russell, un véritable gourou, vénéré par tout le monde et qui utilise les filles selon son bon plaisir. « Au ranch, le temps était déroutant. » C’est l’apogée du mouvement hippie, aux USA.

 

Si Evie revient au ranch, c’est pour Suzanne : « Depuis que j’avais rencontré Suzanne, ma vie avait pris un relief tranchant et mystérieux, qui dévoilait un monde au-delà du monde connu… » Russell l’affirme : « Nous étions en train de bâtir une nouvelle société… Sans racisme, sans exclusion, sans hiérarchie. C’est ainsi qu’il présentait la chose, un amour plus profond… » La réalité est bien plus difficile à vivre. Evie voit tout ce qui ne va pas : la saleté, le désordre, l’alimentation insuffisante et déséquilibrée, les enfants négligés… mais elle cherche le contact physique avec Suzanne (19 ans), elle en a besoin.

 

 

Russell chante, joue de la guitare et veut enregistrer. Pour cela, il compte sur Mitch Lewis, artiste à succès qui fournit la coke et se sert des filles pour assouvir ses besoins sexuels. Comme il faut de l’argent pour le ranch, Evie en prend chez elle, participe à une expédition qui se termine très mal comme cette année 1969, rappelant les assassinats commis par Charles Manson et les membres de sa « Famille »…

 

 

« Je pensais que le fait d’aimer quelqu’un constituait une sorte de protection, que la personne aimée comprenait l’ampleur de vos sentiments, et agissait en conséquence. Cela me paraissait équitable, comme si l’équité était une dimension dont se souciait l’univers. » Evie a échappé au pire, spectatrice et fugitive à la fois, elle est sortie définitivement de l’enfance mais à quel prix ?

Jean-Paul

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20 mai 2017 6 20 /05 /mai /2017 10:42

Le roi blanc    par    György Dragomán

Traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Titre original : A Fehér Király (2005)

Gallimard – Du monde entier (2009) 287 pages

 

Né en Roumanie, György Dragomán (photo ci-contre) a quitté ce pays à l’âge de 15 ans pour vivre en Hongrie. Dans Le roi blanc, livre traduit dans vingt-sept pays, il fait parler un garçon de onze ans qui fait partager sa vie quotidienne avec une franchise et une spontanéité émouvantes.

 

 

Dans la société totalitaire des années 1980, l’absurdité du mode de vie imposé par le pouvoir est de plus en plus fragrante. Non seulement la vie devient absurde mais les souffrances s’accumulent dans ce peuple au nom duquel les autorités sont censées gouverner.

 

 

Dès le début, on comprend que son père a été emmené, déporté à cause de ses idées qui déplaisent au pouvoir. Naïvement, son fils croit que des collègues l’ont emmené faire des recherches comme son poste de professeur l’aurait permis mais c’est dans un camp de travail sur le Danube qu’il est interné pour « atteinte à la sûreté de l’État ».

 

 

En bute aux moqueries de ses camarades, aux brimades de ses professeurs, notre garçon ne cesse de croire au retour de son père, même s’il ne donne plus de nouvelles après quelques cartes imposées par l’administration. D’un chapitre à l’autre, on souffre avec lui, on découvre une sombre brute, entraîneur de foot, les paris stupides entre garçons, ses premiers émois sexuels avec Iza, studieuse camarade de classe, une mauvaise blague faite par des hommes n’hésitant pas à faire travailler des enfants à leur place…

 

 

Les phrases sont très longues comme le récit d’un enfant qui ouvre son cœur et ne sait plus s’arrêter. Le récit est délicieux aussi avec des remarques sur le mode de vie, l’embrigadement des écoliers et les résultats trafiqués. Il doit même appeler son grand-père « camarade secrétaire » ! Il y a aussi une bataille épique dans les maïs, l’alcool que des adultes n’hésitent pas à faire boire aux enfants et ce petit Marius, (6 ans et demi) qui, affamé, fait du porte à porte pour vendre des cintres et des épingles à linge en bois.

 

 

On découvre aussi comment était géré l’approvisionnement de la population avec cette queue immense devant la supérette pour acheter des fruits exotiques, des oranges et des bananes… Notre garçon souffre avec sa mère et remarque : « … avant que papa ne soit emmené, elle ne cassait jamais rien, et ne claquait pas les portes, même quand elle se disputait avec papa… » Ils vont chez un « camarade ambassadeur » vivant dans quatre appartements regroupés pour lui seul. Sa mère tente de convaincre cet apparatchik d’intervenir en faveur de son mari mais la rencontre tourne mal et l’enfant s’empare alors d’une pièce en ivoire d’un jeu d’échecs : un roi blanc !

 

 

Toujours avec ce talisman dans la poche, il trouve la force de résister et d’espérer. Le livre se termine avec une scène terrible, atroce, insupportable qu’il ne faut pas raconter mais qui finit d’horrifier devant les perversions des régimes totalitaires

Jean-Paul

 

Merci à Vincent pour nous avoir offert ce livre.

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16 mai 2017 2 16 /05 /mai /2017 14:11

Les Vies de papier    par    Rabih Alameddine

Traduit de l’anglais par Nicolas Richard. Titre original : An Unnecessary Woman (2013)

Les Escales (2016) 329 pages

Prix Femina étranger 2016

 

Aaliya a 72 ans, traduit des romans en arabe depuis l’âge de 22 ans et reconnaît : « Je suis une vieille dame. » Chaque année, le 1er janvier, elle attaque la traduction d’un nouveau livre : « la littérature est mon bac à sable, » comme le lecteur va s’en apercevoir.

 

 

Le premier écrivain qu’elle cite, c’est Walter Benjamin, philosophe allemand, traducteur de Proust et Beaudelaire, victime du nazisme, pour qui elle allume deux bougies. Elle a aussi un faible pour Fernando Pessoa. Nous sommes à Beyrouth, il est important de le préciser car la ville est un personnage important du roman.

 

 

Petit à petit, elle livre des éléments de sa vie et parle beaucoup d’Hannah, cette amie plus âgée qui fut si précieuse mais qu’elle n’a pas su préserver du suicide. Aaliya signifie l’élevée, celle au-dessus, mais rien ne fut facile car son père est mort à 21 ans, sa mère se retrouvant veuve à 18 ans !

 

 

Mariée dès 16 ans ce qui implique de quitter l’école, puis répudiée quatre ans plus tard, elle parle de son mari sans pitié : « L’insecte impuissant prit la porte. ». Elle doit lutter car sa famille et celle de son mari veulent récupérer l’appartement qu’elle a pu conserver grâce à la bienveillance du propriétaire.

 

 

Tout au long du récit, philosophes, écrivains, musiciens apparaissent avec, parfois, une citation. Cela m’a fait penser à Boussole de Mathias Enard et c’est parfois au détriment du récit et surtout de cette vie beyrouthine passionnante chaque fois qu’elle est abordée.

 

 

La guerre civile et les bombardements ont dévasté sa ville : « j’observais ma ville nécropole qui brûlait et se désagrégeait. » 1977 : les soldats déféquaient dans les appartements qu’ils envahissaient par effraction ; 1982 : Beyrouth est assiégée par les Israéliens. Les habitants sont privés d’eau pendant deux semaines et Aaliya subit l’intrusion de trois hommes dans son appartement. Quelle description de Sabra lorsqu’elle cherche Ahmad qui l’aidait à la librairie où elle a travaillé cinquante ans !

 

 

Son avancée dans l’âge est décrite avec finesse et réalisme : « Pourquoi donc est-ce à l’âge où l’on a le plus besoin des vertus curatives d’un sommeil profond qu’on y accède avec le plus de mal ? Hypnos dépérit tandis que Thanatos approche. »

 

L’auteur est un homme, Rabih Alameddine, et son écriture est superbe et bien traduite. Il est très émouvant lorsque Aaliya retrouve sa mère et lui lave les pieds mais aussi avec les trois voisines, Fadia, Joumana et Marie-Thérèse, qui savent être solidaires. Sur le plan politique, il ne mâche pas ses mots : « Comme de nombreux États nations, y compris son État sœur pygmée, le Liban, Israël est une abomination. Les Israéliens sont des juifs qui ont perdu le sens de l’humour. »

 

 

Pour Beyrouth, ville où l’auteur réside une partie de l’année, le constat est sans appel : « Construire, c’est imprimer une marque lunaire à un paysage, et les Beyrouthins ont imprimé leur marque sur leur ville comme une meute de chiens enragés. »

 

 

Les Vies de papier a obtenu le Prix Femina étranger 2016 et c’est mérité.

Jean-Paul

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12 mai 2017 5 12 /05 /mai /2017 14:55

Le serpent aux mille coupures    par    DOA

Gallimard, série noire (2009), 216 pages.

 

Si DOA n’avait pas été invité à La Grande Librairie, je dois reconnaître que j’ignorerais encore son immense talent. En attendant de découvrir les deux énormes pavés de Pukhtu, je me suis plongé dans Le serpent aux mille coupures, un thriller stressant, palpitant et donc passionnant.

 

 

Sans délai, DOA - nom de plume signifiant Dead on Arrival (mort à l’arrivée), titre d’un film noir US de 1950 – nous plonge en plein vignoble de Moissac (Tarn-et-Garonne) où, comme un peu partout, dans notre beau pays, hélas, on a du mal à accepter la différence.

 

 

Baptiste Latapie est en pleine action dans le vignoble, la nuit, car comme ses collègues viticulteurs, il n’accepte pas qu’un noir ait acheté les vignes du père Dupressoir : « la ferme que le nègre habitait, avec sa femelle – quel autre nom pour une Blanche qui copulait avec un boucaque ? – et leur sale gamine. Parce qu’ils s’étaient reproduits, ces animaux-là ! ». La haine déborde et c’est à une véritable guérilla que se livrent les autochtones.

 

 

Ce terrible jeu va être sérieusement perturbé par des Colombiens trafiquants de cocaïne accompagnés d’un avocat madrilène, deux importateurs et un motard qui sera au centre de l’histoire. Les cadavres s’accumulent assez vite mais c’est dans la ferme d’Omar Petit que la tension monte d’un seul coup. Lui, Stéphanie, sa femme, et Zoé, leur fille âgée de 5 ans, sont en grand danger et le lecteur tremble pour eux au fil des pages.

 

 

Comme si cela ne suffisait pas, débarquent de Colombie, par jet privé, un avocat du caïd de la drogue et un tueur sans scrupules, Chen Tod Niemeyer, qui voyage avec de faux papiers. C’est lui qui utilise la mort par mille coupures ou Leng T’Che, supplice chinois appliqué jusqu’au début du XXe siècle.

 

 

Le capitaine Miguel Barrera, venu de Madrid, et le Lieutenant-Colonel de gendarmerie Massé du Réaux expliquent très bien dans quelle impasse se trouvent les Européens : « Les deux cents milliards de la cocaína, par année, il faut des gens pour les payer. Et qui peut payer ? Nosotros. Chaque fois que quelqu’un achète sa cocaína ici, il paie les cartels. Il est responsable de más violencia, más miseria ailleurs… Les drogués, ils ne tuent pas, ils ne pillent pas, ils ne polluent pas tout, ils font pire, ils consomment. »

 

 

Tension, suspense, danger, course-poursuite, DOA maîtrise bien tout cela, pour le grand plaisir de son lecteur, sans oublier de lui ouvrir les yeux sur un des plus grands fléaux de notre monde, comme l’a fait Roberto Saviano, avec un registre différent, dans Extra-pure.

Jean-Paul

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8 mai 2017 1 08 /05 /mai /2017 18:22

La Porte des Enfers    par    Laurent Gaudé

Actes Sud (2008) 272 pages ; À vue d’œil (2009) 307 pages ; Babel (2010) 266 pages.

 

Comme il l’a confirmé ensuite dans La mort du roi Tsongor, Laurent Gaudé (photo ci-dessous) sait emporter son lecteur, captiver son intérêt, ménager du suspense puis s’extraire ensuite du réel pour mieux faire comprendre ce qui se passe et toucher au but.

 

 

La porte des enfers, roman napolitain, alterne entre l’été 2002 et 1980, l’année du terrible tremblement de terre qui a dévasté la ville et sa région. Filippo Scalfaro De Nittis affirme d’emblée : « Je porte mon père en moi. » Il travaille depuis deux ans dans le restaurant Chez Bersagliera, via Partenope, faisant la plonge puis les cafés à partir de 19 h. « Je suis le roi du café… Personne à Naples, ne peut se targuer de faire les cafés mieux que moi. » La suite nous apprendra qui lui a transmis ce savoir.

 

 

Ce soir, il va servir Toto Cullacio qui l’appelle à sa table « comme un maître à son chien » et… Vingt-deux ans plus tôt, nous courons dans les rues de Naples complètement bloquées par la circulation, avec Matteo De Nittis et Pippo, son fils âgé de huit ans. Giuliana, la mère, prend son service au Grand Hôtel Santa Lucia. Hélas, son mari et son fils sont pris dans une fusillade…

 

 

Laissons l’histoire se dérouler pour rencontrer les autres personnages comme Garibaldo qui tient un café, un lieu important où nous retrouvons Grace, un travesti qui apporte réconfort et un peu de tendresse, le professore Provolone et le curé Mazerotti âgé de 70 ans. Il gère à sa façon une église où il ne reçoit plus que les paumés, les égarés, ce qui ne plaît pas au Vatican.

 

 

Le titre du livre va s’expliquer peu à peu dans cette recherche du monde des morts menée par un prof déchu, un travesti, un curé et un patron de bistrot débonnaire. Matteo se sent bien avec eux quand il apprend qu’à Malte, La Valette abrite des souterrains immenses creusés 3 000 ans avant JC pour être plus près des morts.

 

 

Justement, une expédition au pays des morts révèle toute l’imagination de l’auteur qui nous fait traverser le fleuve des Larmes et surtout les Buissons sanglants : « … chaque mort, en disparaissant, emmène avec lui un peu des vivants qui l’entourent… Le défunt avance aux Enfers avec une longue traîne plaintive. Mais pour ces morceaux de vivants, pour ces bouts sanguinolents, il est interdit de pénétrer plus avant dans le pays des morts. La barrière des buissons épineux les accroche et ils restent ici pour l’éternité. »

 

 

Ensuite, Naples tremble, le 23 novembre 1980 : « Toute la ville ne fut plus que panique et appels désespérés… plus d’une trentaine de répliques cette nuit-là, petites, courtes et sourdes comme l’écho lointain d’une colère de titan… La ville entière était dehors. »

 

 

Enfin, l’auteur nous emmène loin de Naples jusqu’à l’hôpital de la souffrance de San Giovanni Rotondo, la ville de Padre Pio mais là, pas de miracle, seulement un formidable moment d’humanité.

 

Jean-Paul

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5 mai 2017 5 05 /05 /mai /2017 09:46

Il est des morts qu’il faut qu’on tue    par    Roger Martin.

Le cherche-midi. (2016). 537 pages

 

Avec ce roman paru en 2016, Roger Martin (photo ci-contre) réalise une extraordinaire fresque historique qui éclaire une période lointaine mais qu’il faut connaître si l’on veut comprendre les drames du XXe siècle.

 

 

Pour cela, l’auteur de Dernier convoi pour Buchenwald a créé Romain Delorme et c’est son parcours qui va permettre au lecteur de vivre cette période très troublée avec un antisémitisme atteignant des sommets, entre 1890 et 1905.

 

 

Pour commencer, l’auteur fait un saut dix années plus tard en plongeant son héros dans les tranchées où il est commandé par le Lieutenant Louis Pergaud : « Pergaud, instituteur laïc, anticlérical affiché et socialiste, auteur de livres dont un avait obtenu un prix qui avait fait parler de lui à Paris… » Le caporal Serge Lévy remplace Pergaud, blessé, et sauve Romain, sérieusement touché, qui découvre un juif courageux, perdant alors ses préjugés. Hélas, Pergaud et Lévy sont tués le 8 avril 1915 par les « canons de 75 de leur propre armée. »

 

 

De retour à Paris, Romain Delorme règle ses comptes avec son père. Il se souvient du 3 juin 1908, jour du transfert des cendres d’Émile Zola au Panthéon. Droite et extrême-droite rivalisent de violence. Nationalistes et royalistes hurlent : « Mort à Zola ! » Il ajoute : « Mais bon Dieu, il était déjà mort, ils ne le savaient donc pas ces abrutis ! » Lui revient alors en mémoire ce vers attribué à Fernand Desnoyers (1826-1869), s’en prenant au défunt Casimir Delavigne : « Il est des morts qu’il faut qu’on tue ! »

 

 

Le lendemain, la cérémonie officielle voit le gouvernement, autour du président Fallières, de Clémenceau, d’Alfred Dreyfus, de Mme Zola, de ses enfants et de Jeanne Rozerot, maîtresse de l’écrivain, rendre un hommage plein d’émotion et de tristesse à Émile Zola.

 

 

Remontent ensuite les souvenirs de la Commune avec des massacres ignobles avant un saut en 1934 et un antisémitisme toujours aussi virulent. Les nationalistes ont choisi : « Plutôt Hitler qu’un Front populaire », mot d’ordre du patronat. Comme les policiers à la retraite, il est temps pour Romain Delorme d’écrire ses mémoires…

 

 

1892 : son père exécrait Zola. Quand il décède : « Je n’assistais ni à la messe au Sacré-Cœur, cette monstruosité érigée à la gloire des assassins des communards, ni à l’hommage… » ajoutant : « il m’interdisait de lire Zola, le « bâtard vénitien », Maupassant « le vérolé », George Sang « la tabatière »… » C’est à ce moment-là, qu’il fait connaissance avec Louis Andrieux, ex-procureur, préfet, député, sénateur, journaliste, écrivain et père naturel de Louis Aragon.

 

 

Andrieux fait de Delorme un journaliste et un agent secret chargé de s’infiltrer dans les milieux d’extrême-droite et cela nous plonge dans un nationalisme à l’antisémitisme virulent. Sur les pas du marquis de Morès qui veut « nettoyer notre pays des juifs et des francs-maçons », il nous emmène chez les bouchers de La Villette, à Verdun, en duel contre le capitaine Mayer et dans des journaux comme La Libre Parole et Le Petit Journal qui débordent de haine.

 

 

Avant de finir avec l’assassinat d’Émile Zola, Roger Martin fait le récit complet et détaillé des quarante jours de siège de ce qui restera Fort Chabrol… en plein Paris, durant l’été 1899, pendant le procès Dreyfus se passant à Rennes ! Sous la direction de Jules Guérin, ils publient L’Antijuif dans les locaux du Grand Occident de France.

 

 

Enfin, Henri Buronfosse, fumiste, couvreur, « catho sincère comme un croisé », hait juifs, francs-maçons, protestants, clame qu’il faut « fumer le bâtard vénitien. » Émile Zola concentre les haines les plus féroces. Il fait front. « Inlassablement, il réclame la révision du procès Dreyfus pendant qu’on rivalise d’abjection contre les juifs »… jusqu’à ce 3 octobre 1940, Radio-Paris annonce une nouvelle loi signée par le Maréchal Pétain : « Loi portant sur le statut des Juifs… » On connaît la suite : « Ça ne finira donc jamais ! »

 

 

Un grand MERCI à Vincent pour nous avoir offert ce livre !

Jean-Paul

Autres livres de Roger Martin présentés sur le blog :

- L'honneur perdu du Commandant K.

- L'affaire Peiper

- Les fantômes du passé (Les ombres du souvenir)

- Les mémoires de Butch Cassidy

 

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2 mai 2017 2 02 /05 /mai /2017 09:08

Les Sauvages    par    Sabri Louatah

Flammarion/Versilio. Tome 4 (2016) 321 pages.

 

Négligence ou silence regrettable des médias, je n’avais pas eu connaissance de la sortie du quatrième tome des Sauvages, de Sabri Louatah alors que j’étais fou d’impatience de découvrir la suite et la fin annoncée pour le dernier volume. Enfin, le hasard m’a permis d’apprendre la parution du tome 4 au début 2016 et je n’ai pas manqué sa lecture aussi palpitante et instructive que les précédents.

 

 

Bonne idée, au départ, de rappeler l’ensemble des protagonistes les plus importants de l’histoire avant de nous emmener dans un autorail reliant Alger à Bejaïa, par très forte chaleur, avec Marieke, journaliste, sauvée de la mort, à Fontainebleau par un inconnu qui l’a justement envoyée là-bas. Elle constate que Chaouch, fraîchement élu Président de la République française, fait la une de Liberté, le premier quotidien kabyle. En effet, malgré son handicap causé par les graves blessures subies lors de l’attentat qui a failli lui coûter la vie, il participe au G8, à New York.

 

 

Dans la Logan conduite par Nazir Nerrouche, Marieke observe Bejaïa : « Des milliers d’immeubles pullulaient et s’entassaient dans tous les sens, habités avant d’avoir été finis avec leurs façades de béton apparent, leurs paraboles tournées vers la France et leurs balconnets avortés, suspendus dans le vide, sans garde-fous. »

 

 

Sans tourisme extra-maghrébin, la côte est vierge de barres de béton. Marieke écoute Nazir qui lui fait « la liste de tous les noms qu’ils avaient inventé pour nous haïr : bicots, gris, bougnoules… »

 

 

Pendant ce temps, à New York, Chaouch répond à la CBS et constate : « le seul but de ceux qui nous ont attaqués, c’est précisément de nous diviser, de nous lancer comme des têtes brûlées l’une contre l’autre, mémoire contre mémoire, souffrance contre souffrance... Je crois, pour ma part, que les gens de bonne volonté forment une communauté indestructible, et que ce qui nous rassemble est incomparablement plus fort que ce qui nous divise. »

 

 

Plus que tous les autres, Fouad Nerrouche, acteur célèbre, est au centre de toute l’intrigue et des bouleversements qui se succèdent alors que l’on conspire jusqu’au plus haut niveau de l’État. Notre société est à nouveau bien décrite avec ses contradictions attisées par une extrême-droite qui joue avec le feu.

 

 

Bien sûr, l’auteur nous ramène à Saint-Étienne où tout a commencé. Slim, frère de Nazir et de Fouad, retourne à la mosquée car « il se sentait appartenir à un clan, à une tribu soudée, par le seul fait de sa naissance. » La tragédie n’est pas évitée mais « la terreur ne gagne jamais, parce qu’elle ne crée rien… C’est la vie qui triomphe. » Enfin !

Jean-Paul

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26 avril 2017 3 26 /04 /avril /2017 21:13

Les gens dans l’enveloppe    par    Isabelle Monnin

Roman, enquête, chansons avec Alex Beaupain

JC Lattès (2015), 379 pages.

 

L’aventure n’est pas ordinaire et sa réussite complète mais laissons Isabelle Monnin expliquer : « En juin 2012, j’achète sur internet un lot de 250 photographies provenant d’une même famille. De cette famille, je ne sais rien… Dans l’enveloppe, il y a des gens, à la banalité familière, bouleversante. Je décide de les inventer puis de partir à leur recherche. »

 

 

Faire des choix, inventer, c’est bien mais encore faut-il le faire avec talent ! Le résultat est bluffant et l’œuvre comprend trois parties : un roman, une enquête et un CD de chansons signées Alex Beaupain (photo ci-contre avec Isabelle Monnin), auteur-compositeur-interprète confirmé.

 

 

Isabelle Monnin choisit des prénoms et c’est Laurence qui raconte. Elle a 8 ans, en 1978 et, avec son père, ils tentent de reconnaître sa maman dans les spectateurs de la Coupe du monde, en Argentine, car celle qu’elle nommera Michelle est partie là-bas depuis 44 jours.

 

 

Le décor est planté dans une petite ville de province avec les week-ends chez Mamie Poulet qui, avec ses lunettes fumées, est comparée à Jaruzelski… Le téléphone ne veut pas sonner et pourtant Laurence veille. Il y a aussi Tante Mimi qui court et gagne des coupes, les vacances au camping puis Sébastien, dix ans plus tard. Quelle belle page sur leur amour partagé !

 

 

Un retour en arrière permet de connaître Michelle, la mère, qui coupe les virages sur sa mobylette et qui pense à ses parents morts avant d’être vieux, lui à l’usine, elle de chagrin. Puis arrive Horacio qui retourne au pays malgré la dictature sanglante.

 

 

Simone, Mamie Poulet, en 1994, reçoit les lettres de Laurence depuis l’Argentine. Elle lui apprend tous les ravages causés par la dictature, los desaparecidos : « Chaque jour, le fleuve recrache des corps… » Suivent d’autres pages brèves mais intenses.

Enfin, la même année, Serge, le père, a vidé la maison et tout vendu à un brocanteur.

 

 

L’enquête commence alors, à partir de ces photos « ordinaires, familières et universelles. Elle m’émeuvent », note l’auteure. Elle sait qu’elles viennent du Doubs, de Franche-Comté, région dont elle est originaire. Impossible d’en dire plus pour ne rien éventer car la suite est aussi étonnante que passionnante.

 

 

Alex Beaupain, inspiré par ces photos, a écrit des chansons et nous pouvons simplement dire que deux personnages de l’histoire, retrouvés par Isabelle Monnin, chantent, tandis qu’un autre dit un court texte.

 

 

Les gens dans l’enveloppe est une œuvre littéraire unique qui émeut, régale, intrigue et passionne. Elle charme aussi avec les douze chansons du CD joint au livre avec les voix de Camélia Jordana, Clotilde Hesme, Françoise Fabian et Alex Beaupain, bien sûr !

Jean-Paul

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24 avril 2017 1 24 /04 /avril /2017 09:51

Petit pays    par    Gaël Faye

Grasset (2016), 215 pages.

Prix Goncourt des Lycéens

 

Quelle stupidité cette notion de races humaines comme le prologue de Petit pays le démontre si simplement ! Encore bien vivace dans beaucoup de cerveaux, elle est cause de tant de souffrances, de haine, de massacres inutiles qu’il faudra bien un jour finir par s’en débarrasser.

 

 

À sa manière et avec beaucoup de talent, Gaël Faye (photo ci-dessous) y contribue dans un premier roman fort réussi et justement récompensé par le Prix Goncourt des Lycéens. Gabriel est le narrateur d’une histoire qui emprunte beaucoup au vécu de l’auteur mais, comme il l’a précisé, ce n’est pas une autobiographie.

 

 

Le retour au pays obsède Gabriel et il oppose le réel des images à la vérité. Ses souvenirs remontent et il raconte son père, petit Français du Jura accomplissant son service civil en Afrique et qui épouse Maman, si belle. « Aimer. Vivre. Rire. Exister. » Ils sont trop jeunes dans ce Burundi voisin du Rwanda, le pays de Maman, où, déjà, on se déchire.

 

 

La visite chez Jacques, au Zaïre où ils font bombance, est éloquente avec les propos racistes qu’entendent Gabriel (10 ans) et sa sœur Ana (7 ans). Jacques affirme : « Je suis plus Zaïrois que les nègres » et affuble Évariste, son cuisinier de noms de singes…

 

 

Les épisodes se succèdent avec le vol de son vélo tout neuf et cet égoïsme que Gaby regrette… trop tard. Le chapitre sur les jumeaux revenant de chez leur grand-mère, à la campagne où ils ont été circoncis par surprise fait sourire contrairement au comportement de son père qui, après avoir payé les soins de Prothé, son cuisinier, retient l’argent sur ses prochains salaires…

 

 

À l’école française de Bujumbura, Gabriel correspond avec Laure, en France, et ses lettres sont justes et émouvantes. Les liens avec la famille maternelle restée au Rwanda sont maintenus. Hélas, la guerre y fait rage. Gaby et ses copains ne peuvent ignorer ce qui se passe même s’ils adorent chiper les mangues des voisins.

 

 

Le 1er juin 1993, les Burundais votent pour la première fois et donnent la victoire au Frodebu, victoire que l’armée et l’ancien président semblent accepter. L’embellie ne dure pas : « Nous ne le savions pas encore mais l’heure du brasier venait de sonner, la nuit allait lâcher sa horde de hyènes et de lycaons. »

 

Le nouveau président est assassiné et la folie meurtrière est lancée. Au Rwanda où il se rend en famille pour un mariage, les massacres à venir sont annoncés par Radio 106 FM lorsque l’animateur déclare : « Les cafards doivent périr. » Un barrage militaire ajoute une tension extrême. Sa mère, dotée d’un passeport français, se fait traiter de « femelle serpent ! » et on lui demande de saluer bien bas « notre ami tonton Mitterrand ! »

 

 

Après l’accident d’avion tuant les présidents rwandais et burundais, tante Eusébie raconte : « Partout dans le pays, les Tutsi étaient systématiquement et méthodiquement massacrés, liquidés, éliminés. » L’auteur ajoute : « Chaque jour, la liste des morts s’allonge, le Rwanda était devenu un immense terrain de chasse dans lequel le Tutsi était le gibier. » La mère de Gabriel voyait disparaître son peuple et ne pouvait rien faire…

 

 

Décrivant le comportement de ses copains, Gaby montre comment l’engrenage de la violence gagne chaque jour jusqu’au moment où il faut tout laisser pour ne revenir que vingt ans plus tard dans un pays où tant de blessures ne peuvent se refermer et Gaby confie : « Je tangue entre deux rives… »

Jean-Paul

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21 avril 2017 5 21 /04 /avril /2017 14:04

Règne animal    par    Jean-Baptiste Del Amo

nrf – Gallimard (2016), 418 pages.

Prix du Livre Inter 2017

 

Pour son quatrième roman, Jean-Baptiste Del Amo (photo ci-contre) a frappé très fort et sûrement dérangé beaucoup de consciences car, contrairement, à ses ouvrages précédents qui avaient été salués par la critique, Règne animal n’a jamais été cité pour une récompense quelconque… Pourtant, ce livre est remarquablement écrit avec un souci du détail digne des tableaux de Brueghel.

 

 

Toute l’action se déroule dans une ferme, près du village fictif de Puy-Larroque, au cœur du Gers. Le XIXe siècle se termine dans cette « campagne hostile, terre rétive qui finira bien par avoir leur peau. » Le père et la mère, nommée la génitrice avant de devenir la veuve, élèvent des cochons, plus quelques vaches et une jument pour les labours. Après plusieurs fausses couches, Éléonore est venue au monde. Elle tente de faire sa place, mène et garde les porcs dans la chênaie. Le père étant malade, le cousin Marcel vient vivre chez eux. Il va avoir 19 ans.

 

 

Au fil des pages, nous sommes plongés dans le quotidien de cette ferme et les diverses tâches accomplies sont décrites avec une précision remarquable. Le cimetière du village est important et revient souvent, semblant animé d’une vie souterraine.

 

 

Hélas, l’été 1914 arrive. Les femmes ont fait la grande lessive, les hommes commencent à faucher. « Le jour de sa communion solennelle, Éléonore fait en secret le vœu de bannir tout sentiment, toute inclinaison religieuse. » Il faut dire que le comportement du Père Antoine, curé du village, n’est pas favorable à cela. La vie des paysans est rude : « Aucun d’eux ne peut traverser la vie sans sacrifier un membre, un œil, un fils ou une épouse, un morceau de chair… »

 

 

C’est la guerre ! Tous les hommes de 18 à 40 ans sont mobilisés mais qui fera les moissons ? « Mis à part ceux qui gardent le souvenir de 70, la guerre est une abstraction… et ils agitent leur main pour saluer la sœur, la mère, l’amante qui pleure sur la place de Puy-Larroque. » Alors, les femmes… « Elles apprennent à aiguiser la lame des faux, elles empruntent le chemin des champs, le manche des outils sur l’épaule, vêtues de leurs robes grises… » L’auteur réussit des pages magnifiques sur le rôle de celles qui ont tout assuré pendant l’absence des hommes… à lire absolument.

 

 

Les premiers avis de décès arrivent. Éléonore vit dans le souvenir de Marcel. « La guerre ravive la foi vacillante. » On réquisitionne le bétail et nous voici dans les trains puis à l’arrivée où quinze équipes de bouchers doivent fournir 2 000 kg de viande pour un régiment d’infanterie, une apocalypse aussi pour les animaux massacrés… Quelle description de la guerre avec Marcel en plein champ de bataille !

 

 

Quand le cauchemar est terminé, « la peur, la douleur et la honte ont saccagé le désir… » mais la vie doit continuer pour passer subitement à 1981, toujours dans la même ferme où Henri, le patriarche, avec Serge et Joël, ses deux fils, a monté une porcherie hors-sol grâce aux crédits de la Politique Agricole Commune… Quelle débauche de traitements pour pallier carences et déficiences volontairement créées par l’homme ! Les porcs n’ont plus de défenses immunitaires pour donner toujours plus de viande et le lisier envahit tout… Après avoir lu des pages aussi fantastiques où rien ne manque, odeurs comprises, peut-on encore se délecter de cette viande qui envahit les bacs des super et hypermarchés ?

 

 

Jusqu’au bout, Jean-Baptiste Del Amo est passionnant sur les pas de ces paysans devenus exploitants agricoles ne respectant plus ces animaux élevés pour l’abattage alors qu’enfin « la Bête, le Règne animal, reprend sa Liberté, échappe aux hommes et à leur folie. »

Jean-Paul

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