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20 décembre 2015 7 20 /12 /décembre /2015 18:11

Si vous cherchez encore une idée de beau cadeau pour Noël... offrez le Prix Goncourt 2015 !

Boussole par Mathias Enard

Actes Sud (2015). 377 pages

Prix Goncourt 2015

 

Au cours d’une nuit d’insomnie, Franz Ritter, musicologue viennois, au travers de la plume virevoltante de Mathias Enard, nous prend et nous emmène d’occident en orient et du nord au sud, en dégageant, au fil des pages, toutes les imbrications et tous les courants qui traversent des mondes que l’on tente trop souvent de séparer.

 

 

Alors que, pour oublier une maladie qui le ronge, Franz fume de l’opium et regarde M. Gruber, son voisin qui promène son chien, il relit ce courrier reçu par la poste, un tiré à part envoyé depuis le Sarawak, un État de Malaisie, situé sur l’île de Bornéo, avec pour simple dédicace : « Pour toi très cher Franz, je t’embrasse fort, Sarah. »

 

 

Sarah est le grand amour de Franz mais cette belle universitaire parcourt le monde et les rares moments vécus ensemble n’ont jamais été très concluants. Franz était à la soutenance de sa thèse, quinze ans auparavant et les souvenirs reviennent : « …impossible, à Paris en 1999, devant une coupe de champagne, de s’imaginer que la Syrie allait être dévastée par la pire violence, que le souk d’Alep allait brûler, le minaret de la mosquée des Omeyades s’effondrer, tant d’amis mourir ou être contraints à l’exil… » Ainsi, la dramatique actualité ressurgit régulièrement tout au long du roman.

 

 

Rythmé par les heures interminables de la nuit, le récit nous emmène sur les pas des musiciens, des poètes, des écrivains dont les œuvres sont influencées volontairement ou non par l’Orient. Franz détaille ses souvenirs de voyage comme ce séjour en Turquie pour étudier la musique européenne à Istanbul, du XIXe au XXe siècle ainsi qu’un séjour iranien très instructif. Au cours de fouilles menées en Syrie, il remarque : « là où en Europe ils étaient contraints par leurs budgets à creuser eux-mêmes, les archéologues en Syrie, à l’image de leurs glorieux prédécesseurs, pouvaient déléguer les basses besognes. »

 

 

Plus loin, un passage éclaire justement l’actualité : « L’Europe a sapé l’Antiquité sous les Syriens, les Irakiens, les Égyptiens ; nos glorieuses nations se sont approprié l’universel par leur monopole de la science et de l’archéologie, dépossédant avec ce pillage les populations colonisées d’un passé qui, du coup, est facilement vécu comme allogène : les démolisseurs écervelés islamistes manient d’autant plus facilement la pelleteuse dans les cités antiques qu’ils allient leur profonde bêtise inculte au sentiment plus ou moins diffus que ce patrimoine est une étrange émanation rétroactive de la puissance étrangère. »

 

 

Le lecteur doit se laisser prendre dans ce tourbillon qui nous fait rencontrer des noms illustres (Mozart, Beethoven, Liszt, Schubert, Berlioz, Bizet, Rimski-Korsakov, Debussy, Bartók, Schönberg… mais aussi Flaubert, Chateaubriand, Balzac…) ainsi que d’autres bien moins connus. Franz Ritter, toujours passionné par son art, avoue même : « La musicologie est à la musique ce que l’horlogerie est au temps. »

 

 

Le voyage nous mène jusqu’en Chine, au Vietnam, en Corée où « l’orient de l’Orient, n’échappe pas à non plus à la violence conquérante de l’Europe » car Sarah est « friande de missionnaires, martyrisés ou non ; ils sont, disait-elle, la vague souterraine, le pendant mystique et savant de la canonnière – l’un et l’autre avancent ensemble, les soldats suivant ou précédant de peu les religieux et les orientalistes qui parfois sont les mêmes. »

 

 

Boussole, un livre que l’auteur dédie, entre autres, aux Syriens, mérite donc amplement son titre, ainsi que la belle récompense littéraire bien méritée.

Jean-Paul

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18 décembre 2015 5 18 /12 /décembre /2015 17:18

Voici le texte du courriel adressé par Alain Hiver à Ghislaine et Jean-Paul après la soirée du samedi 5 décembre.

 

Chers vous deux,

J’espère qu’il n’est pas trop tard pour vous dire l’immense plaisir que j’ai eu, Odile également, d’être parmi vous en ce samedi passé.

Comme j’aime à le dire en des moments richement vécus, “qu’est-ce qu’on était bien heureux” !

J’ai été très impressionné par l’élan de solidarité qui “persiste et signe” au coeur de cette association.

J’ai ressenti la force bienveillante d’une humanité qui n’a pas besoin de grands discours pour exister : elle Est, tout simplement.

L’émotion bien sûr était aussi au rendez-vous. Une émotion qui sera de toute façon éternelle à chacune de nos prochaines rencontres.

Il est vrai que je ne pensais pas qu’un de mes proches soit victime d’une injustice. Le plus dur, c’est de se sentir impuissant à la réparer d’un coup de baguette magique ou de gueule... Pour moi, l’injustice, c’était dans les livres, à la télévision, dans des films, des émissions à sensation... c’est un peu dur de vieillir et de s’apercevoir qu’une partie de l’humanité fiche le camp dans le sens inverse à celui pour lequel on chante, on milite, on “pédagogue”, on manifeste, on vit...

Alors, ce repas “républicain”, amical et loyal de samedi dernier nous aura sûrement réchauffé l’âme pour un bon bout de temps.

Et ce que j’exprime là n’est que le ressenti d’une seule personne et nous étions quatre-vingt dix...

C’est vous dire la puissance de vie qui régnait autour de nous tous.

Alain

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18 décembre 2015 5 18 /12 /décembre /2015 16:30

La Main

Refrain :

Prends la main de ton voisin

Pour entonner ce refrain

Prends-la en signe de paix

Pour écouter ce couplet.

 

Le message d’une main

Qui se tend vers toi n’est pas

À remettre au lendemain

Il est du bonheur pour toi

 

Le message d’une main

Sur ton corps endolori

Est la chance pour demain

D’avoir ton âme guérie

 

Le passage d’une main

Sur tes épaules menues

Est le début du chemin

Jusqu’à ton cœur ingénu

 

La bourrade d’une main

Pleine de joie dans ton dos

Est celle du bon copain

Qu’on retrouve à l’apéro

 

La présence d’une main

Dans un regard qui sourit

Quand tu es dans le chagrin

Elle est celle d’un ami

 

Le réflexe d’une main

Qui agrippe le veston

Et rattrape le gamin

Courant après son ballon

 

Et la beauté de ces mains

Qui pétrissent savamment

La précieuse pâte à pain

Qui lèvera lentement

 

Enfin l’émotion des mains

Qui applaudissent à l’envi

Le poète musicien

Qui a tout donné de lui.

 

Chanson écrite et composée par Alain Hiver dans la nuit du 19 au 20 décembre 2011 et publiée avec l’aimable autorisation de l’auteur.

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17 décembre 2015 4 17 /12 /décembre /2015 11:46

Au cours de la si belle soirée du 5 décembre, il y a eu beaucoup de temps forts, de temps émouvants, de moments de complète amitié, tout cela faisant vraiment chaud au coeur et permettant de résister, de tenir... même si rien ne pourra effacer l'injustice, le mensonge et les affabulations de toutes sortes.

Une chanson, écrite par Alain Hiver, simple et belle, a fait lever toute la salle, chacun donnant la main à sa voisine, à son voisin et ce fut d'intenses minutes inoubliables. Pour ne pas oublier cela, Alain Hiver nous a communiqué le lien pour nous permettre de retrouver cette chanson, même si cette vidéo a été tournée en d'autres lieux : https://www.youtube.com/watch?v=8ar2_Qgp15I&feature=youtu.behttp://

 

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14 décembre 2015 1 14 /12 /décembre /2015 11:11

L’homme qui m’aimait tout bas par Éric Fottorino.

Nrf Gallimard (2009) Folio (2010) 162 pages.

« Le 11 mars 2008, en fin de journée, dans un quartier nord de La Rochelle, mon père s’est tué d’un coup de carabine. » C’est avec la brutalité d’une nouvelle bouleversante que commence ce récit durant lequel l’auteur tente de comprendre ce père qui l’a adopté à l’âge de 9 ans et lui a donné son nom.

 

 

 

 

 

Michel Fottorino a écrit une lettre à chacun de ses trois fils mais c’est Éric, le plus âgé, qui doit remettre à François et à Jean, le courrier les concernant. Bien sûr, il y avait cette attaque cérébrale mais « il avait retrouvé peu à peu l’usage de ses mains et de ses bras. » Lui, le kiné, il avait repris la course à pied mais n’avait jamais accepté d’être obligé de ne plus exercer son métier. D’ailleurs, la plaque « Michel Fottorino, masseur-kinésithérapeute » avait disparu. Il avait perdu toute sa raison d’être « il aimait qu’on ait besoin de lui. »

 

 

Ce grand sportif était fâché avec tout ce qui était administratif, n’ouvrant aucun courrier à en-tête, négligeant complètement de se mettre à jour de ses dettes, se contentant de soulager ses patients avec ses mains.

 

 

 

En même temps que les formalités s’enchaînent, les souvenirs reviennent avec cette Tunisie où il a grandi, sa passion pour le foot et le cyclisme : « Papa m’a mis sur un vélo après avoir constaté ma nullité au football… À vélo, il m’a appris la vie. » Tous les deux, ils avaient grimpé le Tourmalet. La photo de couverture semble illustrer cet épisode avec un Michel Fottorino arborant un immense sourire mais « depuis sa mort, il vit plus que jamais en moi à travers les hasards qui surgissent, » reconnaît celui qui dirigea le journal Le Monde, ce journal que son père lui achetait chaque jour dès qu’il entama ses études de droit.

 

 

Cet homme qu’il a commencé à appeler Papa, à presque 10 ans, est présent dans ses romans : Rochelle et Korsakov. Dans Un territoire fragile, le cabinet de kiné qu’il décrit est celui de son père : « Il était mon accordeur de corps et de cœur. »

 

 

Enfin, c’est le premier été sans lui. Une sortie à vélo : « Allégresse de pédaler dans cette féérie et tristesse de ne plus t’y voir », lui rappelle ses courses, à 15 ans : « Tu m’aimais tout bas, sans effusion, comme on murmure pour ne pas troubler l’ordre des choses. » Partagé entre deux pères lorsqu’il retrouve son « père naturel », il avoue : « Il m’a fallu du temps pour faire la part des choses, pour aimer l’un et l’autre sans tiraillements »

 

 

Enfin, une question taraude l’écrivain : « Aurais-je pu l’empêcher ? » Sachant qu’il était dans la dèche, il pense que oui mais c’est fait et pas un jour ne passe sans penser à lui : « Au revoir papa, salut, pas adieu, on risquerait de se manquer. »

Jean-Paul

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11 décembre 2015 5 11 /12 /décembre /2015 17:57

Voici la suite et la fin du texte publié le 8 décembre :

 

Jeudi 3 décembre 2015 ( seconde partie)

 

Vous avez aussi organisé des conférences-débat marquantes et tellement importantes dans les moments si difficiles que nous vivions, grâce à Dominique Wiel, Marie-Monique Robin, Daniel Berthet et Patrick Guillot. Je dois citer aussi Bernard Devenasse qui a fait don d’un de ses superbes tableaux pour nous aider. Bien sûr, je ne peux pas rappeler les noms de toutes celles et de tous ceux qui ont donné beaucoup de temps et sacrifié de leurs loisirs pour tenter d’atténuer cette immense injustice mais ils savent combien ma reconnaissance est grande.

 

 

Sans vouloir faire l’historique du Comité de soutien, je tiens à rappeler que Michèle Mélinand a accepté la présidence au début puis que Josette Monod a assuré un court intérim avant de passer le flambeau à Jacqueline Brunière toujours admirable de conviction et de dévouement malgré les intimidations et les pressions.

 

 

Vous étiez là quand j’étais complètement privé de liberté, ma personne mise en danger chaque jour dans un environnement que je n’osais même pas imaginer. C’est pourquoi chaque courrier reçu m’était comme un ballon d’oxygène, une fenêtre, dépourvue de barreaux et de grilles, qui s’ouvrait sur l’extérieur, et il y en a eu énormément, près de 5 000 lettres et cartes postales. Simon n’hésitait pas à lancer un appel sur le blog pour marquer les étapes de ma détention et lorsque mon volumineux courrier m’était remis, cela étonnait beaucoup. Je vous lisais, vous relisais et je répondais à tout le monde, correspondants connus ou inconnus m’écrivant d’un peu partout en France mais aussi d’Espagne, de Belgique, de Suisse, de Chine, du Bénin ou du Brésil.

 

 

Ce soir, il manque plusieurs amis très chers qui ont été à nos côtés durant ces années noires et je vous demande d’avoir une pensée pour eux. Je ne les oublie pas.

 

 

Alors que se termine le second jour de ma liberté retrouvée, je veux dire un mot pour mes petits-enfants. Emma et Jeanne sont venues me voir à plusieurs reprises au parloir avec leurs parents m’apportant d’immenses bouffées d’oxygène et me présentant avec joie leur cahier d’école, ce qui me remplissait de fierté. Nous correspondions aussi en échangeant des dessins. J’ai vu Albin pour la première fois derrière la vitre du box où il m’attendait dans les bras d’Élodie et Vincent et, dès qu’il m’a vu, son sourire magnifique, comme s’il me reconnaissait, m’a donné encore plus de force pour tenir un peu avant de pouvoir le voir grandir. Enfin, Pauline venait de mettre au monde Louise lorsque j’ai pu avoir une permission de sortie pour un long week-end. Si elle dormait beaucoup quand je l’ai vue pour la première fois, à Grenoble, elle s’est bien rattrapée depuis…

 

À vous tous qui vous êtes déplacés parfois de loin pour partager ces moments tant attendus, je dis et je redis un immense, un énorme MERCI car l’amitié, la confiance et le soutien que vous avez tous déployés au cours de ces si longues années représentent le côté positif et humain d’un cauchemar qui n’aurait jamais dû exister.

Jean-Paul

 

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8 décembre 2015 2 08 /12 /décembre /2015 10:50

Ce samedi 5 décembre 2015, nous étions très nombreux autour de Jean-Paul et de sa famille pour marquer son retour à une liberté dont il n'aurait jamais dû être privé. L'ambiance, très chaleureuse, était pleine de joie et d'émotion. Une chanson écrite tout spécialement pour l'occasion par Jean-Luc donnait la note de la soirée qui sera marquée par la remise d'un superbe cadeau à Ghislaine afin de leur permettre, à tous les deux, de découvrir d'autres paysages puis Jean-Paul disait son ressenti après tant d'années de souffrances et de luttes.

Vous pouvez en lire la première partie ci-dessous.

Jeudi 3 décembre 2015 (1ère partie)

Cette date si lointaine est enfin arrivée et même dépassée. Une date de « fin de peine », comme ils disent, mais pour mériter une peine pareille, il faut avoir commis ces actes que je suis incapable non seulement de commettre mais aussi de concevoir et c’est le mot INJUSTICE qui revient sans cesse à mon esprit.

 

 

Pendant près de 14 longues années, ma liberté a été entravée avec des degrés d’intensité qui ont varié mais qui ont atteint à plusieurs reprises, la limite du supportable. Supporter, il fallait supporter, ce qui a étonné certains mais j’y suis parvenu parce que je suis parfaitement clair avec ma conscience, et aussi parce que je n’ai jamais été seul. Cela est fondamental. Sans vous tous, je ne sais pas si j’aurais résisté à de pareils traumatismes.

 

 

Ghislaine d’abord, a été formidable d’amour, de patience et de constance avec, au quotidien, le soutien d’Éric et Cathy si précieux en mon absence. Sa présence à mes côtés m’a apporté stabilité, optimisme et une immense confiance bien complétée par nos enfants, leurs compagnes et nos petits-enfants. Vincent et Simon ont pris de plein fouet ce cataclysme qui s’abattait sur moi au moment où ils débutaient dans le si beau et si difficile métier d’enseignant. Tout ce temps passé à souffrir et à lutter, c’est pratiquement la moitié de leur vie qui en a été gâchée. Je n’oublie pas ma maman et mes frères et sœurs qui ont formidablement complété cet entourage familial si important pour moi. Oui, cela en a étonné plus d’un : pas une seule sœur, pas un seul frère n’a manqué pour défendre l’innocence de leur aîné.

 

 

Avec eux, il y a vous tous, le Comité de soutien, parfois décrié ou balloté mais c’était normal car rien n’était évident devant tant d’accusations mensongères. Votre présence et votre combativité, en lien étroit avec ma famille, étaient infiniment précieuses d’abord sur le plan moral puis pour nous aider à faire face aux frais exorbitants engendrés par cet incroyable cauchemar. J’estime qu’au total 100 000 € ont été dépensés car il ne faut pas oublier l’Autonome de Solidarité qui a assuré ma défense complète à Privas puis, seulement, pour le regretté Maître Vesson, à Nîmes.

 

 

Vous avez été présents durant tout ce temps en participant avec une générosité extraordinaire à toutes les manifestations organisées à Tournon, Ozon, Annonay, à Saint-Vallier, à Arras et enfin au Grand Mûrier, en septembre dernier. Déployant tous leurs talents d’artistes, Alain Hiver, Huguette Betton et Élodie Tourrel présents parmi nous ce soir, mais aussi Gérard Morel, Marc Nouaille, Patrick Mazellier, Agnès Dalençon, Alain Lescroart, Laurent et Christian Sanchez dit Quinou et le groupe Cantar, n’ont pas hésité à venir chanter ou jouer pour moi, pour nous ou même danser comme Les Pas perdus, le groupe de Roland et Dany. Je ne sais comment les remercier d’autant de générosité.

(à suivre...)

 

 

 

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2 décembre 2015 3 02 /12 /décembre /2015 18:35

Vernon Subutex (2) par Virginie Despentes

Bernard Grasset (2015) 382 pages.

 

En attendant le troisième opus de l’histoire de Vernon Subutex, Virginie Despentes repart

sur les traces de l’ancien disquaire devenu SDF. Si Vernon nous fait penser au pseudo utilisé par Boris Vian (Vernon Sullivan), Subutex n’est autre que le nom commercial d’une substance utilisée pour soigner la dépendance à l’héroïne. Dans le contexte de cette histoire, ce nom choisi par l’auteure ne manque pas de piquant…

 

 

« Il n’est habité que par la sensation de vide absolu… Il part en vrille… » Vernon ne va pas bien du tout mais, sur la butte Bergeyre, face au Sacré-Cœur, il se fait des amis comme un chef de chantier ou Charles, et Jeanine qui lui donne à manger. Tout près de là, dans le parc des Buttes-Chaumont, ce même Charles n’apprécie pas les sportifs qui « saccagent l’ambiance » alors que Laurent et Émilie cherchent Vernon comme Xavier, Patrice, Pamela, Lydia… Virginie Despentes (photo ci-dessous) a eu la bonne idée d’ajouter un index des personnages en début de volume. C’est bien utile pour se les remettre en mémoire.

 

 

Toujours avec le même style très percutant et forcément branché, l’auteure poursuit son tableau de notre société de ce début de XXIe siècle. Les sportifs en ont déjà pris pour leur grade mais personne n’est épargné : « Personne n’aime les vieux, pas même leurs propres enfants. » Charles ayant gagné au Loto et se contentant de vivre un peu mieux sans rien dire à Véro, sa compagne : « La Véro, c’est de la vieille godasse, il l’enfile et il est bien dedans. Il n’y a pas de hasard, vingt ans d’affilée avec la même greluche, si moche et si chiante soit-elle, c’est qu’on lui trouve quelque chose. »

 

 

Entrent donc en scène tous les anciens amis de Vernon. C’est l’occasion de parler politique avec Patrice, le dernier à avoir hébergé l’ex-disquaire : « Mélenchon est meilleur que Marine, sur tous les plans. Son seul problème, c’est qu’il n’est pas raciste. » Un peu plus loin : « Les bonshommes, ils doivent supporter tout ce qu’on leur impose sans jamais la ramener avec leur sensibilité… La masculinité, c’est « bande et raque » sans alternative. » Cela n’empêche pas, plus loin, une réflexion de Gaëlle : « Si les mecs avaient leurs règles, l’industrie aurait inventé depuis longtemps une façon de se protéger hig-tech…. »

 

Intervient La Hyène qui suit la bande à Subutex sur les réseaux sociaux et aime beaucoup Anaïs. Enfin, nous pouvons découvrir la fameuse confession d’Alex Bleach, le rocker mort d’overdose, sur ces cassettes qui inquiètent tant le producteur Dopalet : « J’ai eu du succès. Et j’ai appris que j’étais noir... » Puis la drogue s’impose : « Je n’écrivais plus de chanson. Ça n’était pas un problème : les anciennes devenaient des pubs et des sonneries pour portable. On gagne très bien sa vie comme ça. »

 

Peu à peu, la lumière se fait sur la descente vers la mort de Vodka Satana, star du X. Sélim se débat avec sa fille, Aïcha : « la prière, le voile et les sourates brandies à tout bout de champ… mais ça lui avait, tout de même, particulièrement déchiré le cœur de la voir se tourner vers une religion qu’il connaissait, et dont il avait passé sa vie à s’affranchir. »

 

 

Pendant que s’organise la vengeance contre Dopalet, le groupe se consolide grâce au Rosa Bonheur, un bar très accueillant où Vernon enchante grâce à ses talents de DJ et il n’a pas son pareil pour faire danser…

Jean-Paul

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1 décembre 2015 2 01 /12 /décembre /2015 11:41

Vernon Subutex (1)    par    Virginie Despentes

Bernard Grasset (2015) 396 pages.

 

Ce n’est que le tome 1 d’un roman annoncé en trois volumes. Avec impatience, nous attendons la suite de ce que va vivre Vernon Subutex, ex-disquaire, roi de la play-list, devenu, en quelques semaines, sans domicile fixe, réduit à rester dans la rue comme, hélas, beaucoup trop de monde dans nos pays dits civilisés.

 

 

« Vernon garde une ligne de conduite : il fait le mec qui ne remarque rien de particulier. » Depuis qu’il a dû fermer son magasin, en 2006, il a vendu petit à petit tout ce qui lui restait, sur e-bay. Avant, il avait un véritable vivier de filles. Maintenant, plus rien ! Pourtant, ils sont encore là, ceux et celles qui tentent de l’aider mais il a du mal à supporter l’indépendance qu’il perd, passant son temps à fuir.

 

 

Alexandre Bleach est mort et c’est lui qui le dépannait. Celui que l’auteure définit comme « toxico-crooner » a laissé des enregistrements à Vernon, des rushes qui intéressent beaucoup les médias désirant exploiter la célébrité d’une vedette adulée ou détestée de son vivant. Laurent Dopalet, producteur jaloux du succès des autres, sent qu’il a un bon filon à exploiter et laisse filer ce qu’il pense, bel exemple du style percutant de Virginie Despentes : « Alex Bleach était un connard, arrogant et fragile, le prototype du poète à la con – un merdeux qui ne pensait qu’au fric mais jouait les engagés sur les photos d’album. L’artiste dans toute sa splendeur : qui se croit tout permis et méprise ceux qui se tapent le travail, le vrai. Le problème du public, souvent, c’est qu’ils adoptent les leaders les plus pathétiques. Les gens aiment qu’on les trompe. C’est un principe qu’Alex avait bien compris. Il mentait, à longueur d’interviews, et le peuple l’adorait. »

 

Sans cesse, sont présentes la drogue et la musique, avec des artistes et des groupes connus ou inconnus. Beaucoup de personnages débarquent sans crier gare mais tous ont leur importance dans la vie décousue de Vernon. On rencontre La Hyène, capable de pourrir la toile en 48 h, Pamela Kant, ex-star du X, mais aussi Xavier qui déverse ses réflexions racistes. Vernon réussit à se faire héberger chez lui, même si « Xavier a toujours été un connard de droite. » Il y a aussi Lydia, écrivain, qui a obtenu 6 000 € de son éditeur pour écrire un livre sur Alex Bleach.

 

 

Hébergé chez Kiko, un trader, grâce à Gaëlle, il s’impose comme Dj de l’appart : « Il est le Nadia Comaneci de la play-list. » Le propriétaire des lieux, ajoute, compliment ultime : « you’re a bad ass motherfucker. » Hélas, tout se gâte encore à cause de Marcia qui s’appelait Léo au Brésil… Arrive la première nuit passée dehors, les rencontres réconfortantes et les agressions. Il pense toujours à Marcia qui lui parlait de cocaïne en prenant de la cocaïne et on pense à Roberto Saviano (Extra-pure) : « Chaque ligne qu’on se met dans le nez, il faut penser qu’on sniffe le narcotrafic, le capitalisme le plus gore qu’on puisse imaginer. »

 

 

Olga est là, Xavier revient après une description dantesque du samedi dans un grand magasin de fringues mais Loïc, Julien, Noël, de Génération identitaire « L’honneur, la patrie » arrivent… Virginie Despentes (photo ci-dessus) nous laisse alors avec un Vernon Subutex qui fait défiler sa vie d’avant et constate : « je suis devenu un clodo sur un banc perché sur une butte, à Paris. »

Jean-Paul

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25 novembre 2015 3 25 /11 /novembre /2015 14:43

Les années par Annie Ernaux.

Nrf Gallimard et À vue d’œil (2008) 352 pages, Folio (2010).

 

Toute cette mémoire accumulée par chacun de nous et qui s’efface le jour de la mort peut disparaître définitivement ou bien être conservée grâce à l’écrit, comme l’a fait avec le talent immense qu’on lui connaît, Annie Ernaux, dans Les années.

 

 

Ces années ont passé mais la lecture de ce livre est une revue passionnante de tout ce temps, mêlant l’intime au général, la vie familiale à celle du pays et du monde, comme chacun d’entre nous le vit, finalement. L’enfance de l’auteure qui parle d’elle toujours à la troisième personne du singulier, est marquée par les récits des adultes, à table, ce qu’ils ont vécu et ce que l’Histoire nous apprend : « Dans le temps d’avant raconté, il n’y avait que des guerres et la faim. »

 

 

Dans l’après-guerre, en Normandie, « la plupart des vies se déroulaient dans le même périmètre d’une cinquantaine de kilomètres... » En juillet, l’horizon s’élargissait car la France était « arpentée par les coureurs du Tour dont on suivait les étapes sur la carte Michelin punaisée au mur de la cuisine. » Le silence était le fond des choses et le vélo mesurait la vitesse de la vie.

 

 

« Les garçons et les filles étaient partout séparés » et la réclame, sur Radio Luxembourg permettait de voir venir le progrès : « Il était dans le plastique et le formica, les antibiotiques et la Sécurité sociale, l’eau courante sur l’évier et le tout-à-l’égout, les colonies de vacances, la continuation des études et l’atome. » Il faudrait tout citer ou presque, parler du sexe qui « était le grand soupçon de la société qui en voyait les signes partout… Dans ces conditions, elles étaient interminables les années de masturbation avant la permission de faire l’amour avant le mariage. »

 

 

Annie Ernaux n’oublie rien, écrivant avec ce style précis qu’on lui connaît. Ses phrases peuvent être très courtes avant d’aborder de longs paragraphes, peu ou pas de points et des alinéas pour chaque idée, chaque souvenir. Chaque nouvelle étape part d’une photo retrouvée, photo qu’elle décrit minutieusement, détachant « elle » que l’on verra ainsi évoluer au fil du temps.

 

 

Mai 1968, le combat des femmes pour légaliser l’avortement et cette société qui a maintenant un nom : « société de consommation » avant « la société libérale avancée » de Giscard avec des décisions positives mais le refus de la grâce pour Ranucci… Heureusement, la lecture de Charlie-hebdo et de Libération donnent de l’air. Ainsi, le temps passe et s’accélère. Aux photos s’ajoutent les films super 8 avant la vidéo puis l’élection de François Mitterrand : « Tout paraissait possible. » Lors de sa réélection, en 1988, elle constate : « Il valait mieux vivre sans rien attendre sous la gauche que s’énerver continuellement sous la droite. » Khomeiny condamne à mort un écrivain, Salman Rushdie, coupable d’avoir offensé Mahomet mais le Pape aussi condamne à mort « en interdisant la capote mais c’était des morts anonymes et différés. »

 

 

C’est enfin le temps des repas avec ses enfants devenus adultes et ses petits-enfants pour ce qu’elle qualifie comme «une sorte d’autobiographie impersonnelle » qui permet de « sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais. »

Jean-Paul

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