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19 avril 2017 3 19 /04 /avril /2017 10:29

2084 La fin du monde    par    Boualem Sansal

nrf – Gallimard (2015), 273 pages.

 

2084, la date n’est pas choisie au hasard car c’est une référence au fameux 1984 de George Orwell. Ici, nous sommes en Abistan, en principe en 2084 mais le temps n’évolue plus sous la surveillance de Yölah, un Dieu impitoyable, et d’Abi, son prophète que personne n’a jamais vu mais qui terrorise une population tentant de survivre tout en étant complice du pouvoir en poussant au paroxysme dénonciations, guerres interminables, bannissements et exécutions. Tout ce qui doit guider la vie des gens est consigné dans le livre sacré, le Gkabul.

 

 

L’histoire débute dans la montagne de l’Ouâ, lugubre et oppressante où passent les pèlerins traversant la région du Sîn : « Quel meilleur moyen que l’espoir et le merveilleux pour enchaîner les peuples à leurs croyances, car qui croit a peur et qui a peur croit aveuglément. »

 

 

Dans ce sanatorium construit en 1984, Ati tente de soigner ses poumons mais les conditions de vie sont déplorables sauf l’endoctrinement religieux avec neuf prières quotidiennes psalmodiées chaque jour. Les caravanes de ravitaillement n’arrivent pas toujours. Certaines disparaissent et l’on retrouve parfois des soldats mutilés et ceux qui survivent aux attaques d’ennemis très mystérieux, sont exécutés à leur retour.

 

 

Ati, âgé de 32 ou 35 ans – il ne se souvient plus - est déjà un vieil homme. Il était bien physiquement mais c’est considéré comme une tare. Il se souvient des femmes derrière leurs voiles épais, leur burquinab et ces bandages comprimant leurs formes. Le mot mécréant le terrorise : « Dans son infinie connaissance de l’artifice, le Système a tôt compris que c’était l’hypocrisie qui faisait le parfait croyant, pas la foi qui par sa nature oppressante traîne le doute dans son sillage, voire la révolte et la folie. Il a aussi compris que la vraie religion ne peut rien être d’autre que la bigoterie bien réglée, érigée en monopole et maintenue par la terreur omniprésente. »

 

 

Enfin, Ati revient dans l’immense capitale, Qodsabad, qui englobe la cité interdite gardée par les Fous d’Abi dont on a enlevé le cerveau à la naissance. Au cours de son retour qui a duré un an, il a vu beaucoup de choses qui ne cessent de le hanter.

 

 

Sa vie à Qodsabad permet de découvrir l’ensemble de mesures destinées à museler complètement la population. Ati sympathise avec Koa qui va l’accompagner et tenter de découvrir les mystères de l’Abilang, la langue simpliste imposée à tous : « Elle ne parlait pas à l’esprit, elle le désintégrait et de ce qu’il restait (un précipité visqueux), elle faisait de bons croyants amorphes ou d’absurdes homoncules. »

 

 

L’histoire se poursuit avec les investigations menées par Ati et Koa et permet de découvrir comment les gens vivent ou tentent de survivre dans des conditions déplorables. « Le grand malheur de l’Abistan était le Gkabul : il offrait à l’humanité la soumission à l’ignorance sanctifiée comme réponse à la violence intrinsèque du vide ,et , poussant la servitude jusqu’à la négation de soi, l’autodestruction pure et simple… La religion, c’est vraiment le remède qui tue. »

 

 

2084 est un livre emballant et décevant à la fois. D’abord emporté par la vision d’un avenir dont certaines réalités sont déjà bien visibles, j’ai été déçu ensuite par les détours que prend l’histoire, les complications alambiquées et l’embrouillamini dans lequel Boualem Sansal (Rue Darwin et Gouverner au nom d'Allah) nous perd mais c’est sûrement volontaire car l’impression de malaise profond s’amplifie et le but recherché est atteint.

Jean-Paul

Un grand merci à Élodie pour m’avoir permis de lire ce livre.

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17 avril 2017 1 17 /04 /avril /2017 12:50

Dans les forêts de Sibérie    Février – Juillet 2010

par    Sylvain Tesson

nrf – Gallimard (2011), 266 pages.

 

Passer six mois, seul, au bord du lac Baïkal, Sylvain Tesson l’avait rêvé et il l’a réalisé, tenant son journal au jour le jour avec le talent d’écrivain qu’on lui connaît. Il faut plonger dans cette aventure physique, littéraire, humaine, tout simplement extraordinaire.

 

 

« J’ai connu l’hiver et le printemps, le bonheur, le désespoir et, finalement, la paix… Au fond de la taïga, je me suis métamorphosé. » En quelques mots, il résume ce qu’il a vécu mais essayons de l’accompagner un peu.

 

 

Après cinq heures de route sur les steppes glacées, le camion de Micha « ras la gueule », avec toutes ses provisions, le dépose au bord de ce lac de 700 km de long, 80 km de large, 1 500 m de profond avec une épaisseur de glace de 110 cm, à 450 m d’altitude. Il pense aux innocents jetés dans ce cauchemar alors que lui le fait de son plein gré. Sa cabane, 3 x 3 m, est un ancien abri de géologue dans une clairière de cèdres. Volodia, inspecteur forestier, a vécu là pendant 15 ans avec sa femme, Ludmila.

 

 

L’inventaire de son matériel fait une place au paracétamol pour effacer les effets de la vodka et à un drapeau français pour le 14 Juillet. Sa caisse de livres est très complète et on peut découvrir la liste de lectures idéales. Seul enfin, il écrit : « Je vais enfin savoir si j’ai une vie intérieure. »

 

 

Une fenêtre donne au sud, l’autre vers l’est et il va passer de longues heures, là, à regarder dehors : « … usage de la fenêtre : inviter la beauté à entrer et laisser l’inspiration sortir. » Bien sûr, son poêle en fonte est très important car, à l’aube, il gèle dans la pièce et il faut vite rallumer le feu : « Lire, tirer de l’eau, couper le bois, écrire et verser le thé deviennent des liturgies… La forêt resserre ce que la ville disperse. »

 

 

De temps en temps, sa solitude est brisée par des visiteurs très désagréables comme ces notables d’Irkourtsk, dans leurs 4x4, apportant bruit, laideur, grégarité testotéronique… Ils font le tour du lac en huit jours, ce fossile liquide vieux de 25 millions d’années.

 

Le banya, version slave du sauna, permet de passer du feu à la glace car, dehors, il fait -30°… Véritable ermite, il se passionne pour des choses apparemment insignifiantes et pourtant essentielles comme cette mésange qui lui rend visite. Afin de briser la routine et pour explorer son environnement, Sylvain Tesson se lance dans beaucoup d’expéditions, découvre ainsi les montagnes alentour ainsi que l’autre versant, celui de la Léna et rend visite à ses plus proches voisins après… trois jours de marche.

 

 

Deux chiots lui sont offerts, Aïka et Bêk, précieux compagnons : « Je suis empereur d’une berge, seigneur de mes chiens, roi des Cèdres du Nord, protecteur des mésanges, allié des lynx et père des ours. »

 

 

Il pêche, boit de la vodka, fume, lit beaucoup, des philosophes, des polars pour souffler. Surtout, il tient son journal quotidien qu’il offre dans ce livre impressionnant qui emporte le lecteur sur des rives inconnues, du cœur de l’hiver au réveil du printemps.

Jean-Paul

 

PS : Si vous avez vu le film adapté du roman par Safy Nebbou, avec Raphaël Personnaz, il faut vraiment lire le livre car la réalité de l'expérience vécue et racontée par Sylvain Tesson est sensiblement différente.

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14 avril 2017 5 14 /04 /avril /2017 15:33

Les fidèles lecteurs de Daniel Berthet dont les cinq premiers livres ont déjà été présentés sur le blog, peuvent se réjouir : en mai prochain, sortira un nouveau roman :

1851 - Marianne des Mées.

 

20 décembre 1848, Louis-Napoléon Bonaparte jure fidélité à la Constitution après avoir été élu président de la République.

             2 décembre 1851, Louis-Napoléon Bonaparte déchire le pacte qui le lie au peuple, dissout l’Assemblée et prend le pouvoir par un coup d’État.

           Des députés insoumis s’exilent, des barricades se dressent. Mais, au milieu d’un ruisseau de sang, Paris se couche devant le crime.

           En province, les Montagnards appellent à l’insurrection. Au fond des chambrées, le peuple des Basses-Alpes et du Var trouve la force de se soulever !

           En s’appuyant sur des personnages imaginaires qu’il mêle à la réalité de l’époque, l’auteur guide le lecteur sur des chemins de misère et le conduit jusqu’aux couloirs du palais de l’Elysée en passant par les arcanes d’une justice corrompue.

           Et, le temps d’un mirage, Marianne des Mées plantera son drapeau rouge au fronton de la préfecture de Digne !

Quant à ceux qui ne connaissent pas, c'est l'occasion de se lancer et de se joindre aux fidèles en souscrivant dès maintenant :

Commande du roman 1851 - Marianne des Mées (clip vidéo présentant le roman)

         en cliquant sur le  Bon_de_commande

          Rappel : Publication et livraison en mai 2017

De plus, fidèle à son habitude, Daniel Berthet associe la publication de ce nouveau roman à une action solidaire : Accord de partenariat avec l'Association France Palestine 04 pour un reversement de 5 € par livre souscrit  pour  1851 - Marianne des Mées afin de contribuer au financement d'un projet de Replantation d'un million d'oliviers arrachés et volés au peuple palestinien par l'État  occupant .

Jean-Paul

 

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13 avril 2017 4 13 /04 /avril /2017 10:11

Théo, chasseur de baignoires en Laponie    par    Pascal Prévot

Éditions du Rouergue (2016), 125 pages.

Prix Gulli du roman 2016

 

De temps en temps, lire un roman écrit pour la jeunesse fait du bien et permet de constater, si c’était nécessaire, combien la qualité d’écriture est présente, fort heureusement aussi, pour les jeunes avides de lecture. Lecteurs.com et les Éditions du Rouergue m’ont donné l’occasion de découvrir le Prix Gulli du roman 2016 et je les remercie.

 

 

D’emblée, le titre ne manque pas d’intriguer et attise la curiosité. Dans la famille de Théo, Edmond Capestan, son père, est chasseur de baignoires mais son grand-père était accordeur de fermetures éclair, professions tellement nécessaires… Demandé d’urgence en Laponie, le père de Théo n’hésite pas rédiger un mot d’excuse pour son fils qui va manquer la classe quelques semaines. Le comte Krolock Van Rujn, célèbre peintre, attend donc le chasseur et son jeune assistant qui n’a à son palmarès que quatre lavabos…

 

 

L’action se situe donc dans le Grand Nord où le château du comte se dresse au sommet d’un piton rocheux : « Il paraît que l’Univers est infini. Si c’est vrai, l’infini commençait sûrement ici. » Le comte les accueille avec toute sa famille : « Il était grand, maigre, les yeux enfoncés dans leurs orbites comme ses aïeux, jaune et tordu comme les personnages qu’il peignait. » Dans une ambiance compassée et plus que bizarre, il y a heureusement Elisa « brune, petite, remuante, vivante. »

 

 

Si Théo et son père sont là, c’est parce que la salle de bains du comte a disparu. Elle est redevenue sauvage ! Avec un compteur hygrométrique, nos deux spécialistes traquent les traces d’humidité, croisent des gouttes d’eau qui n’existent pas, une tortue-luth, un poulpe, des poissons argentés aiguisés comme des couteaux, mangent de la morue à tous les repas et doivent affronter des événements de plus en plus dramatiques et intrigants.

 

 

Après Piotr Illitch, le chauffeur du comte, on croise Roberto Z. Roberto qui « fabrique une montgolfière avec des cartons d’emballage et de vieilles toiles cirées… pour la lâcher avec un équipage d’ours blancs en peluche », dans le cadre d’une « Opération Solidarité avec les Ours Solaires. S.O.S. »

 

 

La tension monte, l’histoire s’emballe dans la tour des Almoravides et, en pleine nuit, devient psychédélique. Galvanisé par la présence d’Elisa qui « n’avait jamais été aussi belle », Théo se montre très courageux malgré le rire sardonique de la baignoire et ce pommeau de douche plus dangereux qu’un serpent venimeux.

 

 

Délicieusement loufoque et bien écrit par Pascal Prévot (photo ci-dessus), Théo, chasseur de baignoires en Laponie est un bon roman jeunesse qui se lit bien avec des moments délicieux et, en prime, un bêtisier original.

Jean-Paul

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11 avril 2017 2 11 /04 /avril /2017 14:54

Ballade pour Leroy    par    Willy Vlautin

Traduit de l’anglais (USA) par Hélène Fournier

Albin Michel – Terres d’Amérique (2016), 291 pages.

 

Avec cette Ballade pour Leroy, Willy Vlautin (photo ci-contre) nous plonge dans une Amérique des fracassés de la vie, de celles et de ceux qui tentent désespérément de s’en sortir, oubliés par un système qui privilégie argent et réussite.

 

 

Leroy Kervin portait l’uniforme US en Irak, dans une brigade de la National Guard. Il avait 24 ans quand une bombe fit sauter son véhicule. Quand il se réveille en Allemagne, il n’est plus le même. Transféré dans un foyer pour handicapés mentaux de l’État de Washington, il retrouve sa lucidité et ne voit que deux solutions : se suicider ou s’enfuir.

 

 

Son choix change la vie de Freddie McCall, le veilleur de nuit, qui aime bien Leroy parce qu’il n’est pas violent. Pour s’en sortir, Freddie est obligé de cumuler un autre emploi dans un magasin de peintures dont le patron est un incapable et un profiteur. Malgré cela, il ne s’en sort pas.

 

Pauline est infirmière et s’occupe de son père qui vit seul. Son humanité illumine le roman. Darla Kervin, quinquagénaire mince et brune, est la mère de Leroy. Elle lui lisait des romans de science-fiction quand il était à l’hôpital militaire.

 

 

À plusieurs reprises, l’auteur nous plonge dans le cauchemar de Leroy qui fuit avec Jeannette, l’amour de sa vie. Pris dans le tourbillon d’une société totalitaire d’une violence inouïe, une société peut-être pas si éloignée de la leur où on élimine les parasites, les plus faibles, ceux qui vivent aux crochets de la nation.

 

 

Pauline tente de sauver Jo, une ado prise dans les filets de la drogue, exploitée par des camarades sans scrupules. Freddie est prêt à tout pour sauver sa dignité mais doit vendre sa maison pour assurer la garde de Kathleen et Virginia, ses filles adorées dont la mère se débarrasse…

 

 

Roman passant de l’épique au glauque, mêlant tragédie et solidarité, Ballade pour Leroy ménage tout de même une issue plutôt optimiste, même si rien n’est définitivement résolu.

 

Un grand Merci à Vincent pour nous avoir offert ce livre.

 

Jean-Paul

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9 avril 2017 7 09 /04 /avril /2017 10:12

Ma part de Gaulois    par    Magyd Cherfi

Actes Sud (2016), 258 pages.

 

« J’étais dans ma cité comme un magicien des mots et m’en léchais la plume. » Magyd Cherfi (photo ci-dessous) sait régaler son auditoire comme nous avons pu le vivre aux Correspondances de Manosque, mais il sait aussi toucher son lecteur à l’écrit, dans Ma part de Gaulois, récit dense et vivant qui avait bien sa place dans une première sélection pour le Prix Goncourt.

 

 

Exclu par la majorité des autres garçons de la cité, pas désiré au foot par ces copains qui parlaient mal et le traitaient sans cesse de « pédé », il lui restait les filles et cette langue française qu’il apprivoisait goulûment : « J’entrais dans la tribu de chez Clovis tel un canasson dans la ville de Troie. »

 

 

Pas facile de faire sa place à l’école : « Les hussards d’alors, encore en blouse grise et infectés de vocation républicaine, découvraient en ce début des années 1970 le fils d’immigrés suivi de son géniteur hébété, le bicot. » Sincère jusqu’au bout, Magyd Cherfi permet de comprendre tout ce que notre pays a raté au cours de ces années : « Nos ancêtres étaient Gaulois... Le croirez-vous ? On a aimé !... On ne savait rien de l’Algérie si ce n’est la guerre d’Algérie… On a été français un temps, le temps de la petite école qui nous voulait égaux en droits… On a aimé Jésus qu’avait le cœur sur la main, on a aimé Noël, Pâques et Mardi Gras, que des fêtes sympas… »

 

 

Hélas, le rêve ne dure pas. Dès que Magyd passe la porte de l’école, il est renvoyé à l’origine de sa famille. En fin de cinquième, « les « Arabes » basculaient sans s’en apercevoir dans la section atelier… » Les plus âgés, ceux qui n’ont pas aimé l’école et l’ont rejetée mènent la vie dure à ceux qui tentent de réussir et Magyd entraîne son lecteur jusqu’au bout du livre avec un personnage essentiel : sa mère, « la gardienne du temple, mon monstre moitié ange, moitié démon… ».

 

 

Elle veut que son fils aille jusqu’au bac et qu’il réussisse. Il sera le premier du quartier à l’obtenir après avoir surmonté beaucoup d’obstacles. Il écrit du théâtre pour son petit groupe d’amis avec Hélène, Samir, Momo, Bija, Hakima, Agnès alors qu’il faut éviter les coups de Mounir, de Fred le gitan ou du gros Saïd.

 

 

N’empêche qu’ils font du soutien scolaire avec deux dizaines d’enfants de 6 à 14 ans et que la chanson, le rock’n’roll l’attirent. Pour l’instant, leur trajectoire semble tracée : « Samir se voit en Jaurès des banlieues, moi en Hugo des prolétaires et Momo en Raimu multicolore. » Quant à ce qui attend les filles arabes, l’auteur n’en fait pas mystère, même s’il lutte pour que ça change.

 

 

Pour le théâtre, la scène au Conservatoire de Toulouse est mémorable. Enfin, le bac est décroché : « Je me sentais quelqu’un d’autre, en tout cas quelqu’un tout court. » Le retour dans la cité est un grand moment et ses parents n’hésitent pas à sacrifier un mouton pour inviter tout le quartier !

 

 

Devenu enfin lui-même, il choisit la carrière artistique et non docteur ou ingénieur comme tout le monde lui demande : « En devenant Magyd, j’ai juste récupéré ma part de Gaulois. »

 

Jean-Paul

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7 avril 2017 5 07 /04 /avril /2017 07:58

Condor    par    Caryl Férey

Gallimard, série noire (2016), 410 pages.

 

Après Mapuche, paru en 2012, Caryl Férey (photo ci-contre) est passé de l’autre côté des Andes, quittant l’Argentine pour le Chili afin de continuer à explorer la vie des Indiens Mapuche mais aussi à nous remettre en mémoire les ravages causés par une autre dictature tout aussi sanglante.

 

 

Il lui a fallu quatre ans de travail, de lectures et de recherches pour documenter un thriller qui va bien au-delà de ce qu’on attend d’un livre classé série noire. Ici, c’est Gabriela, jeune femme mapuche qui conduit l’histoire emmenant le lecteur de Santiago jusqu’au désert d’Atacama en passant par l’Araucanie, le Wallmapu, territoire mapuche, et Valparaiso, dans ce pays qui s’étire tout en longueur le long de l’océan Pacifique.

 

 

C’est justement dans ce désert d’Atacama, à plus de 5000 m d’altitude que se concentrent toutes les convoitises afin d’exploiter les métaux rares comme le lithium en détruisant sans vergogne les nappes phréatiques présentes sous des déserts de sel appelés salars.

 

 

L’intrigue se noue dans la capitale d’un pays où les immenses blessures causées par la dictature de Pinochet sont loin d’être cicatrisées. S’ajoute à cela l’extrême pauvreté de certains quartiers comme celui de La Victoria et un trafic de drogue qui prospère dans ce pays qui, dès 1974, est devenu la première économie néolibérale du monde : « Ils avaient privatisé la santé, l’éducation, les retraites, les transports, les communications, l’eau, l’électricité, les mines et puis ils avaient privatisé la Concertation. »

 

 

Révoltée par la mort du jeune Enrique (14 ans), Gabriela veut connaître la vérité et trouve de l’aide auprès de Stefano, de retour d’exil depuis 1990, et de « l’avocat des causes perdues » : Esteban.

 

 

Régulièrement, l’auteur fait le point sur l’après dictature et sur les dégâts causés par le Plan Condor qui visait à « l’extermination d’opposants politiques sans jugement ni procès. » Huit cents enquêtes ont été lancées contre ces criminels mais seulement soixante-et-une ont été menées jusqu’au bout. Ce Plan Condor voulu par Pinochet avec la CIA et mené au Chili, en Uruguay, au Brésil, en Argentine, au Paraguay, en Bolivie et dans le monde entier a causé la mort de 60 000 personnes !

 

 

Au cours du récit, nous découvrons le poème épique écrit par Esteban en hommage à Victor Jara, Colosse aux mains brisées, et Catalina Ester Gallardo Moreno, une des nombreuses victimes des tortures les plus ignobles perpétrées après la mort de Salvador Allende. Ce texte, Condor live, Bertrand Cantat, avec ManuSound et Marc Sens, le fait vivre de manière époustouflante sur scène.

 

 

Après une plongée en territoire mapuche qui permet de découvrir les croyances de ce peuple au travers du voyage mystique de Gabriela, le récit devient de plus en plus palpitant et renversant avec des scènes superbement écrites.

 

 

Dans Condor, Caryl Férey réussit à nous faire vivre dans ce pays, dans ces paysages lointains si différents des nôtres et tient en haleine son lecteur jusqu’au bout dans « un pays de gueux dressés à coups de trique »« Amitié, poésie, tendresse, désir, peur, amour » bouleversent Gabriela qui peut enfin lire la chanson de Catalina pour son Colosse.

Jean-Paul

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5 avril 2017 3 05 /04 /avril /2017 09:53

Un paquebot dans les arbres    par    Valentine Goby

Actes Sud (2016), 266 pages.

 

Mathilde Blanc se rend en pèlerinage sur le site du sanatorium d’Aincourt (Val d’Oise) dont « il ne reste rien ». Son père y est mort le 1er juillet 1962, cinquante ans auparavant. L’établissement comptait cinq cents lits pour hommes, femmes, enfants, répartis en trois pavillons, l’un des plus grands sanatoriums de France. Maintenant, on y tourne des films d’horreur mais les lieux abandonnés servent aussi de cadre à des parties de paint-ball et il ne faut pas oublier que, sous Vichy, dès 1940, ce fut un camp d’internement avant la déportation et la mort.

 

 

Mathilde se souvient et nous raconte l’histoire étonnante et bouleversante de la famille Blanc. Cela commence au Balto, l’épicerie-bar-tabac-journaux du village, à La Roche-Guyon. Paul Blanc, son père, se déchaîne avec son harmonica Hohner pour faire danser tout le village. Son bonheur est à son comble avec « ses trois femmes » : Odile, l’épouse, qui porte Jacques, le petit dernier, Annie, la fille aînée (16 ans) qui adore danser la valse avec lui, et Mathilde (9 ans) qui est un casse-cou, un trompe-la-mort et qu’il appelle toujours « mon p’tit gars ».

 

 

La vie de la famille Blanc bascule après un accident de voiture qui laisse de terribles douleurs costales à Paul, souvent appelé Paulot. Mathilde apprend de nouveaux mots : pleurésie, bacille, un mot interdit aux enfants, puis le mot capital : sanatorium. Ces mots nouveaux apportent le malheur et elle les redoute encore plus lorsque « tuberculose » est prononcé.

 

 

« L’hôpital des poumons » accueille Paul pour deux mois mais ce n’est que le début d’un engrenage infernal. À l’école, Mathilde n’a plus que Jeanne, la simplette du village, qui accepte de s’asseoir à ses côtés. On la traite de « fille de tubard. » Pourtant, elle se bat jusqu’au bout alors qu’elle aurait pu baisser les bras depuis bien longtemps.

 

 

Sur son chemin, outre la solidarité familiale pas toujours unanime, elle rencontre une directrice de lycée et des professeurs qui lui permettent de ne pas s’oublier totalement alors qu’elle se bat pour réunir encore et toujours cette cellule familiale synonyme de bonheur.

 

 

Sans se décourager, elle va régulièrement à Aincourt où les bâtiments blancs, dans le parc du sanatorium, font penser à un paquebot dans les arbres mais le début de ces années 1960 est marqué par la guerre d’Algérie, ses conséquences dans la vie locale avec le retour d’Antoine, frère de Jeanne, le racisme, les drames qui endeuillent l’actualité, les manifestations, la censure et les victimes innocentes de l’ OAS (« Sa folie est sans limites ») et du FLN.

 

 

Tout au long de ce livre, Valentine Goby (photo ci-contre) emporte son lecteur avec un style léger, précis, dense, imagé, très agréable à lire. Ce livre n’aurait pas dû être oublié au moment de la distribution des prix, à l’automne 2016. Un paquebot dans les arbres aborde d’une manière profondément humaine les drames causés par la tuberculose, un peu comme Némésis, de Philippe Roth, à propos de la poliomyélite.

Jean-Paul

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3 avril 2017 1 03 /04 /avril /2017 16:21

Gouverner au nom d’Allah    par    Boualem Sansal

(Islamisation et soif de pouvoir dans le monde arabe)

nrf – Gallimard (2013), 154 pages.

 

Écrire un tel livre sur un sujet aussi complexe que vaste est à la merci des bouleversements apportés hélas par l’actualité, en particulier les événements tragiques qui ont endeuillé la France et ses pays voisins au cours des deux dernières années. Par contre, il faut lire Gouverner au nom d’Allah par Boulem Sansal (photo ci-contre) pour se remettre en mémoire toutes les implications de la nébuleuse islamique.

 

 

Écrivain algérien de langue française, Boualem Sansal connaît le monde islamique de l’intérieur puisqu’il vit en Algérie et ses romans, comme Rue Darwin, permettent de comprendre beaucoup de choses.

 

 

Gouverner au nom d’Allah débute par l’étude de l’évolution de son pays, passé du colonialisme à l’islamisme. « Des prédicateurs discrets venus du Moyen-Orient, la plupart membres des Frères musulmans… Nous les avons accueillis avec sympathie, un brin amusés par leur accoutrement folklorique, leur bigoterie empressée, leurs manières doucereuses et leurs discours pleins de magie et de tonnerre, ils faisaient spectacle dans l’Algérie de cette époque, socialiste, révolutionnaire, tiers-mondiste, matérialiste jusqu’au bout des ongles… »

 

 

Ils se sont répandu à travers le réseau des mosquées et des souks et, en 1988, après ce qu’on appela « le printemps algérien », le FIS (Front islamique du salut), parti créé de toutes pièces, remportait des élections cassées aussitôt par l’armée qui emprisonnait les principaux leaders islamistes, décrétait l’état d’urgence et instaurait le couvre-feu… et, « … en janvier 1991, le pays entrait dans une guerre civile qui allait durer une douzaine d’années. »

 

 

En 2013, la guerre est finie mais la paix n’est pas gagnée car l’islamisme radical est enraciné dans la population et dépasse largement le cadre algérien. Son pays est dans un marasme et une douleur durables.

 

 

Après cette première partie, l’auteur passe à l’étude de l’islam et du monde musulman, précisant tout de suite que l’on confond « islam, religion respectable et brillante s’il en est, et islamisme qui est l’instrumentalisation de l’islam dans une démarche politique, sinon politicienne, critiquable et condamnable. »

 

 

Les pages qui suivent sont détaillées, complexes comme le tableau qu’il brosse mais toujours important à lire et à connaître. L’auteur rappelle les quatre grands courants : le sunnisme, le chiisme, le soufisme et le kharidjisme, sans oublier l’islam populaire avec prières, ramadan, pèlerinage, aumône… Il traite aussi de la liberté en islam, pose des constats et des interrogations et rappelle les vecteurs de l’islamisme : courants religieux radicaux, États musulmans, élites intellectuelles et universités, médias, « rue arabe » et émigration avec l’échec des politiques d’intégration.

 

 

Enfin, Boualem Sansal, s’il réviserait aujourd’hui son opinion sur la Turquie, parle d’un monde arabe à la recherche d’une identité et d’un avenir. Il constate le problème posé pour l’Occident par l’islamisme mais ajoute que c’est aux musulmans qu’il fait le plus de mal : « Toutes les questions, toutes les peurs, tous les espoirs également sont possibles. »

 

 

En annexe, sont rappelés les courants, les écoles et les mouvements en islam, la répartition des musulmans dans le monde, le monde arabe avec sa population, sa langue officielle et son économie. Enfin, un texte d’Ibn Khaldoun (historien, géographe, homme politique du XIVe siècle), conclut cet ouvrage qu’il faut lire.

Jean-Paul

 

Merci à Élodie de m’avoir prêté ce livre.

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1 avril 2017 6 01 /04 /avril /2017 08:34

Je vais mieux    par    David Foenkinos

Nrf – Gallimard (2013), 329 pages.

 

Après avoir lu La délicatesse, Les souvenirs et Charlotte, un régal à chaque fois, je suis revenu un peu en arrière dans l’œuvre de David Foenkinos pour découvrir Je vais mieux.

 

 

Le narrateur, au fil des pages, nous fait partager douleurs et sentiments d’un homme arrivé à la quarantaine et qui souffre subitement d’un terrible mal au dos, le mal « à la mode » comme il entend dire très vite. Pourtant, cette douleur qui peut atteindre un degré assez élevé – l’auteur note régulièrement de 0 à 10 son intensité – n’a aucune cause physique comme les divers examens (radios, IRM) le confirment.

 

 

Dans sa petite maison de banlieue avec jardin, il pense être heureux avec Élise, sa femme, mais leurs deux enfants volent de leurs propres ailes : Alice est avec un homme plus âgé et Paul, tout juste 18 ans, est à New York pour ses études. Cela, notre homme ne l’accepte pas : « Les enfants étaient nos romans et nous ne les écrivions plus. »

 

 

Dans son entreprise d’architecture, la rivalité avec Yann Gaillard est très forte et, avec ses parents, le courant n’est jamais vraiment passé. Après chaque épisode, il ajoute son état psychologique du moment qui va de « désespéré » à « prêt à tuer », en passant par « mystique », « russe », « marocain », « flou » ou encore « extatique », etc…

 

 

D’un examen à l’autre, rien ne résorbe sa souffrance qui peut même lui causer un malaise en pleine rue. Il consulte une magnétiseuse et un psychanalyste. Au travail, il ne peut que constater : « la vie en entreprise ressemblait à un pays sous occupation et je ne savais pas si je devais résister ou collaborer. »

 

 

Très vite, on se rend compte que la communication est quasi inexistante avec Élise qui va prendre une décision radicale après le brutal décès de son père. Sylvie, l’artiste, et Édouard, le dentiste, forment un couple d’amis fort utile mais rapidement encombrant.

 

 

Au fil des pages, David Foenkinos (photo ci-contre) démontre une belle maîtrise des dialogues, réussissant une exploitation efficace des silences. Cela en dit souvent très long sur l’état du narrateur ou sur l’impuissance de ses interlocuteurs.

 

 

Le titre étant optimiste, inutile de cacher l’issue heureuse du roman. La solution à ses problèmes de dos arrive enfin de manière très inattendue quand, enfin, il réussit à régler ses problèmes relationnels mais c’est au lecteur de découvrir tout cela.

Jean-Paul

 

Un grand merci à Élodie pour m’avoir permis de lire « Je vais mieux ».

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Published by Les amis et proches de Jean-Paul Degache
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