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20 juin 2015 6 20 /06 /juin /2015 14:16

Le Royaume  par Emmanuel Carrère

P.O.L. (2014),  630 pages.

Prix littéraire du Monde, Meilleur livre de l’année (Lire),

 

Emmanuel Carrère touché par la grâce durant trois ans, venait de réaliser que le Credo était « une insulte au bon sens ». Il précise, au début de ce superbe livre qui ne doit pas rebuter par sa longueur : « Je suis un écrivain agnostique qui essaie de savoir ce que croient, au juste, des chrétiens aujourd’hui. »

 

 

Il faut attendre une centaine de pages pour entrer enfin dans le vif du sujet, l’histoire de Shaoul, devenu Paul. Cette première partie, intitulée Une crise (Paris 1990 – 1993) est pourtant indispensable pour comprendre la suite car l’auteur détaille toutes les étapes de son cheminement religieux, ses amitiés, sa foi déjà mise à l’épreuve et parle de cet écrivain, Philippe K. Dick, qui lui a inspiré un livre et auquel il fait référence à plusieurs reprises.

 

 

Nous voici enfin sur les traces de Paul, dans le port de Troas, en 50. Pour aller bien au-delà de ce que nous savons communément, l’auteur relit les Actes des apôtres de Luc. Il était médecin, lettré et macédonien, un grec attiré par la religion des Juifs qui « prêchaient par l’exemple. Ils étaient graves, industrieux, totalement exempts de frivolité. » Au fil des pages, l’auteur précise les choses. Jusqu’au bout, il aura à cœur de recadrer le vocabulaire, ce qui révèle quelques 

surprises.

 

Paul est un rabbin de Tarse, en Turquie aujourd’hui. Il est petit, râblé, chauve et voilà qu’il annonce la venue du Sauveur… Certains croient, d’autres s’offusquent mais d’autres encore posent des questions. Paul, malade, est soigné par Luc et ce dernier va le suivre, se comportant un peu comme un journaliste. Tout au long du livre, Emmanuel Carrère s’évertue à « distinguer le  certain du probable, le probable du possible, le possible du douteux. »

 

 

Tout cela donne un récit passionnant, plein de rebondissements avec un auteur très présent, ne cachant rien de ses doutes, de ses interrogations et des aléas de sa vie personnelle. Il passe les textes au peigne fin, note tous les noms, recoupe, compare. Exemples à l’appui, il prouve que, soit Luc recopie l’Évangile de Marc, soit il écrit ce qu’on lui a raconté, soit il invente et donne sa vision des choses. D’ailleurs, la quatrième partie lui est consacrée alors que Paul va être jugé à Rome. Luc est tout le contraire d’un sectaire. Il aime et admire Paul mais tient compte de ce que lui disent les autres personnes ayant connu Jésus.

 

 

Emmanuel Carrère ne donne pas de solution. Il bute : « Mais dès qu’il faut en venir à l’Évangile, je reste coi. Parce qu’il y a trop d’imaginaire, trop de piété, trop de visages sans modèles dans la réalité. » Qu’importe. Il va au bout de son enquête, constate que les lois du Royaume ne sont jamais conformes à la morale comme dans le fils prodigue ou les ouvriers de la onzième heure. L’épilogue permet de refaire le point sur ces textes et ceux qui sont censés les avoir écrits. Enfin, avec Constantin, en 312, la secte est devenue Église… mais il est bon de lire tout cela pour remettre en cause ces belles images inculquées sans aucun fondement historique.

 Jean-Paul

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10 juin 2015 3 10 /06 /juin /2015 14:40

Le contraire de la mort  par Roberto Saviano.

(Scènes de la vie napolitaine) 

Traduit de l’italien par Vincent Raynaud

Robert Laffont (2009) 87 pages.

 

 

Impossible d’oublier un livre comme Gomorra et le film qui en a été tiré. Depuis, Roberto Saviano, son auteur, vit sous protection policière mais les menaces dont il fait l’objet n’altèrent en rien son courage.

 

 

Dans ce petit livre, avec deux nouvelles, il met remarquablement en scène deux histoires qui pourraient être qualifiées d’ordinaires pour la région napolitaine, si elles n’étaient pas déchirantes.

 

 

Retour de Kaboul nous fait vivre avec Maria. Juste avant de l’épouser, Gaetano est tué en Afghanistan : « Maria est obsédée par l’Afghanistan. Une obsession qu’elle n’a pas choisie. Une névrose qui était en elle, tel un destin funeste. » Avec des mots simples, toujours au plus près de l’émotion et du quotidien, Roberto Saviano donne à comprendre et à partager la douleur, le terrible manque de cette fille d’à peine dix-huit ans…

 

 

Une fille du nord de l’Italie débarque pour assister à un mariage et l’auteur l’emmène sur sa Vespa jusqu’au village. Ainsi débute La bague. Très vite, viennent des remarques qui font mouche : « Je n’ai jamais eu honte de l’endroit où j’ai grandi, mais parfois, à l’adolescence, on veut pouvoir choisir les lieux, les espaces, les moments à savourer et ceux qu’on refuse de vivre. »

 

 

Dans ce village, des gerbes de fleurs, des lumignons posés sur le sol, des plaques commémoratives rappellent des événements dramatiques : « Des partisans ? Elle ignorait qu’ici la Résistance n’avait quasiment pas existé, que la guerre avait été une interminable tuerie de civils… » Mais cette « résistance difficile à raconter, car elle ne se lève contre aucune milice, elle n’a aucune dictature à renverser. Une résistance qui ne consiste du reste pas à être contre, il suffit d’être en dehors pour tomber… »

 

 

Suit l’épisode de la bague, cette bague indispensable pour qu’une fille soit tranquille… Des années plus tard, cette femme devenue journaliste, revient et sort une photo. Elle montre deux jeunes, Giuseppe et Vincenzo qui ont été tués. Parce qu’ils étaient camorristes ? C’est bien plus terrible que cela et Roberto Saviano, simplement et avec une efficacité poignante raconte ce qui s’est passé.

 Jean-Paul

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2 juin 2015 2 02 /06 /juin /2015 10:14

Debout-payé   par Gauz

Le nouvel Attila (2014), 172 pages.

 

Armand Patrick Gbaka-Brédé, dit Gauz, un nom venant du diminutif de Gauzomo, déclinaison ancestrale de Gbaka, est né le 22 mars 1971, à Abidjan, en Côte d’Ivoire. C’est à la fin de ce livre étonnant que l’auteur explique tout cela, révélant qu’à 4 ans, son père qui était instituteur, sa mère et son petit-frère sont partis pour la France, le laissant là-bas passer de famille en famille… Ce n’est qu’en 1999 qu’il a pu venir s’inscrire à Jussieu Paris 7, d’abord comme touriste, pour trois mois, puis sans-papiers avant de devenir enfin citoyen français en deux mois, grâce à sa compagne et à sa maîtrise parfaite des lois et des circuits administratifs.

 

Debout-payé nous plonge brutalement dans une séance de recrutement de vigiles, uniquement des noirs : Congolais, Ivoiriens, Maliens, Guinéens, Béninois, Sénégalais… différenciés par la tenue vestimentaire et leurs accents en français. Pour eux, il est urgent de « sortir du chômage ou des emplois précaires. Par tous les moyens. » Les clichés ayant la vie dure, chacun sait que les noirs sont costauds… Embauchés aussitôt en CDI, ils devront : « rester debout toute la journée dans un magasin, tous les jours, jusqu’à être payé à la fin du mois. Debout-payé. »

 

 

Avec un réalisme sans concession, Gauz nous plonge dans le quotidien des logements insalubres où ces hommes peuvent essayer de prendre un peu de repos. L’humour reprend vite le dessus lorsque l’auteur nous fait vivre dans un magasin de fringues et dans un autre vendant des parfums. Le vigile n’a qu’une chose à faire : observer ce qui se passe. Il doit aussi supporter les odeurs et le fond sonore obligatoire : « Du vivant même d’Aretha Franklin, comment peut-on laisser sévir toutes ces sous-chanteuses et dire qu’elles font de la « soul » ? », soulignant un peu plus loin « le manque de talent des brailleuses à la besogne dans les enceintes acoustiques. »

 

 

Nous apprenons aussi que : « Le vigile adore les bébés. Peut-être parce que les bébés ne volent pas. » Il détaille aussi les piercings, les scarifications, les tatouages, les iphones. Quand il remarque un père aidant sa fille handicapée ou un mari qui guide sa femme aveugle en se touchant avec tendresse, il note : « Serions-nous plus doux les uns envers les autres si nous nous touchions plus souvent ? »

Son retour à ce que Gauz nomme « L’âge de bronze (1960 – 1980) », lui permet de raconter la Côte d’Ivoire sous Houphouët-Boigny et ses crises de complotite, en truffant le récit de remarques bien senties sur les relations entre l’Afrique et la France.

 

 

Suivront l’âge d’or (1990 – 2000) et l’âge de plomb, après le 11 septembre 2001 : « La planète entière vient de plonger dans l’ère de la paranoïa, le temps du tout sécuritaire », un temps qui modifie bien sûr le travail des vigiles qui restent malgré tout toujours Debout-payé.

 Jean-Paul

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25 mai 2015 1 25 /05 /mai /2015 20:32

L’amour sans le faire  par Serge Joncour

Flammarion (2012), 319 pages.

 

L’histoire contée par Serge Joncour commence d’une façon peu banale. Un homme téléphone. Personne ne répond : « C’était inquiétant ces sonneries qui se perdaient dans le vague, il se représentait ce décor oublié là-bas, le téléphone au fond du couloir, la maison isolée, vide peut-être… » Quand, tout à coup : « …on décrocha, une petite voix de môme à l’autre bout du fil qui lui lança : - Allô, c’est qui ? » C’était la voix d’Alexandre, son frère mort depuis 10 ans ! Quand il demanda :

« - Alexandre ? », la voix répondit : « Oui, et toi c’est qui ? »

 

 

Sans transition, arrive l’autre personnage : Louise, que nous suivons à partir de la terrasse d’un café, à Clermont-Ferrand. Revient alors Franck, celui qui téléphonait, réussissant à prendre un train de justesse, au départ de Paris, une scène épique, en pleine vague de chaleur.

 

 

Alternativement, Louise et Franck mobilisent l’attention du lecteur qui découvre peu à peu les ressorts de l’histoire. Avec un art maîtrisé du suspense, Serge Joncour nous fait progresser et découvrir le centre de la France, un monde paysan en pleine mutation, laissant beaucoup de personnes au bord du chemin.

 

 

Alexandre avait 6 ans de moins que Franck mais ce dernier refusait de vivre à la campagne alors que son jeune frère qui voulait toujours l’imiter, était devenu un vrai cow-boy, très à l’aise sur ses terres. Chemin faisant, nous découvrons l’histoire de Franck et, toujours tenu en haleine, celle de Louise qui se débat pour garder ne serait-ce qu’un emploi à mi-temps.

 

 

Parvenu enfin dans cette ferme familiale dont les frères Berthier convoitent les terres, Franck retrouve sa chambre d’enfant intacte alors qu’elle avait été changée : « L’enfance, c’est ce territoire juste là, intact mais parfaitement inatteignable, à moins de fermer un peu les yeux, de s’assoupir dans le parfait coton d’un parfum retrouvé. »

 

 

Enfin, il y a cet enfant dont nous vous laisserons le plaisir de découvrir le secret mais dont nous pouvons dire toute l’importance dans le déroulement de l’histoire. Nous citerons simplement encore l’auteur qui écrit, alors que Franck regarde Louise : « Une femme avec laquelle, il ne serait plus question de désir mais de tout le reste, un genre d’amour intact, l’amour sans le faire, mais tout entier. »

 

 

L’amour sans le faire, de Serge Joncour, est un roman très bien écrit qui se lit d’une traite  et dont l’intérêt ne faiblit jamais.

 Jean-Paul

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16 mai 2015 6 16 /05 /mai /2015 14:29

Constellation  par Adrien Bosc

Stock (2014), 192 pages.

Grand prix du roman de l’Académie française 2014

 

Peu après la seconde guerre mondiale, le roi du transport aérien né de la folie du milliardaire américain Howard Hugues, se nomme Constellation. Ce quadrimoteur à hélices fabriqué par Lockeed est capable de franchir 5 600 km d’un seul tenant…

 

 

Justement, ce 27 octobre 1949, sur une piste de l’aérodrome d’Orly, le F-BAZN d’Air France, un Constellation, se prépare à décoller pour les USA, avec 37 passagers à bord et 11 membres d’équipage… Depuis le 30 septembre de cette même année,  Air France sert des repas chauds à bord alors que l’avion vole à 400 km/h mais le problème n’est pas là et Adrien Bosc, pour son premier roman, tente courageusement de reprendre en détails le drame qui se prépare.

 

 

Si le lendemain, 28 octobre, l’avion ne répond plus alors qu’il s’apprête à faire une escale technique aux Açores, la mémoire collective a surtout retenu le nom de Marcel Cerdan parmi les victimes. Champion du monde de boxe poids moyens un an plus tôt, en battant Tony Zale, il repart avec Jo Longman, son manager, et Paul Genser, son ami, car, entre temps, Jake LaMotta a conquis le titre. Le combat ne doit avoir lieu que le 2 décembre, au Madison Square Garden, à New York et le champion franco-marocain devait traverser tranquillement  l’Atlantique en bateau comme le faisait la majorité des gens, à l’époque…

 

 

Seulement, Edith Piaf et Marcel Cerdan sont follement amoureux l’un de l’autre et l’interprète sublime de tant de superbes chansons est en tournée aux États-Unis. Ne voulant pas attendre que son champion arrive par mer, elle a tellement insisté que le boxeur et ses deux accompagnateurs ont réussi à évincer trois passagers pour récupérer leurs places… Ainsi, Philip et Edith Newton, jeunes époux, et Mme Erdmann restent « sur le carreau » mais sauvent leur vie…

 

 

Un peu oubliée hélas, une autre grande personnalité est à bord. Il s’agit de la violoniste virtuose, Ginette Neveu qui part en tournée aux USA avec son frère. L’histoire de son violon dont on retrouva l’archet et la tête, mérite d’être lue.

 

 

Surtout, Adrien Bosc, délaisse les deux célébrités à bord pour nous parler des autres victimes dont il donne la liste complète. On y trouve un importateur turc, un avocat israëlien, plusieurs américains, un chauffeur irakien, cinq bergers basques, etc… Entre temps, il nous fait vivre les derniers instants du Constellation qui se volatilise dans l’océan, croit-on, mais que l’on retrouve en miettes sur le flanc du mont Redondo, près du pic Algarvia, sur l’île de São Miguel.

 

 

« Il fallait bien s’y rendre, sur cette île. » L’auteur parle aussi de son « pèlerinage mimétique, grotesque sans doute, poussé par un souci maniaque de la synchronicité jusqu’à faire coïncider le programme avec les dates… », là-bas, 64 ans après la catastrophe mais il n’y a plus qu’une stèle érigée par les habitants en hommage aux 48 victimes.

 Jean-Paul

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8 mai 2015 5 08 /05 /mai /2015 17:31

 

La peau de l’ours    par Joy Sorman

nrf, Gallimard (2014), 156 pages.

Tout au long de ce livre, le lecteur se demande où cela peut bien se passer. Jamais l’auteure ne le précise et c’est très bien comme cela puisque ce qu’elle raconte avec simplicité et talent, est une fable révélatrice de la nature humaine, de toutes ses contradictions et surtout de ses rapports avec les animaux, êtres si proches que nous maltraitons tellement.

 

 

L’histoire commence dans les montagnes, dans un village où un pacte a été conclu avec les ours : au moindre problème, on chasse et on abat. Interdiction donc, pour l’ours, de s’approcher des enfants et des jeunes filles… mais il y a Suzanne que tous les hommes veulent épouser et qui ne pense qu’à s’occuper de la ferme et de ses 50 agneaux. Voilà qu’un soir, elle ne rentre pas : elle a rencontré l’ours, un ours brun de 3 m : « un lutteur trapu et massif, un monstre de robustesse : un torse, un dos, des pectoraux extraordinairement développés. »

 

L’ours l’emmène dans sa tanière et Suzanne pense qu’elle va mourir mais l’animal la garde captive pendant 3 ans et la viole régulièrement. Lorsqu’elle est enfin délivrée par des bucherons, elle est avec un enfant-ours, mi-homme, mi-bête ! Le retour au village est terrible, la cruauté des hommes n’ayant pas de limites.

 

Passé ce début cruel, sauvage et rude, c’est l’enfant-ours qui raconte. Vendu à un montreur d’ours qui le rôde au spectacle en quelques jours, il confie : « Je deviens ours, dressé, montré, enchaîné, un ours pour les hommes » Il réalise la déchéance de l’ours détrôné par le lion pour le titre de roi des animaux. Il sent qu’il ne peut rien pour remédier à cela : « la lassitude a vitrifié chaque recoin de mon cœur. »

 

Passant d’un propriétaire à un autre, notre narrateur connaît toutes les vicissitudes de la vie animale avec le combat dans une arène, un voyage en bateau : « l’océan bien plus hostile et imprévisible que toutes les forêts. » Revenu à terre, il raconte une longue pérégrination avant de découvrir la vie du cirque qui lui permet d’approcher des femmes, de les connaître et d’apprécier leur tendresse.

 

Tout cela finit sur du béton : « Un paysage dur, qui écorche et abrase, un paysage froid qui a perdu la douceur de la piste, la chaleur de la paille qui tapissait ma cage, la souplesse de la terre boueuse du campement. » Devenu « un animal sous cloche », il note les réactions de visiteurs, entre provocation et cruauté avant l’arrivée d’Esther…

 

Après avoir lu La peau de l’ours, il est impossible de ne pas changer de regard devant notre façon de traiter les animaux … même avec les meilleures intentions du monde.

Jean-Paul

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30 avril 2015 4 30 /04 /avril /2015 10:26

Une année au lycée

Guide de survie en milieu lycéen par Fabrice Erre

BD. Dargaud. (2014) 158 pages.

 

Tout commence avec un Avant-propos à lire obligatoirement (sous peine de sanctions disciplinaires) qui permet à l’auteur de bien préciser ses intentions : « Ne vous attendez pas à de gros gags sur les profs… On a un programme à finir… Non, ce livre est un témoignage… Mon témoignage. »

 

Fabrice Erre commençant à être connu dans le monde de la BD, nous savons déjà qu’il est prof d’histoire-géo dans un lycée, près de Montpellier. Il se présente d’ailleurs pour que le lecteur ne pense pas qu’il ressemble au personnage dessiné : « Je ne suis pas un vieux décrépit !... J’ai 40 ans, c’est pas vieux ! » Mais il reconnaît un peu plus loin que, de toutes façons, « Dès qu’on se trouve dans le camp des profs, on fait partie de la catégorie des « Vieux » pour les élèves. »

 

Ne se prenant surtout pas au sérieux, l’auteur se traite de démago lorsqu’il présente ses excuses aux « ados boutonneux à appareils dentaires, affublés de noms composés stupides… » car les élèves qu’il nomme s’appellent Kévin-Jordan, Germain-Clément, Guy-Nicolas, Jean-Willy, Coralie-Sonia, Asma-Sophie, Anna-Léa, Axel-Hugo, etc…

 

Le récit est rythmé, très varié, passant de scènes psychédéliques à des planches classiques accompagnées par des changements de couleurs fort bienvenus. Au fil des pages, on rencontre la fée Méluzizanie, le démon de la Teuf, le sorcier Fuzzbouc, le mauvais génie de la démotivation et ce bac, but ultime où, en fait, tout commence. Pour y parvenir, il ne faut pas sombrer dans le marais de la procrastination.

 

De son côté, le prof doit sans cesse résoudre des problèmes de vocabulaire, surmonter ses propres cauchemars, ne pas se laisser leurrer par le mythe pédagogique, passer par la salle des profs, venir à bout des corrections, déceler les copies pompées sur internet, remplir les bulletins des élèves et subir l’épreuve du conseil de classe.

 

Cette classe est représentée de plusieurs façons souvent très différentes comme lorsqu’il montre ce fond de salle qui devient zone interdite au prof… ou lorsqu’il sombre sous le poids des questions enlisant toute la classe. Les parents ne sont pas oubliés lorsqu’il compare ces rencontres à du speed-dating

 

Fort bien conçu, le récit de tous ces épisodes remplis d’humour marque régulièrement une pause avec une planche sur une page entière comme cette classe ébahie parce qu’il neige alors que le prof gesticule et tente en vain de capter l’attention. Fabrice Erre parle aussi du passé, de ce qu’on demande à la mémoire, de la grève au lycée pour arriver à Apocalypse bac après avoir tenté en vain de reconquérir ce fameux mois de juin…Enfin, il faut surveiller l’écrit, faire passer l’oral avant de pouvoir savourer le dernier jour…

 

Ce superbe album se savoure aussi et permet de passer de très bons moments de détente mais fait réfléchir sur le beau métier d’enseignant, ses espoirs, ses déceptions et ce labeur toujours recommencé lorsqu’une nouvelle année scolaire débute.

 

Merci à Vincent pour m’avoir donné l’occasion de sourire très souvent avec Une année au lycée.

Jean-Paul

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22 avril 2015 3 22 /04 /avril /2015 13:58

Vers la sobriété heureuse  par Pierre Rabhi.

Babel (2014), Actes Sud (2010) 163 pages.

 

« Les limites qu’impose – par sa constitution même – la planète Terre rendent irréaliste et absurde le principe de croissance économique infinie. »

 

Il faudrait que tous nos politiques et économistes aussi distingués soient-ils réfléchissent à cette phrase de Pierre Rabhi. Surtout, qu’ils en tirent les conséquences ! Pas un jour ne passe sans que nous soyons matraqués par des propos alarmistes parlant de croissance nulle ou tellement insuffisante que nous devrions avoir honte… Pourtant, Pierre Rabhi qui est agriculteur, écrivain et penseur, connaît notre planète au plus près et rejette ce « modèle qui ne peut produire sans détruire. »

 

Afin de nous emmener vers cette sobriété heureuse, l’auteur nous fait d’abord comprendre et partager ses origines, dans cette petite oasis du sud algérien, aux côtés d’un père forgeron mais aussi poète. L’auteur décrit parfaitement la fin d’un monde séculaire et cette modernité qui ressemble à une immense imposture. Ce qu’il est coutume d’appeler « les Trente glorieuses » n’a été, en fait, qu’un pillage des ressources abondantes puisées dans ce qu’on appelait pudiquement le tiers monde : « Surabondance et bonheur ne vont pas forcément de pair ; parfois même, ils deviennent antinomiques. » Au fil des pages, l’humour n’est pas absent comme lorsqu’il compare « la cravate à un nœud coulant symbolique de la strangulation quotidienne, une laisse »

 

Le drame de l’exil et l’aliénation du monde rural tiennent une large place. Il parle de l’arrivée massive des tracteurs de plus en plus énormes, des fertilisants, des pesticides, du remembrement, des semences sélectionnées.    Ce qui est appelé progrès serait-il une imposture ?

 

Pour le monde paysan, il ne faut jamais oublier que « le lien avec la terre nourricière fondé sur la modération et le respect sera garant non seulement de leur sueur mais aussi de leur dignité. » De plus, la modernité tente de subordonner un maximum de monde à la vulgarité de la finance. S’ajoute à cela une course frénétique contre le temps alors qu’il faudrait penser à reconquérir un temps réel, convivial et solidaire. Aujourd’hui, l’exemple d’internet est révélateur car cela peut donner le pire et le meilleur, montrant que notre monde dit moderne est le plus vulnérable qui ait jamais existé.

 

Cette sobriété heureuse qu’il appelle de ses vœux, Pierre Rabhi la base sur la réussite de son aventure ardéchoise qu’il décrit avec justesse et modestie. Une autolimitation volontaire de nos besoins est indispensable à condition de placer l’humain et la nature au cœur de nos préoccupations. La solidarité compassionnelle aura une fin et n’est en aucun cas une solution durable : « Si l’on veut instaurer sur notre planète commune une équité inspirée par les impératifs moraux, on est amené à dire que tant que l’ensemble des êtres humains n’a pas accès aux ressources vitales, il y a spoliation. »

 

Ne se contentant pas de paroles, Pierre Rabhi termine son ouvrage en détaillant des réalisations concrètes inspirées par lui ou créées sous son impulsion : Les Amanins, Colibris, La Ferme des Enfants, Le Hameau du Buis, les MAPIC, le Mouvement des oasis en tous lieux, la monastère de Solan, Terre & Humanisme, le mas de Beaulieu… Ainsi, l’agroécologie n’est plus une utopie mais devient une nécessité à laquelle nous devons adhérer en nombre afin que notre société soit pérenne et puisse nourrir sainement sa population. Il en va du sort des générations futures.

Jean-Paul

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6 avril 2015 1 06 /04 /avril /2015 10:01

Mars !   BD de Fabrice Erre et Fabcaro, 

Fluide Glacial, 2014, 70 p.

 

La conquête spatiale v293477025ue par Fabcaro, auteur du scénario, Fabrice Erre, le dessinateur et Sandrine Greff pour la mise en couleurs, ne manque pas de piquant. « Un petit pas pour l’homme, une belle entorse pour l’humanité », le slogan de la page de couverture donne déjà le ton.

 

Le coup de crayon de Fabrice Erre est jouissif avec ces sortes de Pieds Nickelés, André, José et Jean-Michel… pardon… rebaptisés aussi sec par le grand général en chef aux moustaches conquérantes : Jim, Mike et John… Cela fait bien plus sérieux pour partir dans l’espace !

 

Dans une fusée, petite sœur de celle dessinée par Hergé pour l’ami Tintin, les problèmes ne manquent pas et le Président de ce pays qui ressemble étrangement au nôtre, ne digère pas ce qui arrive : « L’opposition va profiter de cet échec pour me ridiculiser ! Sans compter que ma cote de popularité va s’effondrer… » Et son conseiller de lui répondre : « Faites comme d’habitude : mettez en avant les aspects positifs ! »

 

En parallèle au décollage rocambolesque de nos trois héros… un couple de téléspectateurs revient régulièrement et leurs réflexions ne manquent pas de sel car il vaut mieux en rire... N’oublions pas la journaliste blonde qui présente le JT. Elle a du mal à suivre les événements et son humour est catastrophique.

 

La lecture de Mars ! permet de passer un excellent moment, de sourire très souvent et même de rire franchement. Cette BD éditée dans un format un peu réduit est d’excellente qualité et elle nous a permis de retrouver Fabrice Erre, sympathique professeur d’histoire-géo qui enseigne dans un lycée proche de Montpellier. Nous avions fait connaissance lors de la remise du Prix Derrière les murs du FIRN (Festival international du roman noir de Frontignan), en 2011, pour sa BD, La mécanique de l’angoisse, parue aux éditions 6 Pieds sous terre.

 

Jean-Paul

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20 mars 2015 5 20 /03 /mars /2015 17:49

Dora Bruder par Patrick Modiano,

Nrf, Gallimard (1997), 146 pages.

 

Ce Prix Nobel d101402189.jpge littérature, aussi inattendu que flatteur, a motivé cette lecture car, à notre grande confusion, nous n’avions encore jamais dévoré un livre de Patrick Modiano… Cette lacune regrettable est maintenant réparée grâce à Dora Bruder, récit d’une quête bien dans le style de l’écrivain nobélisé.

 

Tout part d’une annonce parue dans le journal Paris-Soir du 31 décembre 1941 : « On recherche une jeune fille, Dora Bruder, 15 ans, 1m55, visage ovale…Adresser toutes indications à M. et Mme Bruder, 41 boulevard Ornano, Paris. » et voilà Patrick Modiano lancé dans son exercice favori, la redécouverte de lieux familiers et des traces laissées par ceux qui y ont vécu :  « On se dit qu’au moins les lieux gardent une légère empreinte des personnes qui les ont habités… Ce quartier du boulevard Ornano, je le connais depuis longtemps. »

 

« Je me souviens »,écrit-il à propos du boulevard Barbès où il revient en 1996 après avoir écrit aux écoles où Dora a pu être scolarisée. Sa patience n’a pas de limites. Il lui a fallu 4 ans pour découvrir la date de naissance de son héroïne, le 25 février 1926, 2 ans de plus pour trouver dans quelle mairie elle a été enregistrée. Comme on refusait de lui communiquer l’acte de naissance, il a dû aller au Palais de justice, se perdre, se faire rabrouer et… voir remonter encore des souvenirs très personnels.

 

Le père de Dora, Ernest Bruder, est né à Vienne (Autriche) en 1899, une ville où il a vécu en 1965 : « Je me souviens des soirs d’été à Sievering et à Grinzing et dans les parcs où jouaient des orchestres. » Cécile Bruder, la mère est née dans une famille juive arrivée de Budapest et, après leur mariage, ils ont toujours vécu dans une chambre d’hôtel. Patrick Modiano retrouve même des photos de Dora à 2 ans, à 9 – 10 ans, à 12 ans et à 13 – 14 ans. Il n’a pas son pareil pour détailler ces clichés. Une cousine lui affirme que Dora était rebelle, indépendante, cavaleuse.

 

En 1940, Dora est inscrite dans un internat religieux, rue de Picpus. L’auteur reconstitue le décor, retrouve une ancienne élève, parle de ses dimanches en famille et du retour au pensionnat : « C’était comme de retourner en prison. » Obligés de se faire recenser comme juifs, ses parents ne déclarent pas Dora dont les journées sont rythmées par dortoir, chapelle, réfectoire, cour, salle de classe, chapelle, dortoir.

 

Plongés dans une des périodes les plus noires de notre Histoire, Patrick Modiano rappelle les conditions imposées aux juifs, dans Paris, en 1941. Si Dora a fait une fugue, lui-même en a fait une, le 18 janvier 1960, en plein hiver. Même le panier à salade qui l’emmène au commissariat est du même modèle que celui utilisé en 1941 – 42 pour les rafles perpétrées par la police française : « À seize ans, elle avait le monde entier contre elle, sans qu’elle sache pourquoi. »

 

Après un hommage aux femmes déportées, et la lettre intégrale de Jean Tartakovsky écrite au camp de Drancy avant le départ, c’est celui de Dora et de son père «… le 18 septembre, avec mille autres femmes et hommes, dans un convoi pour Auschwitz. »

 Jean-Paul

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Published by Les amis et proches de Jean-Paul Degache - dans Chroniques
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