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28 novembre 2016 1 28 /11 /novembre /2016 15:08

La petite fille de Monsieur Linh par Philippe Claudel

Stock (2005) ; Le Livre de Poche (2007) ; 119 pages.

 

Ce délicieux roman assez court nous fait partager la vie de M. Linh, vieil homme qui a dû quitter son pays et faire un voyage de six semaines pour enfin arriver dans un lieu, jamais précisé, où il fait froid. Il porte dans ses bras sa petite-fille dont le père, son fils, a été tué à la guerre, comme sa mère. La petite s’appelle Sang dia (Matin doux).

 

En quelques pages, Philippe Claudel permet de comprendre tout le drame du déracinement, ce que vivent en ce moment des milliers de gens. Heureusement, M. Linh trouve quelqu’un à qui parler dans la ville où il a été recueilli : M. Bark.

 

 

Ce livre est tendre, émouvant, très réaliste aussi quand les deux hommes parlent de la guerre car M. Bark a combattu dans le pays de M. Linh et cela fait penser au Vietnam : « La voix de son ami est profonde, enrouée. Elle paraît se frotter à des pierres et à des rochers énormes, comme les torrents qui dévalent la montagne, avant d’arriver dans la vallée, de se faire entendre, de rire, de gémir parfois, de parler fort. C’est une musique qui épouse tout de la vie, ses caresses comme ses âpretés. »

 

 

Hélas, d’autres décident pour M. Linh qui se demande : « Pourquoi la fin de sa vie n’est-elle que disparition, mort, enfouissement ? » Après tant de drames et de souffrances toujours d’actualité, l’auteur constate : « Qu’est-ce donc que la vie humaine sinon un collier de blessures que l’on passe autour de son cou ? »

 

 

Enfin, pourquoi ne pas le dire ? Le coup de théâtre final arrache des larmes au lecteur qui s’était attaché aux pas de cet homme, M. Linh, et de sa petite-fille.

 

À suivre...

 

Jean-Paul

 

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27 novembre 2016 7 27 /11 /novembre /2016 18:34

Les âmes grises   par  Philippe Claudel

Stock (2003). Prix Renaudot 2003. Le Livre de Poche (2006) ; 234 pages.

 

Très bien adapté au cinéma par Yves Angelo et Philippe Claudel lui-même, ce roman plonge le lecteur dans un monde profondément marqué par la guerre dont on entend l’écho lointain tout au long du livre. Le narrateur est un policier mais on ne l’apprend que tardivement. Tous les personnages correspondent bien au titre sauf Belle, la plus jeune des trois filles de Bourrache, le patron du restaurant où mangeait le procureur Pierre-Ange Destinat. En 1917, il est à la retraite depuis un an.

 

 

Ce premier décembre 1917, par « un temps de Sibérie », le corps de la petite (10 ans) que l’on appelle Belle de jour, est retrouvé sans vie, dans l’eau, près du mur de clôture du château : « Elle ressemblait à une princesse de conte aux lèvres bleuies et aux paupières blanches. » L’intrigue est lancée et le roman va se dérouler dans une ambiance des plus pesantes  avec des personnages d’un autre siècle que l’auteur campe remarquablement.

 

Le contexte social est bien décrit aussi avec ce château et cette propriété dont a hérité Destinat, descendant d’un industriel. Destinat est veuf et n’a gardé qu’une cuisinière. L’usine est toujours là et ses 800 ouvriers sont réquisitionnés pour le service civil : « Huit cents gaillards qui, chaque matin, sortiraient d’un lit chaud, de bras endormis, et non d’une tranchée boueuse, pour aller pousser des wagonnets plutôt que des cadavres. La bonne aubaine ! »

 

Arrive enfin Lysia Verhareine, jeune et belle femme, pour remplacer l’instituteur à l’esprit dérangé, surnommé Le Contre qui avait remplacé Fracasse, le titulaire parti au front. « La guerre déroulait son petit carnaval viril sur des kilomètres et de là où nous étions, on aurait pu croire à un simulacre organisé dans un décor pour nains de cirque. »

 

Les premiers convois de blessés arrivaient dès septembre 1914 : « je parle des vrais blessés, de ceux qui n’avaient plus pour chair qu’une bouillie rougeâtre et qui étendus dans les camions sur des civières pouilleuses râlaient doucement… »

 

Deux déserteurs se révèlent des coupables idéaux pour le juge Mierck et le colonel Matziev, chargés de l’enquête et qui ne reculent devant aucun moyen pour obtenir des aveux. Pendant ce temps, Clémence, l’épouse du narrateur, vit des moments très difficiles… La guerre est terminée. On inaugure le monument aux morts le 11 Novembre 1921 et on découvre les lettres de Lysia…

À suivre...

Jean-Paul

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26 novembre 2016 6 26 /11 /novembre /2016 09:34

Trilogie de l’homme devant la guerre   

par Philippe Claudel

Le Livre de Poche (2015). 788 pages

 

Dans la préface, écrite en mai 2015, Philippe Claudel, membre de l’Académie Goncourt, confie qu’il ne savait pas qu’en écrivant Les âmes grises, La petite fille de Monsieur Linh et Le Rapport de Brodeck, ces trois livres pourraient être regroupés dans une trilogie. C’est en terminant le troisième qu’il s’est rendu compte « que  les trois textes s’articulaient autour d’une idée centrale : la façon dont l’homme, en tant qu’individu faible et isolé, se confronte au cataclysme d’un conflit qui le dépasse de très loin… »

 

Né en Lorraine, en 1962, au cours d’un siècle qui « a enfanté deux des plus grands traumatismes que l’histoire de l’humanité a pu connaître », Philippe Claudel a grandi dans un village situé à une heure de Verdun  mais aussi du camp du Struthof, dans une région profondément marquée par deux guerres mondiales.

 

 

 Hélas, le XXIe siècle déjà bien entamé nous montre chaque jour que « se sont effondrées les espérances d’un monde meilleur qu’on avait imaginé au tournant du millénaire.. » Dans ses trois romans situés « à la croisée de différentes pistes : réaliste, historique, policière, sociologique, fabuleuse, mythologique, fantastique… », ses personnages révèlent « notre propre chair mise à nu et, sous une époque apparemment lointaine ou exotique, la nôtre. »

 

 

Cette Trilogie de l’homme devant la guerre est complétée par un hommage très émouvant à son éditeur et ami, Jean-Marc Roberts, mort il y a deux ans : « Jean-Bark » : « Tu aimais lire et tu lisais sans cesse, ce qui n’est pas banal pour un éditeur. »

À suivre...

Jean-Paul

 

Un grand merci à Simon qui nous a offert ce livre.

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10 novembre 2016 4 10 /11 /novembre /2016 11:24

L’ombre de ce que nous avons été   par Luis Sepúlveda

Traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hansberg

Métailié (2010), 149 pages.

 

Dans le Chili d’après, ils se retrouvent, de retour d’exil, et les souvenirs remontent car les vieilles blessures ne sont pas refermées. Il y a eu cette première attaque de banque de l’histoire de Santiago, par quatre hommes dont Durruti, anarchiste espagnol, le 16 juillet 1925. Puis l’auteur nous parle aussi d’un certain Ricardo Eliécer Neftalí Reyes Basoalto, connu dans les milieux bohèmes de l’époque mais passé à la postérité sous le nom de Pablo Neruda.

 

 

La dictature a tellement fait de victimes, tellement brisé de destins, profondément modifié le cours de la vie des Chiliens que chaque rencontre fait remonter les souvenirs douloureux, à la surface. Luis Sépúlveda qui a vécu au cœur de ces années d’espoir sait en parler avec précision, tendresse, émotion avec toujours un peu d’humour.

 

 

On rencontre un vendeur de poulets rentré au pays après dix ans d’exil en Suède. Ceux qui avaient fui en Espagne rêvaient de revenir au Chili pour ouvrir un bar dans ce pays qualifié « d’heureuse image de l’Éden » dans l’hymne national.

 

 

Une violente dispute conjugale entre Conceptión García et Coco Aravena se termine en drame puis Lucho Arancibia fait des mots croisés dans l’édition dominicale d’El Mercurio et les souvenirs remontent : « …quand les jeunes filles communistes nouaient le foulard rouge autour du cou des camarades et les embrassaient pour leur donner un avant-goût du nectar de l’amour des jours à venir. »

 

 

Rien n’était simple pourtant avec ces grèves menées par des groupes toujours plus extrémistes, ces exclusions des jeunesses communistes après la mort du Che en Bolivie. Enfin, ce retour au pays : « on ne revient pas de l’exil, toute tentative est un leurre, le désir absurde de vivre dans le pays gardé dans sa mémoire. Tout est beau dans le pays de la mémoire… »

 

 

L’auteur évoque aussi le GAP, l’escorte du Président Allende dont il a fait partie. L’inspecteur Crespo et son adjointe, Adelita Bobadilla, née après 1973, « aux mains propres », enquêtent et là aussi, le passé remonte à la surface. Souvenirs d’humiliations, comment la droite a fait sortir illégalement des devises du pays pour le priver de dollars car « …les Nord-Américains avaient donné un chèque en blanc pour couler le pays. »

 

 

Finalement assez pessimiste sur ce qui attend son pays, Luis Sepúlveda constate les lenteurs de la justice, la dérive qui entraîne la police comme l’avoue Crespo à Adelita : « Bientôt on annoncera la privatisation de la police et tout ce en quoi tu crois sera laissé aux mains de mercenaires. »

 

 

Lolo Garmendia, Lucho Arancibia, Coco Aravena et Salinas sortent sous la pluie, à 5 heures du matin et se rendent au Joyeux Dragon… Une lettre écrite par un anarchiste conclut cette histoire d’hommes et de femmes toujours attachés à leur idéal et relevés par d’autres lorsque leur parcours s’achève. Hélas, ils ne sont plus qu’une ombre…

Jean-Paul

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7 novembre 2016 1 07 /11 /novembre /2016 21:02

Modigliani, Prince de la bohème

   BD par Laurent Seksik et Fabrice Le Hénanff

Casterman (2014) 72 pages.

 

Révélé au grand public par son excellent roman, L’Exercice de la médecine, paru en 2015, Laurent Seksik se montre aussi très talentueux dans la rédaction de scénarios pour la bande dessinée. Après avoir collaboré avec le dessinateur Guillaume Sorel pour les Derniers jours de Stefan Zweig, il s’est associé à Fabrice Le Hénanff pour réaliser un album consacré à Amedeo Modigliani.

 

 

D’un format magnifique, 23 x 32 cm, cet album permet d’abord au lecteur de se régaler les pupilles grâce au dessin très soigné de Le Hénanff. Chaque page est remarquablement présentée avec une ligne suffisamment précise et des tons pastel, allant du plus sombre au plus coloré, collant bien au talent de l’artiste auquel ce livre est consacré.

 

 

L’album retrace les trois dernières années de la vie de Modigliani qui aime  qu’on l’appelle Dedo et débute donc en 1917, à Montmartre, alors qu’il neige sur Paris. Jeanne Hébuterne, reniée par sa famille, vit avec celui qu’elle aime passionnément mais sa mère tente de la ramener à la maison.

 

 

Dedo se qualifie lui-même d’ivrogne rital, lui qui aurait tant aimé réussir comme sculpteur, comme son maître, Brancusi. Il vit très mal que la presse le mette plus bas que Derain et dise qu’il est influencé par Picasso, poussant son mépris jusqu’à ajouter : « C’est un dessinateur qui colore ses dessins. »

 

 

Les bombes allemandes tombent sur Paris mais on n’a pas voulu de lui à la guerre. Les auteurs n’oublient pas ce qui se passe sur le front au même moment, les souffrances des populations bombardées et toutes ces vies sacrifiées. Léopold Zborowski, ami fidèle, tente d’être son agent et réussit à vendre un tableau : Le joueur de violoncelle mais les 500 francs qu’il rapporte suffiront à peine à régler les dettes du peintre qui a pour maîtresses : « l’absinthe, le rhum, la cocaïne, l’opium, le haschisch… »

 

 

Le conflit mondial revient lorsque Dedo parle avec Picasso des peintres allemands qui sont morts au front ou blessés. Celui-ci réplique : « Moi je ne fais pas la guerre… Je révolutionne l’art. » Les auteurs évoquent aussi cette exposition dans la galerie de Berthe Weill, le scandale qui a éclaté à cause des tableaux de nus en vitrine et donc aucun de vendu.

 

 

Avant le triste dénouement de sa vie qui n’aura duré que 36 ans, Modigliani retrouve Livourne, sa ville natale, puis Nice avant de revenir à Paris. Il apprend qu’il va être père mais la tuberculose l’emporte et sa compagne le suit dans la mort. Leur fille, prénommée aussi Jeanne, grandira en Italie, les derniers mots de la dernière planche résumant bien l’artiste : « … un géant. »

Jean-Paul

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5 novembre 2016 6 05 /11 /novembre /2016 15:49

Le vieux qui lisait des romans d’amour   par Luis Sepúlveda

Traduit de l’espagnol (Chili) par François Maspero

Métailié (1992), Points (1997), À vue d’œil (2002) 233 pages.

 

Rencontrer Luis Sepúlveda, comme nous avons pu le faire lors de la dernière Fête du livre*, à Bron (Rhône), est à la fois une chance énorme et en même temps une motivation pour lire ce grand écrivain chilien. Il a grandi et milité pour que triomphe la démocratie avec Salvador Allende mais il a ensuite connu toutes les souffrances, les malheurs et l’exil lorsque la dictature s’est imposée avec force et violence. Tous ses livres témoignent peu ou prou de ce qu’il a vécu car il excelle à nous faire vivre au cœur de cette Amérique latine si diverse et si riche de contradictions.

 

 

Le vieux qui lisait des romans d’amour est son premier roman. S’il y décrit bien la vie des indiens Shuars, c’est qu’il a vécu une année entière avec eux. L’action se passe à El Idilio, village créé de toutes pièces en Amazonie équatorienne. Nous faisons d’abord connaissance avec un dentiste qui ne connaît que l’anesthésie verbale… et vient sévir deux fois par an sur place. Il arrache les chicots des autochtones pour leur vendre des dentiers.

 

 

Le maire du lieu, surnommé la Limace, ne brille pas par sa clairvoyance et son sens de la diplomatie. Lorsqu’apparaît le premier cadavre d’un homme de 40 ans, blond et fort, chassant hors saison, il ne sait qu’accuser les Shuars.

 

 

Un homme a le courage de s’interposer, José Antonio Bolivar Proaño. Lors de chaque passage, le dentiste lui donne deux romans d’amour confiés par Josefina, une prostituée de Guyaquil. « Antonio savait lire mais pas écrire… Il lisait lentement, avec une loupe, bien le plus précieux… Juste après le dentier. »

 

 

Avec sa femme, ils avaient fui en Amazonie, à El Idillo où les conditions de vie sont horribles. Grâce aux Shuars, Antonio avait appris à chasser, à pêcher, à construire des cabanes, à distinguer les bons fruits, bref à vivre avec la forêt. Il les décrit ainsi : « sympathiques comme une bande de ouistitis, bavards comme des perroquets saouls et hurleurs comme des diables. »

 

Hélas, le déboisement fait fuir les Shuars. L’alcool et les chercheurs d’or causent des ravages. Antonio essaie de mettre des limites à l’action des colons puis il découvre qu’il sait lire : « Ce fut la découverte la plus importante de sa vie. » Ainsi, il lit les noms de villes comme Paris, Londres, Genève mais préfère les romans d’amour.

 

 

La suite nous emmène au cœur de la forêt pour tenter de mettre hors d’état de nuire une ocelote, « grand chat moucheté, pas la force des jaguars mais une intelligence raffinée », qui tue pour venger la mort de son compagnon abattu par un gringo. La lutte est intense, pleine de rebondissements et de suspense.

Jean-Paul

 

* Cette rencontre, animée par Sylvain Bourmeau, devant un public énorme, était enregistrée par France Culture et a été diffusée durant l'été 2016, au cours d’une série d’émissions consacrée à plusieurs grands écrivains étrangers.

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2 novembre 2016 3 02 /11 /novembre /2016 17:35

Le liseur du 6h 27  par Jean-Paul Didierlaurent

Au Diable Vauvert (2014), Folio (2015) 192 pages.

 

Quand on s’appelle Guylain Vignolles, il est difficile d’échapper à la contrepèterie malheureuse qui vous poursuit toute votre enfance… « même Ghislain aurait suffi à son bonheur. » En quelques mots, Jean-Paul Didierlaurent a présenté son homme, âgé de 36 ans qui fait croire à sa mère qu’il travaille dans l’édition alors qu’il pilote une machine terrible, « La Chose » qui détruit systématiquement tous les livres engouffrés dans son antre…

 

 

Cela ne serait pas si extraordinaire si ce héros qui n’a de cesse que de se faire oublier depuis 36 ans qu’il existe, n’avait pas une passion : il lit chaque matin, à haute voix, dans son wagon du RER, assis sur un strapontin, une ou deux pages de format 13 x 20, et tout le monde l’écoute : « Comment leur expliquer qu’il ne faisait pas ça pour eux ? »

 

 

Piloter cette Chose, une Zerstor 500, du verbe allemand zerstören, détruire, est un véritable cauchemar pour Guylain qui aime tant lire et ne peut sauver que quelques pages du massacre en prenant de grands risques. « La Chose était née pour broyer, aplatir, piler, écrabouiller, déchirer, hacher, lacérer, déchiqueter, malaxer, pétrir, ébouillanter. »

 

 

Heureusement, il y a Yvon Grimbert qui, dans sa guérite, à l’entrée de l’usine, ne lit que du théâtre classique, un virtuose de l’alexandrin ! Pendant la pause de midi, avec lui, il peut oublier Lucien Brunner, « un abruti irrécupérable. Irrécupérable et dangereux. » Il peut oublier aussi Félix Kowalski, le chef de la STERN (Société de traitement et de recyclage naturel).

 

 

Petit à petit, la lecture de ce livre devient de plus en plus délicieuse malgré un réalisme difficile à accepter lorsque nous rencontrons Giuseppe Carminetti, un ancien collègue de travail dont les jambes ont été broyées par la Chose… Cela devient vraiment savoureux lorsque Guylain se laisse entraîner par deux octogénaires, les sœurs Delacôte, pour aller faire la lecture aux Glycines, une maison de retraite, chaque samedi matin.

 

 

Enfin, il y a cette clé USB trouvée par hasard près de son strapontin. Guylain y découvre les textes d’une certaine Julie, dame-pipi dans un centre commercial : « Sainte Aude-Javel, la sainte patronne des dames-pipi. » C’est ce qu’il va lire désormais à haute voix : « Julie couchait son quotidien sur de petits calepins au milieu de 14 717 faïences qui l’entouraient. »

 

 

Foisonnant de remarques et d’anecdotes, nous emmenant de surprise en surprise, Le liseur du 6h 27 passe par du speed dating, aussi par la Médecine du travail où Guylain est accueilli par « une assistante pâlotte… » et « un toubib au bronzage pain d’épice », avant un dénouement qui ne peut que ravir le lecteur.

Jean-Paul

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29 octobre 2016 6 29 /10 /octobre /2016 18:04

Comment tu parles de ton père   par Joann Sfar

Albin Michel (2016), 150 pages.

 

Comment tu parles de ton père a permis à Joann Sfar de parler de son père, bien sûr mais aussi de livrer ses pensées, ses souvenirs, ses états d’âme et ses réflexions toujours très pertinentes sur ce qui se passe aujourd’hui.

 

 

André Sfar, son père, était un brillant avocat niçois né en Algérie, en 1933, l’année ou un certain Adolf prend le pouvoir en Allemagne, de la découverte du monstre du Loch Ness et de la sortie de King Kong au cinéma : « Mon père, c’est pas rien. »

 

 

Il a 42 ans et demi quand son père meurt dans ses bras : « Je n’avais jamais vu une âme quitter un corps. » Sa mère est morte alors qu’il avait trois ans et demi mais son père lui avait dit : « Tu la reverras. » C’était sa vérité mais « il ne faut pas mentir sciemment à son gosse. Sinon ensuite, il passe sa vie à raconter des histoires. » Il dessine aussi alors que Paul, son cousin qui croit en Dieu, tente de l’évangéliser : « Toi tu veux me sauver, moi je dessine. » Ses souvenirs remontent mais il n’a prononcé le kaddish, la prière des morts, que sur la tombe de son père, au lieu de le faire tous les matins, à la synagogue.

 

 

Quand il était au CM2, il tombe amoureux de la seule juive de l’école, pour faire plaisir à son père mais « Dieu, pour m’éprouver, l’avait affublée d’un nez rébarbatif… » Après une visite dans sa famille avec son grand-père : « Je lui ai dit que les Juives, c’était fini. J’adorais mon grand-père au-delà de tout. Sans lui, je serais notaire à Nice. »

 

 

Auparavant, en maternelle, il se révolte contre cette « heure des mamans » qui néglige et parfois traumatise ceux dont la mère est absente. Comme il a été circoncis, avec son copain Saïd, ils constatent que leur zizi est différent lors de la séance de pipi.

 

 

La vie sexuelle de son père est riche de rencontres dont le petit Joann profite : « J’ai vu la chatte de toutes les copines de mon père. » Lors de sa Bar-Mitsva, il lit, devant 400 personnes un « texte intégralement rédigé puis tapé à la machine par mon papa. »

 

 

C’est là que l’on retrouve le Joann Sfar entendu dans les médias après les attentats qui ont endeuillé la France : « Se sentir juif ou musulman ou chrétien, c’est décider qu’il existe des peuples et c’est le début de la guerre qui se terminera par l’extermination des uns par les autres. »

 

 

Fourmillant d’anecdotes, d’humour et de réflexions aussi savoureuses qu’utiles, ce livre est un hommage immense à un homme qui avait tous les talents mais ne savait pas dessiner : « Merci papa, d’avoir laissé un espace vierge dans lequel aujourd’hui encore je m’efforce de grandir. »

Jean-Paul

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26 octobre 2016 3 26 /10 /octobre /2016 15:20

Je vous écris dans le noir   par Jean-Luc Seigle

Flammarion (2015). 233 pages

L’histoire tragique de Pauline Dubuisson inspire à nouveau les écrivains. Depuis La Ravageuse de Jean-Marie Fitère en 1991 et L’affaire Pauline Dubuisson de Serge Jacquemard en 1993, il a fallu attendre L’affaire Pauline Dubuisson, BD de Moca et Forton en 2012 et enfin La Petite femelle de Philippe Jaenada (2015) dont je vous parlerai bientôt. Aucun, sauf erreur, n’avait réussi à se mettre à la place de Pauline Dubuisson comme l’a fait Jean-Luc Seigle avec tout le talent que nous avons pu déjà apprécier en lisant En vieillissant les hommes pleurent.

 

 

Le titre, Je vous écris dans le noir, ne laisse aucun doute : c’est elle qui s’exprime, tâche ô combien difficile menée à bien par l’auteur qui réussit parfaitement à nous faire partager la vie trop courte de cette étudiante en médecine de 21 ans qui tue son ex-fiancé, Félix Bailly, en 1950. Le lendemain, son père se suicide. Trois ans plus tard, les assises la condamnent à perpétuité alors qu’à 16 et demi, elle avait été tondue et violentée lors de la Libération.

 

 

« La guerre est un élément déterminant de la vie de Pauline, fondateur et destructeur dans le même temps, »précise l’auteur en Avant-propos. Puis il laisse parler Pauline Dubuisson tout au long de trois cahiers. Elle rappelle d’abord comme elle admirait son père. Après neuf longues années passées en prison, elle vit avec sa mère, s’est réinscrite en fac de médecine et se fait appeler Andrée…

 

 

Elle a 33 ans quand sort le film de Clouzot : La Vérité. Bien que tous les noms soient changés, elle reconnaît son histoire. C’est Brigitte Bardot qui joue son rôle mais « Au bout du compte, neuf années de prison m’avaient moins fait souffrir qu’une heure et demie dans l’obscurité d’une salle de cinéma. »

 

 

Elle quitte alors la France pour Essaouira, au Maroc. Elle parle de la maison qu’elle habite : « … l’inverse exact des prisons où il n’y a que rupture entre les murs et les corps. » Là-bas, elle tombe amoureuse de Jean, un ingénieur, qui lui fait espérer une nouvelle vie, une renaissance. Cet homme ne sait pas qui elle est. Elle veut l’épouser. Elle doit lui dire la vérité.

 

 

Pour cela, le deuxième cahier est consacré au récit de ce qu’elle a vécu, récit destiné à Jean. Elle parle du procès, de son enfance, de son père, de sa mère revigorée par la religion et revient toujours au cauchemar de la prison : « … la peur ramène toujours au même endroit, toujours à mon crime et à la prison. » et c’est là qu’elle dit : « Je vous écris dans le noir. » car « l’univers pénitentiaire était un danger permanent. » Elle est adolescente, accumule les expériences sexuelles et son père qui a refusé qu’elle parte faire médecine à Lille, la confie au Dr Domnick, officier de la Wermacht, médecin-chef de l’hôpital de Dunkerque. Si elle lui cède, elle rapporte de la nourriture à la maison mais la Libération sera son pire cauchemar car elle est tondue, humiliée, violentée par des résistants de la dernière heure. Enfin, elle détaille ce qui s’est passé avec Félix qu’elle a retrouvé à Paris et qui, après avoir fait l’amour avec elle, la traite de « pute ». Si elle tire : « C’étaient les mots que je voulais tuer, les mots qui salissent et qui blessent. »

 

 

Enfin, le troisième cahier boucle l’histoire de Pauline : « Jean m’a proposé, sans le savoir, de me ramener à la surface de cet océan où je me noyais sans m’en rendre compte. » mais son passé ressurgit et elle lâche : « Je sus à ce moment-là que je resterais à jamais tatouée de la croix gammée que l’on avait peinte sur mon crâne rasé et sur ma peau. » À 34 ans, le 22 septembre 1963, elle se suicide.

Jean-Paul

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21 octobre 2016 5 21 /10 /octobre /2016 10:52

Suprême régal pour lecteurs (4)

 

Le dimanche est la dernière journée des Correspondances et, au petit matin, les ruelles de la vieille ville sont bien tranquilles.

 

 

Place Marcel Pagnol, Éric Vuillard est avec Michel Abescat pour son 14 Juillet (Actes Sud). Quelle bonne idée de remettre les choses en place pour sortir de cette histoire officielle qui oublie trop souvent les gens du peuple pour ne retenir que quelques noms de puissants ou de gens haut placés qui n’ont eu, finalement, qu’un rôle insignifiant ! Éric Vuillard part de l’émeute Réveillon, en avril 1789, émeute qui a causé la mort de trois cents personnes pour mettre en avant les invisibles. Son important travail sur les archives lui a permis de sortir quelques noms de l’oubli et de rappeler que ces gens travaillaient, qu’ils étaient manouvriers, passementiers, par exemple. Quant aux moments oubliés par l’Histoire, il faut les raconter, les imaginer et c’est tout le travail de l’écrivain qui rend cette Bastille et ce 14 Juillet au peuple, à tous les peuples.

 

 

                                                               Une heure avant le début de la rencontre avec Magyd Cherfi, il n’y a plus une place assise de libre et c’est devant une foule énorme que Maya Michalon présente celui qui est devenu parolier et chanteur de Zebda, auteur de Ma part de Gaulois (Actes Sud). Son écriture est liée à l’urgence de tous les jours et à cette actualité féroce qui voit l’arrivée de la gauche au pouvoir et, au final, des jeunes toujours cantonnés dans leur cité. Magyd Cherfi dit son amour pour la langue française, pour la France et multiplie les anecdotes émouvantes ou désopilantes de sa vie dans la cité. Il n’hésite pas à affirmer que le droit de vote aurait dû être donné à tous les immigrés, dès 1981, que la gauche a manqué trop de rendez-vous. Lui qui avait honte d’entendre ses parents baragouiner en français ajoute : « Je suis athée. Je suis Pyrénéen, je suis Français mais on me renvoie toujours aux origines de ma famille… »

Quand il lit un extrait de son livre, c’est génial et cela se termine par un tonnerre d’applaudissements. Il faudrait vraiment tirer les leçons de tout ce qu’il écrit car son témoignage permet de comprendre ces problèmes qu’aucune solution simpliste d’exclusion ne permettra de résoudre.

Place de l’hôtel de ville, Laurent Mauvignier répond aux questions de Sophie Joubert à propos de Continuer (Minuit). L’auteur aime se mettre dans l’inconfort, changer de style d’un livre à l’autre, écrire pour le théâtre, le cinéma et se mettre en danger. Il affirme vouloir continuer tous les jours à faire ce qu’il ne sait pas faire : écrire.

 

 

 

 

C’est avec Caryl Férey que, Ghislaine et moi, nous terminons ces Correspondances 2016. D’abord place de l’hôtel de ville puis au théâtre Jean-le-Bleu pour le concert de Bertrand Cantat d’après son roman : Condor (Gallimard, série noire).

Au centre de la vieille ville, Yann Nicol rappelle Mapuche (folio policier), ce roman à propos du terrible sort réservé aux indiens Mapuche sous la dictature militaire en Argentine. Cette fois, le nouveau thriller de Caryl Férey nous entraîne au Chili, une écriture qui lui a demandé près de quatre années de travail. Là-bas, les Mapuche sont considérés comme des terroristes, leurs terres sont vendues pour exploiter la forêt et ce pays n’a pas jugé ses bourreaux, contrairement à l’Argentine.

 

Allégorique et incandescent, Condor live, le concert de Bertrand Cantat avec ManuSound et Marc Sens a transcendé l’œuvre de Caryl Férey dans un théâtre comble et complet longtemps à l’avance. L’auteur lui-même a présenté le spectacle laissant la place à un artiste étonnant de présence et à la voix aux ressources immenses. Nous étions soulevés, emportés, plongés dans l’horreur de la répression et de la fuite du Colosse et de Catalina qui traversaient les pires épreuves tout en démontrant un amour et une confiance mutuelles émouvantes. Ce final extraordinaire a laissé le public debout pour ovationner longtemps artistes et auteur réunis sur la scène faisant de ces Correspondances 2016 un rendez-vous inoubliable.

 

 

 

 

Enfin, nous remercions bien sincèrement Maëlle sans qui nous ne serions pas allés à Manosque, ainsi que Gwen pour sa présence efficace  et Dominique de lecteurs.com.

Jean-Paul

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Published by Les amis et proches de Jean-Paul Degache
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