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11 février 2016 4 11 /02 /février /2016 10:32

En vieillissant les hommes pleurent

par Jean-Luc Seigle

Flammarion (2012) 246 pages.

 

Jean-Luc Seigle nous propose de vivre une journée, le 9 juillet 1961, et la nuit qui suit avec Albert Chassaing (52 ans) et sa famille, plus quelques voisins. Nous sommes près de Clermont-Ferrand, dans le petit village d’Assys où tout le monde se connaît.

 

 

Albert Chassaing travaille « au noir » chez Michelin, est paysan comme son père et son grand-père mais excelle aussi à réparer montres et horloges. Avec Suzanne, son épouse, ils ont deux garçons. Henri, l’aîné, combat en Algérie. Gilles, le plus jeune, est encore scolarisé et dévore les livres. En ce moment, il est captivé par Eugénie Grandet.

 

 

Albert a vécu 4 ans et demi comme prisonnier de guerre en Allemagne. Quand il pense à Gilles, les larmes lui montent aux yeux car il l’impressionne. Alors que l’aîné a décroché un diplôme d’ingénieur, le second se distingue en poésie et par son imagination mais peine en orthographe.

 

 

D’une écriture simple et efficace, l’auteur captive vite son lecteur impatient de voir évoluer toutes ces personnes qui se croisent, se fâchent, échangent des souvenirs et suivent la passion de Suzanne pour la vie moderne. Elle rêve d’habiter un pavillon ou un appartement en ville, se débarrassant petit à petit de tout le mobilier de la ferme. La vieille table en chêne a été remplacée par une en Formica. Job, le chiffonnier devenu brocanteur avant d’accéder au rang d’antiquaire, n’a pas son pareil pour prélever les trésors du passé : « Étrangement, l’objet valait peu à l’achat, puis beaucoup plus à la revente. »

 

 

Le remembrement est à l’ordre du jour et c’est un sujet de dispute avec Liliane, petite sœur d’Albert, et André, son mari, qui sont pour. La dispute, au cours du repas dominical, est savoureuse, ce qui navre Suzanne car les convives oublient l’excellence du repas qu’elle avait préparé. Mais l’événement du jour est l’installation du premier poste de télévision du village, poste voulu par Suzanne car Cinq colonnes à la Une va diffuser un reportage sur la guerre d’Algérie et Henri doit y figurer.

 

 

D’autres personnages ont aussi un rôle important comme la mère d’Albert retombée dans l’enfance, Paul Marsan, le facteur-séducteur, M. Antoine, instituteur retraité qui va éveiller Gilles à l’Histoire et résoudre ses difficultés en orthographe, sans oublier Henriette Morvandieux, veuve de guerre qui a perdu un fils de 19 ans en 14-18.

 

 

En vieillissant les hommes pleurent, Albert le constate : « une incroyable pureté qui le lavait de tout » mais il ressasse toujours cette honte de la reddition sur la ligne Maginot que Gilles, enfant, nommait « L’Imaginot ». C’est le titre du dernier chapitre nous emmenant d’un bond en 2011, avec Gilles Chassaing, professeur de Lettres modernes à l’Université, livrant un cours extraordinaire sur le mensonge en politique à propos de la ligne Maginot : « Les soldats de la ligne Maginot ont été les premiers livrés aux Allemands par les autorités françaises. » C’est un formidable hommage et une mise au point que tout Français devrait lire.

Jean-Paul

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5 février 2016 5 05 /02 /février /2016 18:23

Et tu n’es pas revenu par Marceline Loridan-Ivens

Grasset (2015) 106 pages.

 

Livre très émouvant, Et tu n’es pas revenu écrit avec Judith Perrignon, journaliste et romancière, permet à Marceline Loridan-Ivens de s’adresser à Shloïme Rozenberg, son père, déporté en même temps qu’elle : « Toi à Auschwitz, moi à Birkenau ».

 

 

Elle a 15 ans quand elle vit ce drame comme des millions d’autres victimes de la barbarie nazie. Séparé d’elle par 3 km, son père réussit à lui faire passer un papier par l’intermédiaire de l’électricien qui changeait les rares ampoules des baraquements et cette lettre commençait par ces mots : « Ma chère petite fille. »

 

 

Petit à petit, les souvenirs reviennent. À Drancy, elle répète, comme les autres : « Nous allons à Pitchipoï », mot yiddish qui désigne une destination inconnue. Son père lui dit : « Toi tu reviendras peut-être parce que tu es jeune, moi je ne reviendrai pas. » Ils se sont croisés une fois, entre Auschwitz et Birkenau et elle écrit : « tu étais encore assez fort pour être leur esclave, comme moi. » Cette rencontre a failli leur être fatale puisque Marceline a été frappée, insultée alors que son père hurlait : « C’est ma fille ! »

 

 

Le matricule 78 750 gravé sur son avant-bras gauche signifie qu’elle a été retenue pour travailler en se faisant passer pour plus âgée qu’elle n’était. Les enfants, comme les vieillards étaient immédiatement, dès leur arrivée, dirigés vers les crématoires…

 

 

Elle parle aussi du retour, de ce qui aurait dû être la fin du cauchemar mais qui se transforme en une épreuve : « Personne ne voulait de mes souvenirs… » Sa mère veut savoir si elle a été violée et ne comprend pas que « nous étions la sale race juive, des Stück, des bêtes puantes. »

 

 

En même temps qu’elle raconte la vie qu’elle tente de retrouver, reviennent les tris de Mengele, les déplacements incessants devant l’avancée des Alliés : de Birkenau à Bergen-Belsen puis à Raguhn, à Leipzig et enfin à Theresienstad en Tchécoslovaquie, en avril 1945 où elle retrouve enfin la liberté, perdant hélas Renée, sa meilleure amie, emportée par le typhus comme tant d’autres.

 

 

Elle parle aussi de ses tentatives de suicide, de ceux qui n’ont pas supporté, de son premier mari mais surtout de Joris Ivens, un poète, un artiste, un grand du documentaire venu de Hollande, un homme qu’elle suivra au Vietnam, en Chine…

 

 

Enfin, elle rappelle que 76 500 juifs de France sont partis pour Auschwitz-Birkenau, qu’à 86 ans « le double de ton âge quand tu es mort », elle fait partie des 160 survivants qui vivent encore sur les 2 500 qui sont revenus mais surtout que 6 millions et demi de juifs sont morts dans les camps. Fallait-il en revenir ? « Juste avant que je m’en aille, je saurai dire oui, ça valait le coup. »

 

 

Et tu n’es pas revenu est un témoignage à lire absolument car Marceline Loridan-Ivens y a mis tout son cœur en même temps qu’une énergie incroyable, cette même énergie qui lui a permis de franchir tant d’obstacles.

Jean-Paul

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29 janvier 2016 5 29 /01 /janvier /2016 10:41

Le 29 septembre 1902, le grand écrivain Émile Zola est retrouvé mort dans sa chambre.  L'enquête conclut à une intoxication à l'oxyde de carbone due à une cheminée défectueuse. Mais un demi-siècle plus tard, l'affaire rebondit grâce au témoignage d'un fumiste qui dit avoir délibérément bouché le conduit de cheminée par vengeance pour son rôle dans l'affaire Dreyfus.

Roger Martin a fait de l’assassin de Zola le personnage central de son livre

Il est des morts qu’il faut qu’on tue

qui vient de paraître au Cherche-Midi…

Le 20 janvier 2016, Roger Martin était l'invité de Jacques Pradel, sur RTL, dans son émission L'heure du crime, à écouter ou réécouter en suivant ce lien : http://www.rtl.fr/actu/societe-faits-divers/zola-assassine-7781454287

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29 janvier 2016 5 29 /01 /janvier /2016 10:28

Berezina par Sylvain Tesson

Éditions Guérin (2015) 199 pages.

 

Sylvain Tesson aime les voyages, le risque, le froid, la solitude et écrit très bien. Lorsqu’il s’intéresse à l’Histoire, il le démontre d’une façon complètement originale, unique, en refaisant la retraite de Russie de la Grande Armée napoléonienne, 200 ans après… en side-car !

 

 

Si le titre du livre se focalise sur cette rivière de Biélorussie de 613 km, affluent du Dniepr, son récit parcourt tout le trajet, de Moscou à Paris. Quant à ce cours d’eau dont le franchissement, par les troupes de Napoléon pour échapper à celles du tsar, en 1812, après de très lourdes pertes, son nom, Berezina, est resté synonyme de désastre.

 

 

Le moyen de locomotion adopté est « une motocyclette avec panier adjacent », de marque Oural, choisie parce qu’elle est un fleuron de l’industrie soviétique, produit depuis 1930, que l’auteur connaît bien. « On ne sait jamais si elles démarreront mais une fois lancées, personne ne sait si elle s’arrêteront. » Un peu plus loin, il ajoute que sa conduite donne « l’impression de se tenir à cheval tout en barrant un chalutier. »

 

 

Chaque lieu traversé donne prétexte à une évocation historique avec le très grand froid comme point commun. Avec Cédric Gras (écrivain) et Thomas Goisque (photographe), le départ de Moscou se fait le 2 décembre, jour du sacre et d’Austerlitz. La Grande Armée, constituée de 100 000 hommes et de milliers de civils, de chevaux et de fourgons a quitté Moscou le 19 octobre 1812. Les mémoires du sergent Bourgogne, de Caulaincourt et autres barons d’Empire nourrissent la documentation historique.

 

 

À Smolensk, Vassili et Vitaly, deux amis russes, rejoignent enfin les Français, chacun sur son side-car Oural. Sylvain Tesson en profite pour les taquiner : « Les Russes furent les champions des plans quinquennaux parce qu’ils étaient incapables de prévoir ce qu’ils allaient faire eux-mêmes dans les cinq prochaines minutes. » Au fil du texte, il souligne toute l’horreur de ces campagnes militaires : « Fous de souffrance, décharnés, gelés, mangés de vermine, ils allaient devant eux… » mais, semble-t-il, n’en voulaient pas à Napoléon, étant toujours prêts à l’acclamer.

 

 

Voici enfin le passage de la Berezina, près de Borissov : « C’était le théâtre de l’apocalypse et on aurait dit le Loiret, » constate l’auteur. Les 26 et 27 novembre 1812, les victimes se comptent par milliers : « Le froid tua les plus faibles et rendit fous les autres. » Puis le voyage continue, s’écartant un peu de la route historique pour se terminer dans la cour des Invalides, à Paris.

 

 

C’est le moment de se poser de nombreuses questions. « L’Empereur avait réussi une entreprise de propagande exceptionnelle… Il avait réussi à étourdir les hommes, à les enthousiasmer, puis à les associer à son projet. » Impossible de ne pas penser à d’autres drames de l’Histoire récente et à toutes ces vies sacrifiées… Pourquoi ?

Jean-Paul

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24 janvier 2016 7 24 /01 /janvier /2016 19:00

Une femme aimée par Andreï Makine

Seuil (2013) 362 pages.

 

Retrouver et lire Andreï Makine est toujours un plaisir. Dans Une femme aimée, il nous emmène sur les traces de Catherine II, avec Oleg Erdmann, un cinéaste russe d’origine allemande, comme son héroïne, « une petite princesse allemande qui regardait tomber la neige sur la Baltique… ». Celui-ci tente de faire son métier en URSS, avant la chute du mur de Berlin et veut aller au-delà des clichés et des réputations toutes faites afin de tenter de comprendre cette femme qui multiplia les amants et les cruautés.

 

 

Le texte est prenant de bout en bout grâce à l’alternance des séquences historiques et des démêlés quotidiens de celui qui écrit un scénario sur la vie de la Grande Catherine afin de reconstituer sa vie. Née en 1729, à Stettin, en Poméranie, elle se nommait Sophie Augusta Frédérique d’Anhalt-Zerbst. Elle a 14 ans quand elle vient en Russie épouser Pierre III. Son fils, Paul naît en 1754. Pierre III est renversé et tué en 1762 et Catherine monte sur le trône. En 1784, l’empire russe annexe la Crimée… Puis, en 1795, suite à un troisième partage, la Pologne perd son indépendance. Deux ans plus tard, Catherine II meurt à 67 ans.

 

 

Oleg ne veut pas se contenter de l’histoire officielle, trop facile alors que, pour pouvoir vivre, il doit travailler aux abattoirs de Leningrad et partager un appartement communautaire. Ainsi, l’auteur nous fait passer des difficultés d’une vie assez ordinaire aux amants de l’impératrice qui « alimente la fougue de ses hommes avec un cocktail de sexe et de violence. » Après avoir parlé de Potemkine « qui choisissait pour elle de nouveaux amants », il précise : « Le favoritisme comme institution, le sexe comme forme de gouvernement, l’orgasme comme facteur de vie politique. »

 

 

Après bien des discussions avec son amie Lessia, Oleg présente son scénario devant le CEAC (Comité d’État pour l’art cinématographique). C’est le moment où son histoire remonte à la surface avec Sergueï, son père, d’origine allemande, considéré comme fou. Il construisait des maquettes de palais, de châteaux car il était architecte. Il avait réussi à s’engager dans l’Armée rouge en s’affirmant comme Juif et non Allemand. « Revenant du front, en 1945, il avait l’impression qu’une parcelle des crimes allemands lui était imputable. » Sa mère avait été déportée en Sibérie comme tous les Russes d’origine allemande et son père répétait : «… dire que tout cela m’arrive à cause de cette petite Allemande devenue la Grande Catherine. »

 

 

La situation politique évolue. Gospodine (monsieur) a remplacé camarade, Leningrad est redevenue Saint-Pétersbourg. Douze ans après, Oleg réalise des films pour des oligarques mais Catherine II le hante. Était-elle « une femelle en chaleur » ou « une championne de jeux politiques » ? L’auteur n’oublie pas de relier l’histoire de son pays d’origine avec celle de la France, Voltaire, la Révolution. Voilà maintenant qu’Oleg réalise une série télévisée sur Catherine II…

 

 

Comment raconter l’Histoire ? « On connaît des faits, des protagonistes. Les historiens proposent des interprétations. » Oleg se souvient de Lanskoï, le seul qui ait peut-être vraiment aimé Catherine et ce départ envisagé : « Deux cavaliers sur une route nocturne, deux êtres qui, pour s’aimer, quittent les jeux de ce monde » et retrouve Eva…

Jean-Paul

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18 janvier 2016 1 18 /01 /janvier /2016 10:36

Autour du monde par Laurent Mauvignier

Les éditions de Minuit (2014) 371 pages.

 

Ce pourrait être un recueil de nouvelles mais Autour du monde est bien plus que cela. Laurent Mauvignier, pour son dixième roman, a réalisé une œuvre littéraire pleine et captivante car les tranches de vies qui se succèdent ont un lien : le terrible tremblement de terre suivi d’un tsunami qui a ravagé une partie du Japon, le 11 mars 2011.

 

 

Avec une fluidité remarquable, l’auteur fait passer son lecteur du Japon en mer du Nord puis aux Bahamas, en Israël, à Moscou, au Canada, en Tanzanie, à Rome, au large de la Somalie, au nord de l’Italie près de la frontière slovène, en Thaïlande, aux États-unis et à Paris avec une famille japonaise qui ne peut pas rentrer à cause de la catastrophe, bouclant ainsi ce tour du monde fait de destins allant du plus ordinaire au plus extraordinaire.

 

 

Tout cela est mené avec un style efficace, très prenant, par un écrivain possédant un sens du détail très poussé. Yûko et son ami mexicain, Guillermo, ouvrent le récit « Dans un pays où la langue est aussi abstraite qu’une toile de Pollock, une langue qui lui semble ne pas avoir de grammaire, d’ordre établi. » Une avalanche de verbes traduit l’effet de cette vague immense qui dévaste tout : « L’eau va étriller, écraser, déporter. L’eau va tout envahir. Se répandre, répandre sa marée noire de boue… L’eau qui monte. Qui avale et prend tout. » Plus loin, il parle « d’un festin amer et monstrueux. »

 

 

Salma à Jérusalem, sur la terre de ses grands-parents, découvre la vie quotidienne des Palestiniens lors d’un passage au check-point : humiliations, brimades, fouilles systématiques, désespoir mais aussi misère derrière ce mur censé protéger Israël des terroristes.

 

 

Impossible de passer sous silence les retrouvailles entre Syafiq et Stas, à Moscou, une scène extraordinaire, cascade de mots, d’actions pour deux hommes qui font l’amour. À Dubaï, M. Arroyo, originaire des Philippines, travaille dans un hôtel au service des « touristes qui vivent leur rêve en venant dans un pays qui est une bulle de savon sophistiquée, fragile et improbable. »

 

Le safari en Tanzanie de ces riches Australiens révèle un comportement odieux puis voilà Rome avec Peter et Fancy : « Rome, on y vient même un peu pour désirer ce retour, organiser la nostalgie qu’on aura bientôt et qui pointe son nez avant d’être reparti. » Après avoir laissé Juan et Paula, sur leur catamaran, aux prises avec les pirates Somaliens, c’est l’histoire édifiante de Giorgio et Ernesto, deux retraités italiens qui rêvent de remporter le jackpot dans un casino, en Slovénie : « Des excès ? Quels excès ? On rejoue et on perd et on gagne, à la fin on reperd indifféremment tout et même plus encore. »

 

 

Enfin, l’auteur nous offre le road-movie de Vince, auto-stoppeur hyper-réac et raciste puis c’est l’émouvante Fumi (8 ans) qui veut absolument raconter ce qu’elle découvre en France à sa mamie restée au Japon. Hélas, Ichiro, le grand frère rappelle l’horrible réalité, ce mur de 5 m, censé protéger le village de leurs grands-parents et qui a été emporté par des vagues de 10 à 15m.

Jean-Paul

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12 janvier 2016 2 12 /01 /janvier /2016 13:46

La place par Annie Ernaux.

Gallimard (1983), Folio plus classiques (2006) 113 pages.

Prix Renaudot 1984

 

Annie Ernaux fait partie des écrivains que l’on étudie maintenant au lycée. La place est donc édité en version classiques, bel hommage à cette auteure qui écrit sur ce qu’elle a vécu, senti, ressenti, sur cette place acquise dans la société, tout en ayant le sentiment d’avoir peut-être trahi ses origines.

 

 

Le livre commence par les épreuves pratiques du Capes, dans un lycée de La Croix-Rousse, à Lyon : « Le soir même, j’ai écrit à mes parents que j’étais professeur « titulaire ». Ma mère m’a répondu qu’ils étaient très contents pour moi. » Hélas, deux mois après, jour pour jour, son père est mort, à 67 ans, « Ma mère n’a fermé le commerce que pour l’enterrement. Sinon, elle aurait perdu des clients… » À la fin du livre, l’auteure reviendra sur ces moments douloureux vécus avec son jeune fils.

 

 

Décidée à écrire un roman racontant la vie de son père, elle abandonne ce projet pour relater tout simplement ses paroles, ses gestes, ses goûts, les faits marquants de sa vie « tous les signes objectifs d’une existence que j’ai aussi partagée ».

 

 

En pays de Caux, à 25 km de la mer, son grand-père « était un homme dur, personne n’osait lui chercher des noises. » Il ne savait ni lire, ni écrire. Sa grand-mère tissait chez elle mais avait appris à l’école des sœurs. Son père fut retiré de l’école à 12 ans alors qu’il était dans la classe du certificat d’études, placé comme garçon de ferme, jusqu’au régiment. À son retour, « il n’a plus voulu retourner dans la culture. »

 

 

C’est dans une corderie qu’il rencontre celle qui deviendra sa femme. Fidèle à son habitude, Annie Ernaux détaille la photo de mariage, parle du logement de ses parents, de la première naissance, cette sœur qu’elle ne connaîtra jamais, morte de la diphtérie à l’âge de 7 ans. Trop vieux pour être rappelé en 1939, son père fuit à vélo devant l’avancée allemande alors que son épouse, enceinte, part en voiture. Finalement, ils reviennent à Lillebonne (L… dans le texte) où la petite épicerie que tenait sa mère, a été pillée.

 

 

Ainsi, elle déroule la vie de ses parents mêlée à la sienne. Elle constate : « j’émigre doucement vers le monde petit-bourgeois. » Puis, un peu plus loin : « Mon père est entré dans la catégorie des gens simples ou modestes ou braves gens. » Il avait l’habitude de dire : « que j’apprenais bien, jamais que je travaillais bien. Travailler, c’était seulement travailler de ses mains. »

 

 

Ce père qui disait : « Vous avez bien raison d’en profiter. », la « conduisait de la maison à l’école sur son vélo. Passeur entre deux rives, sous la pluie et le soleil. » Ce passage dans un univers radicalement différent, « le monde bourgeois et cultivé » crée chez Annie Ernaux (photo ci-dessus) un douloureux malaise et revient toujours la même question : quelle est sa place ?

Jean-Paul

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4 janvier 2016 1 04 /01 /janvier /2016 11:03

Les Vieux Fourneaux BD par Paul Cauuet et Wilfrid Lupano

Dargaud (2014) 1. Ceux qui restent (56 pages + cahier graphique)

2. Bonny and Pierrot (56 pages) et 3. Celui qui part (64 pages).

 

Plongez-vous sans délai dans la lecture des Vieux Fourneaux, BD qui collectionne les récompenses dont le Prix des libraires 2014 et le Fauve du public à Angoulême 2015.

 

 

Paul Cauuet et Wilfrid Lupano n’en sont pas à leur premières BD mais à Toulouse où ils résident, ils ont réussi un véritable petit bijou truffé d’humour, un véritable régal alliant remarquablement le dessin, la couleur et le texte.

 

 

Ceux qui restent. L’histoire débute avec Pierrot Mayou qui va chercher son vieux complice, Mimile, dans sa maison de retraite, la résidence Meuricy… pour aller à l’enterrement de leur amie, Lucette. Hélas, malgré les prodiges réalisés au volant par Pierrot, ils arrivent trop tard. À peine ont-ils remarqué Sophie, fille de la défunte, portrait craché de sa mère, qu’Antoine, son grand-père les apostrophe : « Salut, les cons… J’aurais dû vous dire que c’était un apéro, vous seriez peut-être arrivés à l’heure. »

 

Nous cernons un peu plus les personnages lorsque Jeanine, DRH qui avait licencié Lucette du labo Garan-Servier, ose dire son petit mot. Antoine retrouve ses réflexes de vieux syndicaliste et se met en colère aussitôt. Les souvenirs reviennent avant la visite chez le notaire. Lucette avait un théâtre de marionnettes Le Loup en slip, repris par sa fille. Pierrot fait partie d’un groupe de non-voyants anarchistes Ni yeux, ni maître mais n’a pas le temps de souffler car les voilà partis à la poursuite d’Antoine jusqu’en Toscane. Sophie avoue enfin : « Pour de vieux flibustiers, vous avez de beaux restes. »

 

 

Bonny and Pierrot. Dans le second tome, les auteurs ne se privent pas de brocarder ces boulangeries où l’on ne peut plus vendre une simple baguette mais des variantes affublées des noms les plus ridicules : sarmentine, fleurimeuline du pape, grand siècle, câlinette, essentielle, origine mais « l’essentielle est à la farine de meule, ça change tout. » Hilarant !

 

Quand Pierrot reçoit un colis extraordinairement rempli et signé Ann Bonny, l’histoire s’emballe. Antoine découvre l’Archipel Anarchiste Autonome de la mer de Paname où chacun a son île. D’ailleurs, on lui précise vite : « L’anarchie, c’est pas le bordel, Mon cher ! C’est l’ordre moins le pouvoir, nuance. »

 

 

Au passage, les auteurs nous parlent du scandale des logements vides : deux millions ; des manifs contre l’OAS et pour la paix en Algérie au métro Charonne avec l’histoire d’Anita, en février 1962 ; du net avec Arno Nimousse ; des meuniers industriels avec la réunion annuelle des actionnaires du groupe Holderen mais c’est l’histoire édifiante de l’île de Nauru qui permet de rappeler que « La planète est notre maison et que nous n’en avons pas d’autre… »

 

 

Celui qui part. Par bonheur, l’histoire continue et c’est une nouvelle venue, Berthe des Ravines, qui en est l’épicentre mais toujours avec nos trois lascars qui n’en finissent plus de révéler leur passé. Pierrot se fait remarquer, à Paris, au cours d’ « une action militante croquignolesque », déguisé en abeille mais « Y a pas de tenue pour s’indigner ! »

 

 

Des pluies diluviennes ont inondé une partie du village et Pierrot constate : « Ils ont engraissé les banques toute leur vie comme des esclaves pour se payer leur petit pavillon de merde et leur piscine qu’ils comptent pas sur moi pour venir leur racler la véranda ! »

 

 

Les gosses du village sont là aussi. Privés de jeux vidéo, ils les appliquent à la réalité avec ce lance-pierre à poules : « On jouait à angry birds. » mais Pierrot constate : « Allez, retournez à vos jeux vidéo. Z’êtes pas de taille pour la vraie vie. »

 

 

Le dessin est toujours aussi efficace, agréable, avec des personnages aux têtes incroyables comme celle de cet Australien qui cherche « Le Biouche. » Il y a aussi ce trésor des pirates que tout le monde espère découvrir mais revenons aux abeilles car « Notre vidéo de l’attaque des abeilles à fait « la buse » sur internet. C’est comme ça qu’on dit quand ça marche. » Et comme les auteurs ont noté « Fin de l’épisode » au bas de la page 64, espérons une suite à cette histoire si drôle et si juste.

 

 

Un immense Merci d’abord à Sylvie qui m’a conseillé cette BD pas ordinaire et un autre à Vincent qui m’en a facilité la lecture sans délai.

Jean-Paul

 

 

 

 

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25 décembre 2015 5 25 /12 /décembre /2015 22:03

Trompe-la-mort par Jean-Michel Guenassia

Albin Michel (2015) 387 pages.

 

Jean-Michel Guenassia, auteur du Club des incorrigibles optimistes, vient de publier une belle fresque avec Trompe-la-mort, un livre d’aventures et de savoureuses réflexions sur notre monde qui emmène le lecteur jusqu’en Inde, le ramenant en Angleterre puis sur des terres où la guerre a fait et fait encore rage.

 

Tom raconte son histoire, à la première personne du singulier. Normalement, il est mort le 5 février 2004, à 7 h 35, dans un accident d’hélicoptère… et c’est une belle occasion pour rappeler ce que fut sa vie jusque-là. Né à New-Delhi, en 1969, d’un père, Gordon, ingénieur informaticien et d’une mère, Fulvali, « délicate comme une fleur », ingénieure dans la même entreprise, il grandit en Inde où ses parents ont décidé de rester, même si sa mère a été reniée par sa famille à cause de ce mariage. Le petit Tom est élevé par une nourrice, Dhanya, qui lui apprend à parler hindi. Au passage, nous découvrons la passion des Indiens pour les cerfs-volants et nous sommes grisés par la vitesse des rickshaws dans les rues bondées de Delhi.

 

La vie de Tom bascule une première fois lorsque ses parents rentrent à Londres pour soigner sa mère, malade. Il a 8 ans. Pour lui, le choc est brutal et il déteste aussitôt ce pays : « C’était moche, ça puait, c’était triste à mourir… J’ai détesté cette ville lugubre… En Inde, la mousson était une bénédiction du ciel, ici l’humidité était une plaie. » Heureusement, en promenade avec sa mère dans le parc de Greenwich, il rencontre Karan et Jaipal, fils de familles indiennes, qui jouent au cricket, et sa vie s’illumine. Hélas, un premier accident grave marque sa vie, à 13 ans. Puis l’amour lui fait découvrir Shadvi, sœur cadette de Jaipal et il abandonne le cricket pour le tennis. : « Elle avait des yeux et de longs cheveux noirs et une peau sombre superbe qu’elle essayait de blanchir… »

 

Des catastrophes en série vont ensuite marquer sa vie. Alors qu’il refuse d’accepter tout ce qui se passe autour de lui, il part s’engager dans les Royal Marine, à 18 ans. Thomas Larch va mériter son surnom de Trompe-la-mort. D’Irlande du nord au sud de l’Irak mais aussi en Sierra Leone, en Afghanistan avec, en prime, un accident de voiture en France, lors d’une permission, notre homme devient un héros grâce à un film réalisé par Helen McGunis, pour la BBC.

 

Ce film qui lui assure la célébrité, le fait réagir très négativement : « Pour la première fois de mon existence, j’ai eu honte… J’étais présenté comme un surhomme et comme un défenseur acharné des valeurs britanniques et de l’honneur de la nation. » Après bien des vicissitudes, l’histoire extraordinaire de cet homme nous ramène en Inde à la recherche d’Alex, fils de milliardaire… « Je replongeais dans l’horreur oubliée… J’étais fasciné par ces êtres noirs, décharnés, sales, tordus… Je suis né dans cette ville. J’espérais y retrouver mes racines mais je ne comprends rien à ce monde. »

Jean-Michel Guenassia prouve une nouvelle fois tous ses talents de conteur et fait vivre des moments extraordinairement palpitants à ses lecteurs, sur les pas de son héros.

Jean-Paul

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20 décembre 2015 7 20 /12 /décembre /2015 18:11

Si vous cherchez encore une idée de beau cadeau pour Noël... offrez le Prix Goncourt 2015 !

Boussole par Mathias Enard

Actes Sud (2015). 377 pages

Prix Goncourt 2015

 

Au cours d’une nuit d’insomnie, Franz Ritter, musicologue viennois, au travers de la plume virevoltante de Mathias Enard, nous prend et nous emmène d’occident en orient et du nord au sud, en dégageant, au fil des pages, toutes les imbrications et tous les courants qui traversent des mondes que l’on tente trop souvent de séparer.

 

 

Alors que, pour oublier une maladie qui le ronge, Franz fume de l’opium et regarde M. Gruber, son voisin qui promène son chien, il relit ce courrier reçu par la poste, un tiré à part envoyé depuis le Sarawak, un État de Malaisie, situé sur l’île de Bornéo, avec pour simple dédicace : « Pour toi très cher Franz, je t’embrasse fort, Sarah. »

 

 

Sarah est le grand amour de Franz mais cette belle universitaire parcourt le monde et les rares moments vécus ensemble n’ont jamais été très concluants. Franz était à la soutenance de sa thèse, quinze ans auparavant et les souvenirs reviennent : « …impossible, à Paris en 1999, devant une coupe de champagne, de s’imaginer que la Syrie allait être dévastée par la pire violence, que le souk d’Alep allait brûler, le minaret de la mosquée des Omeyades s’effondrer, tant d’amis mourir ou être contraints à l’exil… » Ainsi, la dramatique actualité ressurgit régulièrement tout au long du roman.

 

 

Rythmé par les heures interminables de la nuit, le récit nous emmène sur les pas des musiciens, des poètes, des écrivains dont les œuvres sont influencées volontairement ou non par l’Orient. Franz détaille ses souvenirs de voyage comme ce séjour en Turquie pour étudier la musique européenne à Istanbul, du XIXe au XXe siècle ainsi qu’un séjour iranien très instructif. Au cours de fouilles menées en Syrie, il remarque : « là où en Europe ils étaient contraints par leurs budgets à creuser eux-mêmes, les archéologues en Syrie, à l’image de leurs glorieux prédécesseurs, pouvaient déléguer les basses besognes. »

 

 

Plus loin, un passage éclaire justement l’actualité : « L’Europe a sapé l’Antiquité sous les Syriens, les Irakiens, les Égyptiens ; nos glorieuses nations se sont approprié l’universel par leur monopole de la science et de l’archéologie, dépossédant avec ce pillage les populations colonisées d’un passé qui, du coup, est facilement vécu comme allogène : les démolisseurs écervelés islamistes manient d’autant plus facilement la pelleteuse dans les cités antiques qu’ils allient leur profonde bêtise inculte au sentiment plus ou moins diffus que ce patrimoine est une étrange émanation rétroactive de la puissance étrangère. »

 

 

Le lecteur doit se laisser prendre dans ce tourbillon qui nous fait rencontrer des noms illustres (Mozart, Beethoven, Liszt, Schubert, Berlioz, Bizet, Rimski-Korsakov, Debussy, Bartók, Schönberg… mais aussi Flaubert, Chateaubriand, Balzac…) ainsi que d’autres bien moins connus. Franz Ritter, toujours passionné par son art, avoue même : « La musicologie est à la musique ce que l’horlogerie est au temps. »

 

 

Le voyage nous mène jusqu’en Chine, au Vietnam, en Corée où « l’orient de l’Orient, n’échappe pas à non plus à la violence conquérante de l’Europe » car Sarah est « friande de missionnaires, martyrisés ou non ; ils sont, disait-elle, la vague souterraine, le pendant mystique et savant de la canonnière – l’un et l’autre avancent ensemble, les soldats suivant ou précédant de peu les religieux et les orientalistes qui parfois sont les mêmes. »

 

 

Boussole, un livre que l’auteur dédie, entre autres, aux Syriens, mérite donc amplement son titre, ainsi que la belle récompense littéraire bien méritée.

Jean-Paul

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Published by Les amis et proches de Jean-Paul Degache
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