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25 mai 2015 1 25 /05 /mai /2015 20:32

L’amour sans le faire  par Serge Joncour

Flammarion (2012), 319 pages.

 

L’histoire contée par Serge Joncour commence d’une façon peu banale. Un homme téléphone. Personne ne répond : « C’était inquiétant ces sonneries qui se perdaient dans le vague, il se représentait ce décor oublié là-bas, le téléphone au fond du couloir, la maison isolée, vide peut-être… » Quand, tout à coup : « …on décrocha, une petite voix de môme à l’autre bout du fil qui lui lança : - Allô, c’est qui ? » C’était la voix d’Alexandre, son frère mort depuis 10 ans ! Quand il demanda :

« - Alexandre ? », la voix répondit : « Oui, et toi c’est qui ? »

 

 

Sans transition, arrive l’autre personnage : Louise, que nous suivons à partir de la terrasse d’un café, à Clermont-Ferrand. Revient alors Franck, celui qui téléphonait, réussissant à prendre un train de justesse, au départ de Paris, une scène épique, en pleine vague de chaleur.

 

 

Alternativement, Louise et Franck mobilisent l’attention du lecteur qui découvre peu à peu les ressorts de l’histoire. Avec un art maîtrisé du suspense, Serge Joncour nous fait progresser et découvrir le centre de la France, un monde paysan en pleine mutation, laissant beaucoup de personnes au bord du chemin.

 

 

Alexandre avait 6 ans de moins que Franck mais ce dernier refusait de vivre à la campagne alors que son jeune frère qui voulait toujours l’imiter, était devenu un vrai cow-boy, très à l’aise sur ses terres. Chemin faisant, nous découvrons l’histoire de Franck et, toujours tenu en haleine, celle de Louise qui se débat pour garder ne serait-ce qu’un emploi à mi-temps.

 

 

Parvenu enfin dans cette ferme familiale dont les frères Berthier convoitent les terres, Franck retrouve sa chambre d’enfant intacte alors qu’elle avait été changée : « L’enfance, c’est ce territoire juste là, intact mais parfaitement inatteignable, à moins de fermer un peu les yeux, de s’assoupir dans le parfait coton d’un parfum retrouvé. »

 

 

Enfin, il y a cet enfant dont nous vous laisserons le plaisir de découvrir le secret mais dont nous pouvons dire toute l’importance dans le déroulement de l’histoire. Nous citerons simplement encore l’auteur qui écrit, alors que Franck regarde Louise : « Une femme avec laquelle, il ne serait plus question de désir mais de tout le reste, un genre d’amour intact, l’amour sans le faire, mais tout entier. »

 

 

L’amour sans le faire, de Serge Joncour, est un roman très bien écrit qui se lit d’une traite  et dont l’intérêt ne faiblit jamais.

 Jean-Paul

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16 mai 2015 6 16 /05 /mai /2015 14:29

Constellation  par Adrien Bosc

Stock (2014), 192 pages.

Grand prix du roman de l’Académie française 2014

 

Peu après la seconde guerre mondiale, le roi du transport aérien né de la folie du milliardaire américain Howard Hugues, se nomme Constellation. Ce quadrimoteur à hélices fabriqué par Lockeed est capable de franchir 5 600 km d’un seul tenant…

 

 

Justement, ce 27 octobre 1949, sur une piste de l’aérodrome d’Orly, le F-BAZN d’Air France, un Constellation, se prépare à décoller pour les USA, avec 37 passagers à bord et 11 membres d’équipage… Depuis le 30 septembre de cette même année,  Air France sert des repas chauds à bord alors que l’avion vole à 400 km/h mais le problème n’est pas là et Adrien Bosc, pour son premier roman, tente courageusement de reprendre en détails le drame qui se prépare.

 

 

Si le lendemain, 28 octobre, l’avion ne répond plus alors qu’il s’apprête à faire une escale technique aux Açores, la mémoire collective a surtout retenu le nom de Marcel Cerdan parmi les victimes. Champion du monde de boxe poids moyens un an plus tôt, en battant Tony Zale, il repart avec Jo Longman, son manager, et Paul Genser, son ami, car, entre temps, Jake LaMotta a conquis le titre. Le combat ne doit avoir lieu que le 2 décembre, au Madison Square Garden, à New York et le champion franco-marocain devait traverser tranquillement  l’Atlantique en bateau comme le faisait la majorité des gens, à l’époque…

 

 

Seulement, Edith Piaf et Marcel Cerdan sont follement amoureux l’un de l’autre et l’interprète sublime de tant de superbes chansons est en tournée aux États-Unis. Ne voulant pas attendre que son champion arrive par mer, elle a tellement insisté que le boxeur et ses deux accompagnateurs ont réussi à évincer trois passagers pour récupérer leurs places… Ainsi, Philip et Edith Newton, jeunes époux, et Mme Erdmann restent « sur le carreau » mais sauvent leur vie…

 

 

Un peu oubliée hélas, une autre grande personnalité est à bord. Il s’agit de la violoniste virtuose, Ginette Neveu qui part en tournée aux USA avec son frère. L’histoire de son violon dont on retrouva l’archet et la tête, mérite d’être lue.

 

 

Surtout, Adrien Bosc, délaisse les deux célébrités à bord pour nous parler des autres victimes dont il donne la liste complète. On y trouve un importateur turc, un avocat israëlien, plusieurs américains, un chauffeur irakien, cinq bergers basques, etc… Entre temps, il nous fait vivre les derniers instants du Constellation qui se volatilise dans l’océan, croit-on, mais que l’on retrouve en miettes sur le flanc du mont Redondo, près du pic Algarvia, sur l’île de São Miguel.

 

 

« Il fallait bien s’y rendre, sur cette île. » L’auteur parle aussi de son « pèlerinage mimétique, grotesque sans doute, poussé par un souci maniaque de la synchronicité jusqu’à faire coïncider le programme avec les dates… », là-bas, 64 ans après la catastrophe mais il n’y a plus qu’une stèle érigée par les habitants en hommage aux 48 victimes.

 Jean-Paul

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8 mai 2015 5 08 /05 /mai /2015 17:31

 

La peau de l’ours    par Joy Sorman

nrf, Gallimard (2014), 156 pages.

Tout au long de ce livre, le lecteur se demande où cela peut bien se passer. Jamais l’auteure ne le précise et c’est très bien comme cela puisque ce qu’elle raconte avec simplicité et talent, est une fable révélatrice de la nature humaine, de toutes ses contradictions et surtout de ses rapports avec les animaux, êtres si proches que nous maltraitons tellement.

 

 

L’histoire commence dans les montagnes, dans un village où un pacte a été conclu avec les ours : au moindre problème, on chasse et on abat. Interdiction donc, pour l’ours, de s’approcher des enfants et des jeunes filles… mais il y a Suzanne que tous les hommes veulent épouser et qui ne pense qu’à s’occuper de la ferme et de ses 50 agneaux. Voilà qu’un soir, elle ne rentre pas : elle a rencontré l’ours, un ours brun de 3 m : « un lutteur trapu et massif, un monstre de robustesse : un torse, un dos, des pectoraux extraordinairement développés. »

 

L’ours l’emmène dans sa tanière et Suzanne pense qu’elle va mourir mais l’animal la garde captive pendant 3 ans et la viole régulièrement. Lorsqu’elle est enfin délivrée par des bucherons, elle est avec un enfant-ours, mi-homme, mi-bête ! Le retour au village est terrible, la cruauté des hommes n’ayant pas de limites.

 

Passé ce début cruel, sauvage et rude, c’est l’enfant-ours qui raconte. Vendu à un montreur d’ours qui le rôde au spectacle en quelques jours, il confie : « Je deviens ours, dressé, montré, enchaîné, un ours pour les hommes » Il réalise la déchéance de l’ours détrôné par le lion pour le titre de roi des animaux. Il sent qu’il ne peut rien pour remédier à cela : « la lassitude a vitrifié chaque recoin de mon cœur. »

 

Passant d’un propriétaire à un autre, notre narrateur connaît toutes les vicissitudes de la vie animale avec le combat dans une arène, un voyage en bateau : « l’océan bien plus hostile et imprévisible que toutes les forêts. » Revenu à terre, il raconte une longue pérégrination avant de découvrir la vie du cirque qui lui permet d’approcher des femmes, de les connaître et d’apprécier leur tendresse.

 

Tout cela finit sur du béton : « Un paysage dur, qui écorche et abrase, un paysage froid qui a perdu la douceur de la piste, la chaleur de la paille qui tapissait ma cage, la souplesse de la terre boueuse du campement. » Devenu « un animal sous cloche », il note les réactions de visiteurs, entre provocation et cruauté avant l’arrivée d’Esther…

 

Après avoir lu La peau de l’ours, il est impossible de ne pas changer de regard devant notre façon de traiter les animaux … même avec les meilleures intentions du monde.

Jean-Paul

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30 avril 2015 4 30 /04 /avril /2015 10:26

Une année au lycée

Guide de survie en milieu lycéen par Fabrice Erre

BD. Dargaud. (2014) 158 pages.

 

Tout commence avec un Avant-propos à lire obligatoirement (sous peine de sanctions disciplinaires) qui permet à l’auteur de bien préciser ses intentions : « Ne vous attendez pas à de gros gags sur les profs… On a un programme à finir… Non, ce livre est un témoignage… Mon témoignage. »

 

Fabrice Erre commençant à être connu dans le monde de la BD, nous savons déjà qu’il est prof d’histoire-géo dans un lycée, près de Montpellier. Il se présente d’ailleurs pour que le lecteur ne pense pas qu’il ressemble au personnage dessiné : « Je ne suis pas un vieux décrépit !... J’ai 40 ans, c’est pas vieux ! » Mais il reconnaît un peu plus loin que, de toutes façons, « Dès qu’on se trouve dans le camp des profs, on fait partie de la catégorie des « Vieux » pour les élèves. »

 

Ne se prenant surtout pas au sérieux, l’auteur se traite de démago lorsqu’il présente ses excuses aux « ados boutonneux à appareils dentaires, affublés de noms composés stupides… » car les élèves qu’il nomme s’appellent Kévin-Jordan, Germain-Clément, Guy-Nicolas, Jean-Willy, Coralie-Sonia, Asma-Sophie, Anna-Léa, Axel-Hugo, etc…

 

Le récit est rythmé, très varié, passant de scènes psychédéliques à des planches classiques accompagnées par des changements de couleurs fort bienvenus. Au fil des pages, on rencontre la fée Méluzizanie, le démon de la Teuf, le sorcier Fuzzbouc, le mauvais génie de la démotivation et ce bac, but ultime où, en fait, tout commence. Pour y parvenir, il ne faut pas sombrer dans le marais de la procrastination.

 

De son côté, le prof doit sans cesse résoudre des problèmes de vocabulaire, surmonter ses propres cauchemars, ne pas se laisser leurrer par le mythe pédagogique, passer par la salle des profs, venir à bout des corrections, déceler les copies pompées sur internet, remplir les bulletins des élèves et subir l’épreuve du conseil de classe.

 

Cette classe est représentée de plusieurs façons souvent très différentes comme lorsqu’il montre ce fond de salle qui devient zone interdite au prof… ou lorsqu’il sombre sous le poids des questions enlisant toute la classe. Les parents ne sont pas oubliés lorsqu’il compare ces rencontres à du speed-dating

 

Fort bien conçu, le récit de tous ces épisodes remplis d’humour marque régulièrement une pause avec une planche sur une page entière comme cette classe ébahie parce qu’il neige alors que le prof gesticule et tente en vain de capter l’attention. Fabrice Erre parle aussi du passé, de ce qu’on demande à la mémoire, de la grève au lycée pour arriver à Apocalypse bac après avoir tenté en vain de reconquérir ce fameux mois de juin…Enfin, il faut surveiller l’écrit, faire passer l’oral avant de pouvoir savourer le dernier jour…

 

Ce superbe album se savoure aussi et permet de passer de très bons moments de détente mais fait réfléchir sur le beau métier d’enseignant, ses espoirs, ses déceptions et ce labeur toujours recommencé lorsqu’une nouvelle année scolaire débute.

 

Merci à Vincent pour m’avoir donné l’occasion de sourire très souvent avec Une année au lycée.

Jean-Paul

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22 avril 2015 3 22 /04 /avril /2015 13:58

Vers la sobriété heureuse  par Pierre Rabhi.

Babel (2014), Actes Sud (2010) 163 pages.

 

« Les limites qu’impose – par sa constitution même – la planète Terre rendent irréaliste et absurde le principe de croissance économique infinie. »

 

Il faudrait que tous nos politiques et économistes aussi distingués soient-ils réfléchissent à cette phrase de Pierre Rabhi. Surtout, qu’ils en tirent les conséquences ! Pas un jour ne passe sans que nous soyons matraqués par des propos alarmistes parlant de croissance nulle ou tellement insuffisante que nous devrions avoir honte… Pourtant, Pierre Rabhi qui est agriculteur, écrivain et penseur, connaît notre planète au plus près et rejette ce « modèle qui ne peut produire sans détruire. »

 

Afin de nous emmener vers cette sobriété heureuse, l’auteur nous fait d’abord comprendre et partager ses origines, dans cette petite oasis du sud algérien, aux côtés d’un père forgeron mais aussi poète. L’auteur décrit parfaitement la fin d’un monde séculaire et cette modernité qui ressemble à une immense imposture. Ce qu’il est coutume d’appeler « les Trente glorieuses » n’a été, en fait, qu’un pillage des ressources abondantes puisées dans ce qu’on appelait pudiquement le tiers monde : « Surabondance et bonheur ne vont pas forcément de pair ; parfois même, ils deviennent antinomiques. » Au fil des pages, l’humour n’est pas absent comme lorsqu’il compare « la cravate à un nœud coulant symbolique de la strangulation quotidienne, une laisse »

 

Le drame de l’exil et l’aliénation du monde rural tiennent une large place. Il parle de l’arrivée massive des tracteurs de plus en plus énormes, des fertilisants, des pesticides, du remembrement, des semences sélectionnées.    Ce qui est appelé progrès serait-il une imposture ?

 

Pour le monde paysan, il ne faut jamais oublier que « le lien avec la terre nourricière fondé sur la modération et le respect sera garant non seulement de leur sueur mais aussi de leur dignité. » De plus, la modernité tente de subordonner un maximum de monde à la vulgarité de la finance. S’ajoute à cela une course frénétique contre le temps alors qu’il faudrait penser à reconquérir un temps réel, convivial et solidaire. Aujourd’hui, l’exemple d’internet est révélateur car cela peut donner le pire et le meilleur, montrant que notre monde dit moderne est le plus vulnérable qui ait jamais existé.

 

Cette sobriété heureuse qu’il appelle de ses vœux, Pierre Rabhi la base sur la réussite de son aventure ardéchoise qu’il décrit avec justesse et modestie. Une autolimitation volontaire de nos besoins est indispensable à condition de placer l’humain et la nature au cœur de nos préoccupations. La solidarité compassionnelle aura une fin et n’est en aucun cas une solution durable : « Si l’on veut instaurer sur notre planète commune une équité inspirée par les impératifs moraux, on est amené à dire que tant que l’ensemble des êtres humains n’a pas accès aux ressources vitales, il y a spoliation. »

 

Ne se contentant pas de paroles, Pierre Rabhi termine son ouvrage en détaillant des réalisations concrètes inspirées par lui ou créées sous son impulsion : Les Amanins, Colibris, La Ferme des Enfants, Le Hameau du Buis, les MAPIC, le Mouvement des oasis en tous lieux, la monastère de Solan, Terre & Humanisme, le mas de Beaulieu… Ainsi, l’agroécologie n’est plus une utopie mais devient une nécessité à laquelle nous devons adhérer en nombre afin que notre société soit pérenne et puisse nourrir sainement sa population. Il en va du sort des générations futures.

Jean-Paul

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6 avril 2015 1 06 /04 /avril /2015 10:01

Mars !   BD de Fabrice Erre et Fabcaro, 

Fluide Glacial, 2014, 70 p.

 

La conquête spatiale v293477025ue par Fabcaro, auteur du scénario, Fabrice Erre, le dessinateur et Sandrine Greff pour la mise en couleurs, ne manque pas de piquant. « Un petit pas pour l’homme, une belle entorse pour l’humanité », le slogan de la page de couverture donne déjà le ton.

 

Le coup de crayon de Fabrice Erre est jouissif avec ces sortes de Pieds Nickelés, André, José et Jean-Michel… pardon… rebaptisés aussi sec par le grand général en chef aux moustaches conquérantes : Jim, Mike et John… Cela fait bien plus sérieux pour partir dans l’espace !

 

Dans une fusée, petite sœur de celle dessinée par Hergé pour l’ami Tintin, les problèmes ne manquent pas et le Président de ce pays qui ressemble étrangement au nôtre, ne digère pas ce qui arrive : « L’opposition va profiter de cet échec pour me ridiculiser ! Sans compter que ma cote de popularité va s’effondrer… » Et son conseiller de lui répondre : « Faites comme d’habitude : mettez en avant les aspects positifs ! »

 

En parallèle au décollage rocambolesque de nos trois héros… un couple de téléspectateurs revient régulièrement et leurs réflexions ne manquent pas de sel car il vaut mieux en rire... N’oublions pas la journaliste blonde qui présente le JT. Elle a du mal à suivre les événements et son humour est catastrophique.

 

La lecture de Mars ! permet de passer un excellent moment, de sourire très souvent et même de rire franchement. Cette BD éditée dans un format un peu réduit est d’excellente qualité et elle nous a permis de retrouver Fabrice Erre, sympathique professeur d’histoire-géo qui enseigne dans un lycée proche de Montpellier. Nous avions fait connaissance lors de la remise du Prix Derrière les murs du FIRN (Festival international du roman noir de Frontignan), en 2011, pour sa BD, La mécanique de l’angoisse, parue aux éditions 6 Pieds sous terre.

 

Jean-Paul

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20 mars 2015 5 20 /03 /mars /2015 17:49

Dora Bruder par Patrick Modiano,

Nrf, Gallimard (1997), 146 pages.

 

Ce Prix Nobel d101402189.jpge littérature, aussi inattendu que flatteur, a motivé cette lecture car, à notre grande confusion, nous n’avions encore jamais dévoré un livre de Patrick Modiano… Cette lacune regrettable est maintenant réparée grâce à Dora Bruder, récit d’une quête bien dans le style de l’écrivain nobélisé.

 

Tout part d’une annonce parue dans le journal Paris-Soir du 31 décembre 1941 : « On recherche une jeune fille, Dora Bruder, 15 ans, 1m55, visage ovale…Adresser toutes indications à M. et Mme Bruder, 41 boulevard Ornano, Paris. » et voilà Patrick Modiano lancé dans son exercice favori, la redécouverte de lieux familiers et des traces laissées par ceux qui y ont vécu :  « On se dit qu’au moins les lieux gardent une légère empreinte des personnes qui les ont habités… Ce quartier du boulevard Ornano, je le connais depuis longtemps. »

 

« Je me souviens »,écrit-il à propos du boulevard Barbès où il revient en 1996 après avoir écrit aux écoles où Dora a pu être scolarisée. Sa patience n’a pas de limites. Il lui a fallu 4 ans pour découvrir la date de naissance de son héroïne, le 25 février 1926, 2 ans de plus pour trouver dans quelle mairie elle a été enregistrée. Comme on refusait de lui communiquer l’acte de naissance, il a dû aller au Palais de justice, se perdre, se faire rabrouer et… voir remonter encore des souvenirs très personnels.

 

Le père de Dora, Ernest Bruder, est né à Vienne (Autriche) en 1899, une ville où il a vécu en 1965 : « Je me souviens des soirs d’été à Sievering et à Grinzing et dans les parcs où jouaient des orchestres. » Cécile Bruder, la mère est née dans une famille juive arrivée de Budapest et, après leur mariage, ils ont toujours vécu dans une chambre d’hôtel. Patrick Modiano retrouve même des photos de Dora à 2 ans, à 9 – 10 ans, à 12 ans et à 13 – 14 ans. Il n’a pas son pareil pour détailler ces clichés. Une cousine lui affirme que Dora était rebelle, indépendante, cavaleuse.

 

En 1940, Dora est inscrite dans un internat religieux, rue de Picpus. L’auteur reconstitue le décor, retrouve une ancienne élève, parle de ses dimanches en famille et du retour au pensionnat : « C’était comme de retourner en prison. » Obligés de se faire recenser comme juifs, ses parents ne déclarent pas Dora dont les journées sont rythmées par dortoir, chapelle, réfectoire, cour, salle de classe, chapelle, dortoir.

 

Plongés dans une des périodes les plus noires de notre Histoire, Patrick Modiano rappelle les conditions imposées aux juifs, dans Paris, en 1941. Si Dora a fait une fugue, lui-même en a fait une, le 18 janvier 1960, en plein hiver. Même le panier à salade qui l’emmène au commissariat est du même modèle que celui utilisé en 1941 – 42 pour les rafles perpétrées par la police française : « À seize ans, elle avait le monde entier contre elle, sans qu’elle sache pourquoi. »

 

Après un hommage aux femmes déportées, et la lettre intégrale de Jean Tartakovsky écrite au camp de Drancy avant le départ, c’est celui de Dora et de son père «… le 18 septembre, avec mille autres femmes et hommes, dans un convoi pour Auschwitz. »

 Jean-Paul

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17 mars 2015 2 17 /03 /mars /2015 17:44

La petite Borde  par Emmanuelle Guattari,

Mercure de France (2012), 141 p.

 

Pour bien sa729429.jpgvourer ce petit livre rempli d’anecdotes, de petites touches d’une enfance hors du commun, il faut savoir que l’auteure a grandi dans l’établissement psychiatrique codirigé par son père : La Borde, à Cour-Cheverny (Loir-et-Cher).

 

Proche de Jean Oury, le fondateur de cette clinique, Félix Guattari, psychanaliste et philosophe, très en avance pour son temps, rompait, là-bas, avec les méthodes employées jusque-là en faisant participer les malades mentaux à la vie matérielle et collective.

 

Ce château, entouré d’un parc immense avec des forêts et des étangs, était, pour « les enfants de La Borde », un fantastique terrain de jeux et d’aventures. Manou, comme on l’appelle, en faisait partie et nous fait partager ses souvenirs, alternant épisodes, anecdotes, moments de vie familiale. Ceux que l’on appelait les fous, sont bien là mais ceux qui étaient élevés avec eux les nommait « pensionnaires ».

 

Au fil des pages, on rencontre ce singe ramené d’Afrique par son père. Il adorait son maître mais détestait les enfants… Celui qu’ils appelaient « La chauffe », un pensionnaire, les menait à l’école en 2 cv, roulant au maximum à 20 km/h… Grandir avec des malades mentaux, même responsabilisés, n’est pas toujours simple et l’auteure n’oublie pas de mentionner les consignes que les enfants devaient respecter. Malgré tout, ils font des bêtises, jouent un peu partout… même au-dessus de cette « fosse à merde à ciel ouvert » : fascinante… si bien qu’un éducateur leur est affecté.

 

L’ordre n’est pas chronologique mais c’est souvent émouvant comme lorsqu’elle parle de sa mère : « Ma mère a disparu de ma vie comme une bulle de savon qui éclate. » Un peu plus loin, elle livre le fond de son cœur : « Je suis prête à faire un marché avec la vie : prenez moi dix ans, pour un quart d’heure de parloir avec ma mère. »

 

Il y a aussi cet accident de voiture, M. Belin qui ramasse des asperges et garde Emmanuelle qui n’a pas oublié le carrelage glacé et la soupe préparée par Mme Belin que Manou laissait refroidir, tellement elle avait besoin de parler… Même un rat déboule un jour : « Mon père a fait un bond prodigieux, sur place (pourtant il n’est pas très sportif). »

 

« La guerre, fond du récit familial » est présente à plusieurs reprises quand l’auteure indique que la Seconde a effacé la Première et lorsqu’elle raconte comment sa mère a sauvé son père d’une arrestation à cause de papiers compromettants, pendant la guerre d’Algérie…

 

Patchwork délicieux, étonnant, La petite Borde est un roman unique dans son format littéraire, offrant un bon petit régal de lecture.

 Jean-Paul

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4 mars 2015 3 04 /03 /mars /2015 10:19

Sans voix  par Edward St Aubyn,

Traduit de l’anglais par Jacqueline Odin,

Christian Bourgois éditeur, 2014, 217 p.

 

Auteur britansans-voix.jpgnique sachant manier l’humour, Edward St Aubyn s’attaque ici au grotesque ou au charme désuet, comme on veut, des prix littéraires. Bien sûr, tout cela se passe de l’autre côté de la Manche et ne nous concerne guère… quoique…

 

Ici, il s’agit de décerner le prix Elysian, du nom d’une firme agrochimique faisant bien penser à un géant des pesticides dont Marie-Monique Robin a démontré tout le mal qu’il cause à la planète. Sir David Hampshire demande à Malcolm Craig de présider le comité dont il a déjà choisi les membres. On y trouve Jo Cross, « une garce condescendante », Vanessa Shaw, universitaire d’Oxford, Penny Feathers, ancienne maîtresse d’Hampshire, et Tobias Benedict, filleul du même Sir David…

 

Tour à tour, l’auteur nous présente les membres du jury avec beaucoup d’humour mais ne cache pas toutes les interférences existant forcément dans ce petit monde. Nous savons tout : que la fille de Vanessa est anorexique, qu’Alan Oaks, éditeur, couche avec Katherine Burns qui, elle-même, auteure à succès a bien d’autres amants mais que son livre n’a pas été sélectionné.

 

Chaque membre du jury a choisi de défendre un livre différent mais le président compte bien imposer son choix en tentant de s’allier les voix de Penny et de Tobias. Tout se complique avec l’arrivée de Sonny qui fut Maharaja de Badanpur, en Inde et qui est l’auteur d’un roman à succès : L’éléphant de Mulberry

 

L’auteur ou plutôt sa traductrice utilise le mot peu utilisé et pourtant judicieusement formé : un tapuscrit, pour désigner les textes remis par les écrivains aux éditeurs. À plusieurs reprises, Edward St Aubyn se moque des logiciels facilitant l’écriture et n’hésite pas à citer des extraits très amusants des livres en lice pour le fameux prix.

 

Dans ce véritable jeu de quilles, la tante du Maharaja, Tantine, risque bien de jouer les trouble-fête avec La cuisine du palais que certains qualifient de roman mais que Vanessa traite de simple livre de cuisine ! Didier Leroux, un Français, joue aussi son rôle dans une remise du prix Elysian complètement rocambolesque : « Les invités allaient fourmiller dans le Salon officiel, buvant du champagne, regardant les portraits royaux, examinant le plan de table posé sur un chevalet non loin  de la porte. »

 

Nous laisserons la conclusion à Katherine et à Sam… sur l’oreiller :

« J’en ai marre des prix, dit-elle.

-          Comparaison, compétition, envie et souci, dit Sam.

-          Faisons juste l’amour et soyons heureux.

-          Vaste programme, dit Sam, comme de Gaulle a répondu au perturbateur qui avait crié : « Mort aux cons ! » »

 

Merci à Jean-Pierre et Mireille S. pour m’avoir offert ce livre un peu dérangeant et très drôle.

Jean-Paul

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21 février 2015 6 21 /02 /février /2015 23:50

ARELATE          

BD de Laurent Sieurac et Alain Genot, Cleopas,

T1 Vitalis, T2 Auctoraus (2012) et T3 Atticus (2013) 63 pages chacun, dossier compris.

 

Travailler en commarelate03.jpgun pour un scénariste – dessinateur et un archéologue est une excellente idée car le résultat est d’une très grande qualité, fournissant un récit passionnant et instructif à la fois. Se basant sur les découvertes les plus récentes, les auteurs battent en brèche pas mal d’idées reçues, sur les gladiateurs, par exemple.

 

Comme site, ils ont eu la très bonne idée de choisir Arles (Arelate), souvent appelée la petite Rome ou la Rome des Gaules. De plus, au cours des trois premiers albums (premier cycle), ils s’attachent à décrire le quotidien des gens du peuple, sans oublier le rôle des femmes. L’histoire débute à la fin du premier siècle après Jésus-Christ et nous sommes tout simplement sur le chantier des arènes, ces arènes qu’il faut d’urgence visiter comme le musée de l’Arles antique, si cela n’a pas encore été fait !

 

Le dessin est précis, impressionnant de justesse et de technique, et les teintes de brun renforcent encore le caractère unique de cette bande dessinée. Nous nous permettrons juste un petit bémol concernant les visages des personnages dont certains se ressemblent un peu trop, ce qui gêne la lecture.

 

Comme l’indique le titre du tome 1, Vitalis en  est le héros. Tailleur de pierre joueur, buveur et belliqueux se fait renvoyer du chantier et doit d’urgence retrouver du travail car Carmilia, son épouse, est sur le point d’accoucher. Nous faisons aussi connaissance avec Neiko qui rêve de devenir naute pour naviguer d’abord sur le Rhône puis en mer.

 

S’étant engagé (Auctoratus) pour être gladiateur, Vitalis a perdu sa liberté mais ce tome 2 permet de comprendre que la gladiature n’était pas une infâme boucherie. Au premier siècle après J-C, les gladiateurs étaient des athlètes de haut niveau comme le détaille très bien la documentation qui termine l’album.

 

Dans le tome 3, Vitalis peut enfin combattre sur le sable de l’amphithéâtre d’Arles, une nouvelle fois magnifiquement dessiné. Atticus, son entraîneur, tente de gagner son affranchissement mais le drame guette cet homme si bon et si courageux. Les dernières pages apportent quantité d’informations et d’explications d’autant plus pertinentes qu’elles sont accompagnées d’illustrations, de photos de fouilles montrant au lecteur où les auteurs ont pris leurs informations.

 

ARELATE, après trois tomes, devrait connaître une suite mais il faut, sans attendre, dévorer ces premiers volumes, témoignages précieux d’une antiquité romaine dont nous avons encore beaucoup à apprendre.

 

Un grand merci à Vincent qui m’a permis cette passionnante remise à niveau riche en découvertes.

Jean-Paul

 

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