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26 septembre 2016 1 26 /09 /septembre /2016 19:49

Mystères à Vienna  par Martial Fiat

Edition 7 (2013). 118 pages

Se balader dans les rues de Vienne à l’époque romaine, découvrir le théâtre antique en construction, assister à une cérémonie au temple d’Octave Auguste, aller aux thermes, traverser le Rhône, découvrir la vie sur les quais et naviguer avec quelques mariniers sans oublier les ruelles les plus obscures de la ville et les plus belles villas des riches citoyens romains, les surprises ne manquent pas dans ce roman de Martial Fiat : Mystères à Vienna.

 

L’action se déroule au milieu du premier siècle, en pleine époque gallo-romaine. Vienne était une des plus grandes villes de Gaule, lieu de passage très important. D’ailleurs, dans le livre, nous côtoyons un jeune Grec, Akileos, et un géant germain, Proctor, offert par Servius Repentinus à son fils Claudius, pour ses dix ans.

 

Les mariniers s’affairent sur les quais quand le jeune Claudius entend le bruit d’une chute dans l’eau du Rhône… Le mystère est complet mais le danger rôde avec des Gaulois fraîchement romanisés et des notables avides de gains faciles.

 

L’auteur nous emmène au théâtre, à l’Odéon, où l’on joue des fables de « Phèdre, né en Thrace, une contrée lointaine de l’Orient, paraît-il. C’était un ancien esclave affranchi par l’empereur Auguste. » Mais Claudius est trop curieux et il se laisse entraîner.

 

 

 

Akileos fait un saut à Lugdunum mais les coups durs s’enchaînent jusqu’au triomphe de la vérité qui donne l’occasion à l’auteur de nous faire prendre conscience du statut des esclaves car tous ces beaux monuments que nous admirons encore ont été bâtis par des centaines d’entre eux au prix de sacrifices énormes.

 

Enseignant à la retraite, Martial Fiat vient de publier son cinquième livre : Le Templier du Pape (Edition 7) qu’il situe à l’époque médiévale, en plein concile de Vienne qui supprima l’ordre des Templiers. Ses trois premiers romans s’intitulent : Jonathan et le fantôme blanc, Jonathan et la grande île et Jonathan et les roses. Bien que ces romans s’adressent plus particulièrement à des jeunes, ils régalent les lecteurs de tous les âges.

 

Un grand merci à Bernadette et Patrick qui nous ont permis de lire Mystères à Vienna.

Jean-Paul

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22 septembre 2016 4 22 /09 /septembre /2016 08:09

Fuck America (Les Aveux de Bronsky) par Edgar Hilsenrath

traduit par Jörg Stickan. Attila (2009). 286 pages

 

Après Le Nazi et le Barbier et Orgasme à Moscou, revoici Edgar Hilsenrath, un écrivain juif allemand né en 1926 qui prend à chaque fois le lecteur aux tripes en associant toujours humour et dérision dans des récits dont sa vie constitue la trame.

Fuck America (Les Aveux de Bronsky) commence très fort avec des courriers échangés entre Nathan Bronsky, le 10 novembre 1939, et le Consul Général des États-Unis d’Amérique à Berlin. Devant un appel au secours afin d’obtenir des visas pour fuir le nazisme, la réponse est terrible après… huit mois d’attente : ces autorisations si vitales seront délivrées, promis, en… 1952 ! Il est vrai que l’antisémitisme, gangrène toujours bien réelle aujourd’hui, n’est pas l’apanage de l’Allemagne : « …les gouvernements de tous les pays de cette planète se foutent royalement de savoir si vous vous faites tous massacrer ou non. Le problème juif leur casse les pieds, à vrai dire, personne ne veut se mouiller. »

Après beaucoup d’épreuves et de souffrances, Jakob Bronsky, fils de Nathan, se retrouve aux États-Unis mais ses yeux ont perdu leur éclat emporté par les six millions de victimes de la Shoah. Pour retrouver un peu de lueur dans son regard, Jakob n’a qu’une possibilité : écrire. Comme l’auteur l’a vécu, il assure de petits jobs de serveur, de livreur ou de gardien de nuit afin d’avoir un peu d’argent. C’est la nuit, dans la cafétéria des émigrants, qu’il peut enfin laisser revenir ses souvenirs à la surface.

Ainsi, chaque fois qu’il gagne un peu d’argent, il peut avancer son livre qui s’intitulera « Le Branleur », comme le lui a conseillé un voisin de table mais c’est sa frustration sexuelle qui le hante. Il rêve, il fantasme : « Tu vas enfin avoir l’occasion de baiser une authentique secrétaire de direction. » mais « Dans ce pays, la pauvreté et la solitude sont une infamie. »

Après plusieurs aventures et quantité de dialogues menés avec brio et efficacité, Edgar Hilsenrath, par la voix de Jakob Bronsky, raconte sa naissance, en 1926, avec déjà deux nazis dans le jardin « Quand il sera grand, on le fourra dans une chambre à gaz ». Lorsqu’il est circoncis, les mêmes sbires se réjouissent : « Avec cette queue mutilée, il ne fera croire à personne qu’il est aryen. »

À partir de 1933, tout s’enchaîne. Il est battu à l’école. Puis c’est le boycott des commerçants juifs et la Nuit de cristal. La famille vit maintenant dans un appartement miteux après avoir connu l’aisance. Certains veulent fuir mais son père refuse alors que son oncle affirme : « Le peuple allemand est complètement hypnotisé. » Un Jakob Bronsky est mort avec les six millions de Juifs alors que l’autre Jakob fuit, connaît les ghettos, la peur, la faim, le froid mais affirme : « c’est l’espoir qui m’a fait vivre. »

Edgard Hilsenrath écrit sur tout ce qu’il a refoulé. Il répète : « Ils auraient dû nous sauver en 1939. » Pour être enfin publié dans son pays d’origine, il lui a fallu déployer beaucoup d’efforts. Maintenant, il peut dire aux jeunes Allemands : « lisez mon livre… Mon livre contre la violence et la barbarie. »

Jean-Paul

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19 septembre 2016 1 19 /09 /septembre /2016 13:15

Rue des voleurs par Mathias Énard

Actes Sud/ Leméac (2012). 251 pages

 

Entre les prix du livre Inter (Zone) et Goncourt (Boussole), Mathias Énard a réussi une fresque passionnante sur les pas d’un jeune Tangérois, terriblement attiré par l’Europe mais profondément attaché aux écrits des poètes arabes et à sa terre marocaine.

 

« Nous sommes des animaux en cage qui vivons pour jouir, dans l’obscurité… entre les putes, le Coran et Dieu qui était devenu un deuxième père, les coups de pied au derche en moins. » Lakhdar parle, raconte sa vie quotidienne, ses dix mois de cavale, 300 jours de honte après avoir fui sa famille car il avait été surpris avec sa cousine Meryem, nus tous les deux…

 

Son meilleur ami, Bassam, l’envoie dans une mosquée, chez des islamistes qui l’accueillent. Le Cheikh Nouredine lui confie le rôle de libraire du groupe. Le narrateur décrit son quotidien, les livres qu’il vend à la sortie de la mosquée, internet « Quand je me fatiguais du porno sur le web (un peu de péché ne fait de mal à personne), je passais des heures confortablement allongé sur les tapis », la lecture de l’arabe classique ainsi que des polars français achetés d’occasion.

 

Nous sommes en plein dans les révolutions arabes. Pour les amis de Lakhdar, le but est simple : prendre le pouvoir avec les élections libres puis islamiser les constitutions et les lois avec pour modèle, l’Égypte mais les agissements du Cheikh et de ses hommes vont plus loin. Des idées, on passe aux actes et le terrorisme fait de plus en plus de victimes.

 

Heureusement, il y a la rencontre avec Judit, étudiante barcelonaise dont Lakhdar tombe amoureux. Elle lui parle de Mohamed Choukri (1) : « J’ai été surpris d’apprendre qu’on étudiait ses romans en littérature arabe moderne à l’université de Barcelone. » Hélas, quand il se promène avec elle, à Tanger, « c’était recevoir, à à chaque coin de rue, une sérieuse quantité de mollards symboliques. »

Ibn Battûta, grand voyageur et écrivain du XIVe siècle, revient souvent dans le récit de Lakhdar qui se fait embaucher dans la zone franche pour travailler devant un écran douze à seize heures par jour : « On avait l’impression que toute la France, tout le verbiage de la France atterrissait ici, en Afrique. » Quand il demande à son employeur un travail dans son entreprise, en France, la réponse est cinglante : « Mais justement, si on est implantés ici c’est pour que ça coûte moins cher, pas pour envoyer les travailleurs en France ! »

 

Pour retrouver Judit, à Barcelone, Lakhdar devient homme à tout faire sur un ferry, employé de pompes funèbres clandestin pour les noyés du détroit de Gibraltar avant d’échouer dans cette carrer Robadors, la rue des voleurs.

 

Mais la violence monte, ce que l’auteur appelle « la spirale de la bêtise ». Hanté par ses souvenirs, profondément humain, il ne peut sombrer avec ces drogués, ces pouilleux, ces barbus de la mosquée, il dépasse toutes les cases dans lesquelles on tente de l’enfermer. Marocain, Français, Espagnol, musulman ? « Je suis plus que ça. »

Jean-Paul

 

1 : Le Pain nu, grand roman de Mohamed Choukri, a été traduit en français par Tahar Ben Jelloun (Éditions François Maspero).

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16 septembre 2016 5 16 /09 /septembre /2016 15:28

Re-Vive l’Empereur ! par Romain Puértolas

Le Dilettante (2015). 350 pages

 

Il faut se laisser prendre par ce roman apparemment complètement loufoque, le quatrième livre de Romain Puértolas qui nous avait fait rire avec L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea, tout en posant le problème du traitement infligé aux migrants.

 

Re-Vive l’Empereur s’empare du mythe napoléonien pour faire revenir Bonaparte et c’est désopilant tout en atteignant un niveau nettement plus élevé de réflexion à propos des djihadistes qu’il va tenter de vaincre ou plutôt de convaincre.

 

Bien sûr, notre homme est très surpris par tout ce qu’il découvre. Il devient accro au Coca light qu’il nomme « le Champagne noir » mais n’apprécie pas du tout l’invasion de l’anglais : « Se pouvait-il que la France fût devenue une annexe de l’Angleterre ? »

 

C’est un Corse, le professeur Bartoli, membre de la CGT, la Confédération des grognards tristes, qui l’accueille pour le ramener sur son île mais, à l’aéroport : « Les pièces de métal semblaient avoir été remplacées par des cartes rectangulaires qu’il suffisait d’introduire dans la fente de petits boîtiers. »

 

Notre pays est troublé après les assassinats à L’Hebdo des Charlots. Il se souvient qu’il faisait arrêter les caricaturistes et fermait les journaux… « L’abeille impériale avait le bourdon » et décide de « partir en guerre contre les djihadistes et de sauver la France. »

 

Bonaparte découvre les crèmes corporelles, le T-shirt et en passe un à l’effigie de Shakira. Il se rend aux Invalides où il apprécie sa statue et récupère son bicorne puis se rend à l’Elysée car il lui manque le plus important, son armée.

 

« La dernière fois qu’il avait vu le palais de l’Élysée, c’était le 25 juin 1915 » et c’était « sa maison » La rencontre avec François Hollande est cocasse. Il le trouve « Ahuri mais sympathique. » Serge Lama est convoqué ainsi que Nicolas Sarkozy : « il avait enfin trouvé plus petit que lui », et plusieurs historiens.

 

N’obtenant rien de concret du côté officiel, il décide de se débrouiller tout seul, recrutant des danseuses du Moulin Rouge, un balayeur et l’imam de la Grande mosquée de Paris. Il apprécie de voir l’Arc de Triomphe terminé et va loger dans un Formule 1. Il recherche des descendants et, au passage, il règle son compte au FN : « Le mot immigré ne veut rien dire, la chose la plus importante est de se sentir Français » et précise : « Je ne voterai jamais FN. – Pourquoi ? – Parce que je n’ai pas envie de revenir à mon époque. »

 

Finalement, il apprécie la France d’aujourd’hui : « Plurielle mais unie, Multiculturelle, colorée, elle s’était enrichie du mélange au long de toutes ces années. »

 

Sa Nouvelle Grande Armée est ainsi et elle part en expédition dans le repaire de l’ours de Mossoul. Là-bas, l’aventure rocambolesque offre des pages importantes sur le rôle des religions et leurs chimères : « Il était vrai que toutes les religions avaient une conception anthropomorphique de leur dieu. »

 

Quand on rappelle au grand chef djihadiste toutes les atrocités commises au nom d’Allah, la question mérite d’être posée : « Qui es-tu pour défaire ce qu’Allah a fait ? », constatant plus loin : « Les caricaturistes de L’Hebdo des Charlots avaient raison, c’est dur d’être aimé par des cons. »

 

Finalement, sous une apparence loufoque, Re-Vive l’Empereur pose les bonnes questions et apporte une solution que nous aimerions tant voir se réaliser, même sans Napoléon !

Jean-Paul

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12 septembre 2016 1 12 /09 /septembre /2016 08:15

Quand le diable sortit de la salle de bain

par Sophie Divry

Noir sur Blanc (2015). 306 pages

 

Séduit par La cote 400, j’étais curieux de lire à nouveau Sophie Divry, cette Montpelliéraine qui vit à Lyon où débute ce « roman improvisé, interruptif et pas sérieux. » Son talent ne se dément pas, un talent bien servi par des trouvailles très originales de mise en page qui émaillent le livre.

 

 

Nous voilà donc avec Sophie, jeune chômeuse de longue durée « écrivain public, journaliste, professeur » qui cherche du travail sur le net. Ça urge car avec 40 € sur son compte le 20 du mois, « comment faire, ou plutôt non-faire ? »

 

 

Si la faim la tenaille, elle a son ami Hector, « mon grand ami » qui intervient épisodiquement dans le récit pour des aventures très chaudes avec Belinda. Quant à Sophie, elle avoue : « j’étais bien la seule fille de la Croix-Rousse avec qui Hector n’avait pas couché. »

 

 

Sont très originales aussi les interventions subliminales de sa mère qui commente, à son insu, toutes ses actions, ce qui donne l’occasion à l’auteure de déployer tout son talent pour inventer des mots comme « s’exclamaugréa, continunia, articulâcha, ajoutacla, intervindica, arguasoupit, s’interpolissa… ma mère. »

 

 

Avant d’aller faire connaissance avec le reste de sa famille, un peu plus tard, Sophie nous parle de ses six frères mais chacun a fait sa vie « Quand on a besoin des autres, c’est qu’on n’a pas fait sa vie. » Un tchat sur un site porno nous entraîne en plein délire verbal avant que Bertrande lui offre à manger avec son petit-fils, un vrai rival pour dévorer le poulet, les fraises, les chocolats… « J’avais autant mangé qu’en une semaine. »

 

 

Hélas, d’autres factures arrivent et le maquis administratif des allocations ne facilite pas les choses. Au passage, l’auteure nous régale d’un conte sur l’invention du conditionnel puis d’un autre « Le mange-consonnes », à lire absolument. Et puis il y a le diable, Lorchus, qui lui suggère toutes les tentations pour se faire du fric aux dépens de son prochain et qui peut aider Hector au passage : « Je veux bien m’occuper de mettre cette poule dans ton lit pour que tu lui fourres ton étourneau dans la rhubarbe. »

 

 

Invitée au baptême de Basile, un neveu, à Sullac, près de Montpellier, elle profite à fond de cette parenthèse avant de replonger dans ses soucis quotidiens, de donner une liste impressionnante des types d’hommes qu’elle n’aime pas « ça me laisse peu de perspectives. »

 

 

Enfin, elle trouve un emploi de serveuse : « Je découvrais à quel point le travail, a fortiori le travail physique, est un excellent moyen de chasser l’angoisse. » Mais « entre un sous-travail épuisant et un chômage affamant », elle constate que « le point de vue que nous avons sur le monde dépend de la place qu’on nous y fait. »

Jean-Paul

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5 septembre 2016 1 05 /09 /septembre /2016 13:02

Les Prépondérants par Hédi Kaddour

nrf, Gallimard (2015). 459 pages

Grand prix du roman de l’Académie française 2015

 

Professeur de littérature française d’origine tunisienne, Hédi Kaddour, pour son troisième roman, réussit une vaste fresque qu’il situe dans les années 1920, en Afrique du nord, ce qui ne l’empêche pas d’entraîner son lecteur aux États-unis mais aussi en France et en Allemagne.

 

 

À Nahbès, ville fictive du sud, en bord de mer, Les Prépondérants ne sont pas près de lâcher les meilleures terres, tous les avantages accaparés, et c’est avec beaucoup de subtilité que l’auteur nous montre tous les maux de la colonisation.

 

 

Tout au long du roman, nous partageons la vie de trois femmes. Rania (23 ans) est veuve. Elle aime les livres en français mais lit davantage en arabe. Elle dirige une propriété de 900 ha, contre l’avis de Si Mabrouk, son père, et de son frère, Taïeb qui ne pensent qu’à la marier.

 

 

Les deux autres femmes importantes du récit sont Gabrielle, une journaliste féministe qui n’hésite pas à écrire ce qu’elle pense, et Kathryn, actrice américaine qui débarque à Nahbès avec toute l’équipe de tournage d’un film : Le guerrier des sables.

 

 

Les Prépondérants n’apprécient pas du tout l’irruption de ces Américains avec ces femmes délurées à la terrasse des cafés et ce Francis Cavarro, star du film, qui fait rêver les épouses des colons. Ils veulent faire interdire le tournage mais le Souverain et Paris protègent le travail de Neil Daintree, le réalisateur.

 

 

Nous suivons aussi le jeune Raouf, jeune intellectuel imprégné de culture française et arabe, qui se lie avec Ganthier, un colon éclairé qui emmène son jeune ami en France où les stigmates de la Première guerre mondiale sont encore bien présents. Raouf se lie avec les nationalistes, suit beaucoup de réunions politiques mais reste sur la réserve pendant que son père, Si Ahmed, déjoue magnifiquement les chausse-trappes préparés par le sinistre Belkhodja.

 

 

Lorsqu’ils passent de l’autre côté du Rhin, l’auteur décrit très justement toutes les erreurs commises par la France qui veut à tout prix faire payer les vaincus alors que cela ne suscite que haine et soif de revanche. Le face à face entre les civils allemands qui chantent La Marseillaise dans leur langue et la troupe française, est impressionnant.

 

 

Autre grand moment du livre qui n’en manque pas : la première projection publique d’un film à Nahbès. « Raouf se sentait mal à l’aise, pris entre ses réactions de familier du cinéma et celles des ingénus dont se moquaient les autres familiers heureux de pouvoir pratiquer la condescendance du petit-bourgeois progressiste ou celle du colon… »

 

 

La situation se dégrade : « c’est pas bon ces discussions entre Arabes et Américains, ça rend nos Arabes prétentieux ! » Après un terrible orage, l’auteur note très justement : « le malheur avait cessé d’agir, il s’était laissé regarder, on appelle ça un bilan. »

 

 

Peu à peu, l’Histoire s’emballe. Hédi Kaddour décrit avec talent l’évolution du nord de l’Ifriqiya et son livre permet de comprendre pourquoi la colonisation était une voie sans issue, un éclairage bien utile pour les temps présents et à venir.

Jean-Paul

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28 août 2016 7 28 /08 /août /2016 07:46

La Brigade du rire par Gérard Mordillat

Albin Michel (2015). 215 pages

 

Pierre Ramut sort de l’hôtel Westminster, au Touquet. Ce journaliste célèbre, auteur de La France debout est accosté par une admiratrice, « une jeune fille blonde, lunettes en plastique rouge, décolleté avantageux » qui lui fait dédicacer son livre puis l’emmène jusqu’à une voiture où débute une histoire extraordinaire.

 

 

La verve de Gérard Mordillat et la justesse de ses analyses à propos de notre société se révèlent une nouvelle fois très pertinentes et percutantes grâce aux retrouvailles de ces anciens camarades de lycée décidés à célébrer une victoire lors d’un tournoi scolaire de hand. Chacun a son histoire et, tout au long du livre, l’auteur nous emmène d’abord dans les pas de Kol qui vient d’être licencié. Il raconte ses batailles syndicales : « Il fallait obtenir des garanties, des primes, ces merdes ou ces hochets qui sont distribués à chaque fermeture d’entreprise. », et ses galères pour retrouver du travail.

 

 

L’Enfant-Loup, le second compère, est garagiste dans le Nord. Il ne se retrouve plus dans la vie actuelle : « La société n’était plus démocratique ni républicaine. Il n’y avait plus de vertu, que de la cupidité et du cynisme. »

 

 

Dylan est prof d’anglais. Il vit avec deux sœurs, Dorith et Muriel qui sont très délurées : « s’aimer c’est rire ensemble même quand il y a de quoi pleurer. » Arrive Zac Bergmann : « le juif rouquin qui jouait à l’arrière-centre, était devenu un gros poussah aux joues mal rasées, à la mine négligée, à la volubilité anxieuse. » Il est critique de cinéma. Puis voilà Rousseau, prof de droit du travail et Hurel, l’arrière-gauche. L’équipe serait au complet si Bob, le gardien était là mais Victoria le remplace…

 

 

Les conversations s’enchaînent et s’enflamment puis le plan se met en place pour s’occuper de l’éditorialiste de Valeurs Françaises, Pierre Ramut : « Le faire travailler dans les conditions qu’il met en exergue dans son journal. Pas les brigades rouges mais La Brigade du rire. »

 

 

Si tout se passe comme prévu, chacun se débat avec ses problèmes personnels et son histoire ce qui peut nous emmener jusqu’en Israël. Pour ne pas être reconnus plus tard, ils portent les masques des sept nains avec une combinaison de travail, des gants et des chaussures de sécurité.

 

 

Les discussions sont édifiantes car les réponses aux questions de Ramut sont les propres arguments qu’il développe à longueur d’articles. Lui qui veut supprimer les 35 h, passer à 40 ou 48 h, il va être obligé de travailler afin de perforer des pièces métalliques avec une perceuse à colonne. Il va faire les 3x8 et 600 pièces à l’heure pour gagner le Smic moins 20 % « afin de rivaliser avec les Chinois. » Un forfait nourriture, logement, eau, électricité sera déduit mais un bleu lavé et repassé lui sera fourni chaque semaine… Au bout de plusieurs semaines, L’Enfant-Loup pourra dire à Ramut : « On ne rabaisse personne en le faisant travailler… Vous travaillez et comme travailleur vous avez droit à notre respect. »

 

 

La Brigade du rire est un livre très vivant, souvent drôle avec des rebondissements et des discussions sur le cinéma qui posent « la seule question que Sautet posait quand on lui parlait d’un scénario, c’était : « Ça finit comment ? » Et bien, lisez Gérard Mordillat et vous ne serez pas déçus !

Jean-Paul

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22 août 2016 1 22 /08 /août /2016 07:34

Profession du père par Sorj Chalandon

Grasset (2015) 315 pages

 

Retrouver Sorj Chalandon est toujours un immense plaisir mais il faut avouer que j’ai été un peu dérouté par les premières pages de son dernier roman, pages très dures, difficiles à admettre, sachant que l’auteur parle, pour l’essentiel, de ce qu’il a vécu lorsqu’il était enfant.

 

Profession du père débute au crématoire, le samedi 23 avril 2011, où Émile Choulans se trouve seul avec sa mère. Fadila, sa femme, et Clément, son fils, sont absents, « ce n’était pas un lieu pour eux ». Nous retrouverons cette scène à la fin du livre mais, entre-temps, Émile raconte ce que son père, le défunt, lui a fait vivre.

 

Le retour en arrière nous ramène au dimanche 23 avril 1961. Devant la télé, André, le père, insulte de Gaulle. Il appelle sa femme et son fils : « Denise, Picasso, venez ! C’est la guerre ! » Celui qu’il nomme Picasso, c’est son fils qui a 9 ans et qui raconte. Son carnet à dessin est son refuge car son père est un véritable mythomane. Au fil des pages, nous découvrons qu’il dit avoir été à l’origine de la création des Compagnons de la chanson en 1961, groupe dont il a été exclu… mais aussi parachutiste, pasteur pentecôtiste, ceinture noire de judo, footballeur professionnel, qu’il a aussi contribué à cacher Rudolf Noureev fuyant l’Urss, etc… L’imagination de cet homme est sans bornes mais, le problème, c’est qu’elle cause beaucoup de dégâts chez son fils.

 

Non seulement, il l’oblige à écrire OAS (Organisation de l’armée secrète) sur les murs après le putsch manqué des généraux à Alger, en avril 1961 mais la moindre erreur ou faiblesse de sa part lui vaut des corrections violentes de tous les styles : ceinture, martinet, coups de pied, plus les privations de nourriture et l’enfermement dans une armoire appelée « la maison de correction. »

 

Il y a aussi Ted, le fameux ami américain, toujours invisible et soi-disant parrain de l’enfant qui ne tarde pas à jouer à l’agent secret aux dépens d’un autre camarade plus crédule que lui. Finalement, son plus gros problème, il le rencontre à l’école lors du questionnaire de rentrée qui demande « Profession du père ». Que mettre ? Quand sa mère propose « Sans profession », cela plaît à son père qui déclare avec la délicatesse qui le caractérise : « Tu sais qu’elle est loin d’être conne, la vieille ? »

 

S’il n’y avait les violences physiques et tous ces traumatismes accumulés, certains épisodes seraient amusants comme la scène du meeting aérien. Lorsqu’Émile trouve un travail, après le bac, il se fait brocarder par son père qui l’appelle « l’incapable ». À 21 ans, il gagne 3,27 F de l’heure, comme apprenti ébéniste, mais le père en prend la moitié pour payer la pension.

 

« J’ai eu peur du sommeil. Peur de fermer les yeux. Peur de ne pas me réveiller. De mourir là, dans une rue en hiver. Et personne, jamais, ne m’a consolé de ces nuits. » Que dire de plus que ces mots terribles écrits par l’auteur qui avoue : « Notre famille de rien. » ?

 

« Entre l’effroi absolu et la comédie drôle », Profession du père, c’est le roman d’un fils pour son père aimé malgré tout. Comme l’a déclaré Sorj Chalandon : « S’il n’avait pas été violent, cela aurait été une enfance assez formidable. »

 

Un grand merci à Élodie pour m’avoir permis de lire ce roman d’un auteur que j’apprécie beaucoup.

Jean-Paul

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11 août 2016 4 11 /08 /août /2016 20:03

Johnny CASH Une vie (1932 – 2003)

BD par Reinhard Kleist. Traduit de l’allemand par Fabrice Ricker

Dargaud (2008) 205 pages plus une galerie de planches superbes.

 

Raconter la vie de Johnny Cash a été fait au cinéma et magistralement par James Mangold dans Walk the line, en 2005. Reinhard Kleist, scénariste et illustrateur allemand, de manière beaucoup plus sombre, s’est lancé lui aussi dans le récit de la vie d’un homme parti des champs de coton pour triompher sur scène. S’il est tombé plusieurs fois, il a toujours su se relever pour rester une véritable légende de la chanson, de la musique populaire américaine.

 

Glen Sherley, rencontré lors de son passage à la prison de Folsom, sert de narrateur et permet de suivre la vie tumultueuse de notre héros. Cet homme, chanteur lui-même, est tiré du mauvais engrenage dans lequel il se trouve par Johnny Cash qui l’emmène en tournée et lance sa carrière. Hélas, Glen Sherley supporte mal la célébrité et se suicide en 1978.

 

L’auteur n’évite pas les épisodes peu glorieux de la vie de Johnny Cash comme lorsqu’il met le feu à la forêt du parc national de Los Padres, détruisant complètement une zone de nidification du condor californien. Glen ajoute : « Il en a choqué plus d’un avec cette histoire. »

 

On retrouve Cash avec Bob Dylan qui tente de lui proposer son porte harmonica mais : « C’est pas bon pour moi ton truc. Ça me ralentit. » Quand il ajoute : « Je vois trop d’obscurité dans ce monde. » Bob lui demande, un rien moqueur : « Oh, alors, c’est pour ça que Monsieur s’habille toujours en noir ? » La réponse est cinglante : « Tu vois beaucoup de raisons de porter les couleurs de l’arc-en-ciel, toi ? »

 

Ainsi, Une vie s’égrène, rythmée par quelques paroles de chanson et June Carter. Leurs rencontres sont toujours très animées comme lorsqu’elle lui demande ce qu’il pense du texte de Cercle de feu. Il rétorque : « Assez psychédélique. Tu t’es envoyé des trucs ? Ha ! Ha ! Ha ! » Mais June ne se laisse pas faire : « Je suis sérieuse. Cette chanson représente beaucoup pour moi et je voudrais ton avis sincère. » Et celui qui chantera si bien Ring of fire répond : « C’est une super love song. Celui à qui tu as pensé en l’écrivant peut s’estimer heureux. » L’échange se poursuit avant qu’elle lui donne des conseils pour bien chanter Jackson, leur fabuleux succès…

 

  Plus tard, elle sera à ses côtés lors d’une désintoxication qui donne l’occasion au dessinateur de créer des planches très impressionnantes comme celles, magnifiques, qu’il livre à la fin du livre. S’il est mort en 2003, quelques mois après June Carter, il faut encore et toujours écouter Johnny Cash !

 

Un grand Merci à Vincent pour m’avoir offert ce remarquable album !

Jean-Paul

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5 août 2016 5 05 /08 /août /2016 09:08

Cible principale de Daech, les Yézidis du Kurdistan irakien vivent un cauchemar qui dure depuis des années. SARA (Ils nous traitaient comme des bêtes), témoignage écrit avec Célia Mercier, raconte toutes les souffrances endurées par ces gens qui ne demandaient qu'à vivre en paix.

 

Sara Ils nous traitaient comme des bêtes

Avec Célia Mercier

Flammarion (2015). 231 pages

 

 

Recueillir le récit de toutes les horreurs dont on nous parle puis que nous oublions sauf si leurs auteurs viennent frapper chez nous, n’est pas chose aisée. Pourtant, il faut lire ce que Sara (les prénoms ont été changés pour des raisons évidentes de sécurité) a confié à Célia Mercier, une journaliste qui connaît bien ces pays d’Orient et du Moyen-Orient où les pires sévices sont infligés aux filles et aux femmes.

 

 

Dans ce livre, elle attire notre attention sur les drames que vivent les Yézidis depuis août 2014, dans la région du Sinjar, en Irak. Daech veut faire disparaître un peuple qui subit un soixante-quatorzième massacre en moins d’un millénaire.

 

 

Dans la première partie du livre, Sara s’attache à nous montrer combien la vie était organisée suivant les traditions dans son village de Kocho, province de Ninive. Elle nous détaille les bases d’une religion qui tente de respecter la vérité, la connaissance et le mérite. Le peuple Yézidi a résisté, subissant les persécutions de l’islam, des Kurdes musulmans, du Califat arabe, de l’empire ottoman et enfin, aujourd’hui, de Daech.

 

 

Sara est née en 1986 dans une famille qui compte onze enfants. Chaque homme de la famille a un parrain musulman sunnite. On élève principalement des ovins et l’on cultive du blé, de l’orge, récoltant aussi tomates, pommes de terre, oignons, pastèques, ail, olives…

 

 

Sara suit un enseignement en kurde mais doit arrêter l’école à la fin du primaire alors que ses frères continuent en secondaire à 30 km du village. Certains hommes partent travailler en Allemagne : « Un homme qui travaille là-bas peut faire vivre trois familles ici. » Elle détaille aussi les débuts de sa vie amoureuse.

 

 

Le récit de Sara est entrecoupé par les aventures de son frère, par les histoires de Nadir, de Myriam, de Samia et se conclut avec le témoignage d’Amina Saeed, ancienne parlementaire irakienne et enfin par celui de Nada, 16 ans.

 

 

Tout au long de ces pages, les sévices subis, les assassinats en nombre perpétrés par ces hommes en noir se succèdent sans interruption et se poursuivent aujourd’hui : « Ces hommes n’ont aucune pitié, aucune humanité… Nous sommes livrées à des bêtes sauvages, des monstres. »

 

 

« Le 3 août 2014, Daech a capturé plus de 5 000 personnes, en majorité des femmes et des enfants. » Les filles, à partir de 9 ans ont été violées, battues et personne n’a bougé devant ce véritable génocide, s’insurge Amina Saeed alors que le malheur continue de s’abattre sur un peuple qui ne sait plus ce que c’est que vivre en paix.

 

 

Un grand merci à Jean-Pierre S. pour m’avoir offert ce livre-témoignage terriblement actuel, hélas.

Jean-Paul

Published by Les amis et proches de Jean-Paul Degache
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