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24 avril 2016 7 24 /04 /avril /2016 10:48

Vous pouvez retrouver Didier Daeninckx dans Charlie Hebdo de cette semaine (n°1239 du 20 avril 2016). Dans un entretien avec Antonio Fischetti, il parle de son dernier livre "L'École des colonies" (éditions Hoëbeke) qui raconte les dégâts entraînés, aujourd'hui encore, par la méconnaissance de l'histoire de la colonisation.

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23 avril 2016 6 23 /04 /avril /2016 07:53

La mort n’oublie personne par Didier Daeninckx

Folio policier (2014) 189 pages. Denoël (1989)

 

La mort n’oublie personne, « Ce cri contre l’injustice », comme nous l’a dédicacé Didier Daeninckx, lors de Sang d’encre 2014, à Vienne, débute à Blavaincourt, le 8 mars 1963, dans une école professionnelle des Charbonnages de France. Le jeune Lucien Ricouart n’en peut plus d’être toujours traité de « fils d’assassin » et il prend la fuite pendant que la troupe charge une manifestation de mineurs…

 

 

Le jeune Lucien est retrouvé noyé après avoir écrit, sur la terre : « Mon père n’est pas un assassin. » Le récit revient alors en arrière, le 20 juin 1944, à Cauchel, et c’est Jean Ricouart, père de Lucien, retraité, qui raconte. Il avait 17 ans et résistait contre l’occupant. Ayant suivi Moktar pour tuer un soldat allemand, le coup tourne mal et Moktar est abattu alors qu’il protégeait la fuite de son jeune camarade. Ce dernier est obligé de se cacher, trouve l’amour avec Marie et, chez le facteur Lenglart qui l’héberge, il découvre les lettres de dénonciation envoyées par « les bons Français » à l’occupant nazi…

 

 

Justement, une nouvelle mission, avec le Capitaine Camblain, l’emmène dans une ferme où le père est un dénonciateur et le fils, délégué cantonal de la Légion des volontaires français contre le bolchevisme. Auparavant, une autre mission, chez un imprimeur, ne s’était pas bien passée… Le 5 juillet 1944, Jean Ricouart est arrêté par les Miliciens, battu et torturé. Il se retrouve dans la prison de Loos-lès-Lille où un co-détenu, instituteur, s’occupe de lui : « Il me fit connaître Rimbaud et Trenet, Fréhel et Apollinaire. »

 

 

« On nous transféra la veille du 14 Juillet, au petit matin. Les matons, des Français pour la plupart, nous éjectèrent de nos cellules à coups de matraques et nous remirent aux Allemands… » C’est ainsi que commence ce voyage vers l’enfer partagé avec tant d’autres et dont témoigne un numéro tatoué en bleu sur son bras. Après cinq jours d’horreur, c’est le camp de Shorfheide-Neumark puis les marches de la mort car les SS ne veulent pas laisser de traces de leurs crimes contre l’humanité.

 

Lorsqu’il revient enfin, il pèse à peine 34 kg et il est un ancien déporté de… 19 ans. Il retrouve enfin Marie et l’épouse en août 1947 mais voilà qu’il est convoqué par un juge d’instruction, accusé de complicité de meurtre et jeté en prison ! Il sont six anciens résistants devant un jury composé de riches paysans, de commerçants et de notables, « Le Peuple français jugeait en toute sérénité des inconnus venus du pays des gueules noires, les assassins d’un fermier et d’un notable… Les jurés qui avaient dormi sur leurs deux oreilles entre 1940 et 1944 après avoir compté l’argent du marché noir… »

 

 

L’avocat général et les juges étant d’accord entre eux, ils sont tous condamnés mais des années après, la bêtise et la méchanceté ont tué un jeune homme qui ne supportait pas la calomnie. Après d’inattendues révélations, l’épilogue arrive enfin. Il faut lire La mort n’oublie personne car ce que décrit Didier Daeninckx est toujours d’actualité, hélas.

Jean-Paul

 

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18 avril 2016 1 18 /04 /avril /2016 17:51

Apocalypse Bébé par Virginie Despentes

Bernard Grasset (2010) 342 pages. Prix Renaudot 2010.

 

Distingué par un prix littéraire prestigieux, le septième roman de Virginie Despentes se dévore avec jubilation. Le style est toujours très percutant, excessivement actuel.

 

 

Apocalypse Bébé commence à Paris : « Les saisons s’enchaînaient façon paquets de bonbons faciles à gober et colorés. » Lucie Toledo, sorte de détective privée, parle à la première personne du singulier : « J’ignore à quel moment la vie a commencé à cesser de me sourire. » Chargée de suivre Valentine, « une ado nymphomane, défoncée à la coke et hyper active, une de plus », elle a perdu bêtement sa trace. La grand-mère, Jacqueline Galtan, « bien rafistolée pour son âge », est furieuse. Elle offre 5 000 € de prime à Lucie si elle la retrouve.

 

 

Le père de Valentine, François Galtan, est romancier mais il attend le succès, en vain. Après trois romans écrits en trois semaines, « sous Solupred », il était devenu « une grosse baleine » accro à la cortisone. L’arrêt brutal du médicament l’avait plongé dans une sévère dépression. À 50 ans, après deux divorces et trois mariages, il s’en remet à sa mère pour retrouver sa fille.

 

 

Pour réussir sa recherche, Lucie contacte La Hyène, un personnage qui reviendra dans Vernon Subutex 1 et 2 : « ses jambes sont longues et fines dans son petit jean blanc, elle a la maigreur chic, un corps qui tend à disparaître et porte bien les fringues… ses yeux sont très grands, sombres, elle est ridée façon vieille Indienne, ça rend son visage expressif. »

 

 

Nous suivons donc le périple des deux enquêtrices qui commencent par le lycée de Valentine. Séquence nostalgie pour Lucie : « les larmes me montent aux yeux quand je vois qu’on écrit toujours à la craie sur un grand tableau noir… » mais, un peu plus loin : « à 3 500 € le trimestre, j’imagine que les gamins qui se font exclure doivent avoir au minimum essayé d’en tuer d’autres à la tronçonneuse. »

 

 

Au passage, nous faisons connaissance avec Claire, l’épouse actuelle de Galtan : « Ni hostile, ni intrusive » avec Valentine qui était infecte avec elle. Puis arrive Rafik, l’informaticien qui « a vu juste, le portable est devenu une prothèse indissociable des enfants, et les parents ne voient pas pourquoi ils n’y auraient pas recours pour savoir, en temps réel, ce qu’ils font, disent, envoient, reçoivent et dans quels lieux ça se déroule. »

 

 

Avant que l’action se déplace à Barcelone, nous faisons connaissance avec Yacine et la famille de Vanessa, la mère biologique de Valentine. Justement, elle vit dans la capitale de la Catalogne. L’auteure est féroce envers cette ville : « La ville prend la forme d’un boucan intense. Les gens klaxonnent à tout bout de champ, des machines extravagantes éventrent les sols et exhibent les entrailles de la ville, à grand renfort de bruit. Ça ressemble à une coutume locale. » Les plages si sales ne sont pas épargnées puis il y a la drogue, le sexe, une sorte de plaidoyer pour les amours féminines, les mots lesbienne et gouine revenant très souvent.

 

 

Apocalypse Bébé se termine par un coup de théâtre, une fin un peu rocambolesque mais, qu’on l’apprécie ou non, reste le régal de la lecture et un regard critique tellement nécessaire sur notre monde.

Jean-Paul

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11 avril 2016 1 11 /04 /avril /2016 13:26

Limonov par Emmanuel Carrère

P.O.L. (2011) 488 pages.

Prix Renaudot 2011

 

Parler d’une personnalité aussi complexe que Limonov, tenter de raconter son parcours plus que tortueux était un défi que seul un auteur bien au fait de l’histoire russe pouvait réaliser, ce que n’a pas manqué de réussir Emmanuel Carrère, avec le talent qu’on lui connaît (Le Royaume, L'Adversaire).

 

Entre octobre 2006 et septembre 2007, l’auteur repart à Moscou, après le meurtre d’Anna Politkovskaïa : « Que la police ou l’armée soient corrompues, c’est de l’ordre des choses. Que la vie humaine ait peu de prix, c’est la tradition russe. » Le décor ne peut pas être planté plus explicitement. Depuis octobre 2002 et le théâtre de la Doubrovka où environ 150 personnes (otages et preneurs d’otages) ont été gazées par les forces spéciales, une foule se rassemble devant ce théâtre. Parmi ces gens, Emmanuel Carrère (photo ci-dessous) remarque Limonov.

 

 

Il se souvient qu’au début des années 80, à Paris, « Limonov était notre barbare, notre voyou : nous l’adorions. » Il s’est battu ensuite avec les Serbes et a créé, en Russie, un parti national-bolchevik avant d’être arrêté en 2001 et emprisonné. Anna Politkovskaïa et Elena Bonner (veuve d’Andreï Sakharov) l’avaient défendu. À 65 ans, il a écrit sept à huit livres dont le meilleur s’intitule Journal d’un raté, a aidé ses compagnons de cellule et rêve d’une révolution orange. Une vraie légende vivante.

 

 

Le retour au passé est inévitable et nous voilà en Ukraine, en 1943, le 2 février, jour de la naissance d’Edouard, vingt jours avant que la 6e armée du Reich ne capitule à Stalingrad. C’est l’occasion pour l’auteur de décrire la Russie de l’après-guerre.

 

 

Lorsque Staline meurt, en 1953, Edouard est « délégué du soviet des Pionniers de sa classe » et n’a que 10 ans. Il lit Alexandre Dumas et Jules Verne mais sa vie devient de plus en plus chaotique. Il tient les marathons d’ivrognerie russes, les zapoï. Un soir d’ivresse, il se bat, est arrêté, donne des coups de couteau à un policier puis est condamné à cinq ans de colonie pénitentiaire, condamnation ramenée à 15 jours grâce à l’intervention de son père. Toutefois, cela ne calme pas le jeune homme décidé à devenir « un roi du crime, pas un second couteau. »

 

 

Son histoire très détaillée foisonne d’événements, d’exploits plus ou moins avouables et d’aventures amoureuses. Il est fondeur dans une usine, vendeur de livres puis devient tailleur mais lit toujours et se met à écrire. Enfin, il s’installe à Moscou en 1967 où il tente de faire connaître ses poèmes. C’est en 1974 qu’il quitte l’Urss, comme Soljenitsyne. On le retrouve ensuite à New York : « Quand on vient de Moscou, c’est comme si on passait d’un film en noir et blanc à un film en couleurs. »

 

 

Enfin, revenu au pays, il est inculpé de terrorisme, connaît les prisons les plus dures mais lit et écrit toujours. Depuis son intermède carcéral, il est un opposant vertueux à Poutine, devenu « le patron ». Son mouvement se nomme « Stratégie 31 » et la vie continue pour Edouard Limonov.

Jean-Paul

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6 avril 2016 3 06 /04 /avril /2016 08:54

Check-point par Jean-Christophe Rufin

nrf, Gallimard (2015) 386 pages.

 

Si Jean-Christophe Rufin nous a régalés dans chacun de ses livres (Rouge Brésil, Le Grand Cœur, Immortelle randonnée, Le collier rouge), avec Check-point, il réussit un véritable thriller, un roman qui vous happe de la première à la dernière ligne tout en abordant le thème des missions humanitaires, sujet devenu très ambigu ces dernières années, un sujet qu’il connaît très bien.

 

 

Après un prologue qui met l’eau à la bouche, nous voilà avec deux camions de 15 tonnes partant de Lyon pour Kakanj, en Bosnie-Herzégovine : « On est des humanitaires, pas des touristes », rappelle Lionel, chef de de la mission « La tête d’or », une œuvre caritative lyonnaise.

 

 

Au fil des pages, nous faisons connaissance avec les quatre autres membres du groupe : Maud (21 ans), Vauthier (40 ans) qui sont avec Lionel dans le premier camion, plus Alex et Marc, dans le second. Lorsqu’ils approchent de la Krajina, « Il n’y avait encore aucune trace de combats, à part celui que les hommes menaient de toute éternité contre la nature pour en tirer leur subsistance. »

 

 

Dans le groupe, l’ambiance est lourde lorsqu’ils arrivent au premier check-point. L’auteur, membre de l’Académie française, n’oublie pas de justifier l’emploi de cette expression à la place de point de contrôle : «…l’expression du chaos, de la violence et du morcellement que connaissent les pays soumis à une guerre civile… »

 

 

Les tensions s’aggravent dans le groupe en même temps que nous faisons plus ample connaissance avec chaque personnalité. Alex et Marc ayant énervé quelques miliciens, Lionel décide de les séparer. Maud remplace Marc dans le deuxième camion et roule donc avec Alex qui ne tarde pas à livrer quelques confidences.

 

 

L’enclave croate de Kakanj est encerclée par les Musulmans, eux-mêmes encerclés par les Serbes. Le but est de ravitailler femmes, enfants et vieillards pris au piège car ils sont réfugiés dans une mine de charbon. Un camion tombe en panne, les révélations se succèdent et tout s’emballe soudain. Marc et Vauthier se battent. Respiration : un poteau indicateur troué de balles annonce « Sarajevo : 120 km » et l’auteur rappelle que, « Dix ans plus tôt, quand la ville accueillait les Jeux Olympiques, on pouvait venir se balader ici pour la journée depuis la capitale et pique-niquer en famille. »

 

 

Avant de passer un pont, quand Lionel annonce qu’ils viennent de Lyon, un ancien joueur professionnel de Lens, milicien armé jusqu’aux dents réagit : « Lyon ! Félicitations. Un grand club, l’OL. On les rencontrait tous les ans et chaque fois, on se prenait deux-zéro. » Ils venaient de quitter le QG de l’ONU et l’horreur ne tarde pas : « C’était une nature triste qui portait en elle le malheur. » Dans un champ, femmes et enfants massacrés. On accuse Arkan, chef de guerre incontrôlé.

 

 

À partir de là, tout s’emballe, deux membres du groupe franchissent une ligne invisible et le lecteur ne peut plus lâcher le livre… C’est pourquoi nous n’en dirons pas plus.

Jean-Paul

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23 mars 2016 3 23 /03 /mars /2016 08:36

 

Philippe Geluck : “Pour un artiste, la meilleure réponse à ces actes violents est de continuer à pratiquer son art

Source : Jean-Baptiste Roch de Télérama.fr : http://www.telerama.fr/monde/philippe-geluck-pour-un-artiste-la-meilleure-reponse-a-ces-actes-violents-est-de-continuer-a-pratiquer-son-art,140115.php#xtor=EPR-126-newsletter_tra-20160323

Dans la préface de sa Trilogie de l'homme devant la guerre (Le Livre de Poche, 2015), préface écrite en mai 2015, Philippe Claudel décrit bien ce que nous vivons : "...l'homme, en tant qu'individu faible et isolé, se confronte au cataclysme d'un conflit qui le dépasse de très loin, tout à la fois par les forces en présence, les enjeux sociaux et géopolitiques, et la barbarie qu'il met en oeuvre."

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17 mars 2016 4 17 /03 /mars /2016 14:32

L’écrivain national par Serge Joncour

Flammarion (2014) 389 pages.

 

Découvert et très apprécié dans L’amour sans le faire, il fallait confirmer cette bonne impression et le roman suivant de Serge Joncour est arrivé à point nommé. De plus, cet écrivain qui a attendu vingt ans avant d’être enfin publié, parle de son métier et les anecdotes qui jalonnent les tribulations de L’écrivain national, sont du vécu.

 

 

Notre homme est donc invité à passer quatre semaines, à Donzières, gros village de la Nièvre, dans le massif du Morvan, grâce à un couple de libraires ayant réussi à mobiliser la municipalité afin d’assurer cette résidence d’auteur.

 

 

Le maire en profite au maximum et l’appelle d’emblée « Notre écrivain national » lors de son discours d’accueil : « J’endurais son speech, un peu comme le skieur nautique demeure prisonnier de la trajectoire du hors-bord… Flottait là comme un parfum de kermesse dont je n’étais que le prétexte. »

Seulement, un événement va bouleverser ce séjour. Alors qu’il attendait qu’on vienne le chercher, dans une gare TGV déserte, l’écrivain était tombé sur un article du journal régional parlant d’une disparition, de l’arrestation d’un couple et le regard de la femme, Dora, sur la photo illustrant l’article, l’avait captivé.

 

 

À partir de là, il aura bien du mal à assurer son statut d’invité modèle… Utilisant le Kangoo des libraires, il se rend dans la forêt près du lieu où habite Dora. Elle a été laissée en liberté alors que son compagnon, Aurélik, est incarcéré : « En position d’accusé, rien n’est plus dur de se défendre, surtout pour un innocent. »

 

 

Il nous gratifie de superbes descriptions de cette forêt envahissante, tellement impressionnante. L’arrivée de la pluie est aussi un grand moment : « Ça commença par le bruissement lointain des feuilles qui se mirent à grelotter, des feuilles qui réagissent toujours au moindre souffle, ensuite il y eut l’effet démultiplicateur des milliards de gouttes d’eau qui percutaient ces milliards de feuilles, la pluie là-bas s’abattait sur les arbres et se rapprochait, ça devenait un bruit immense, une marée sonore gigantesque qui, comme une rumeur reculée, gonflait comme une vague, une vague qui n’en finirait pas d’avancer sur le rivage, qui ne s’arrêterait jamais… »

 

 

 

Tant bien que mal, il assure ses obligations : rencontres aigres-douces avec des lecteurs, surtout des lectrices, ateliers d’écriture avec des illettrés, dîner d’honneur, dédicaces, repas, interview pour la presse, animation en bibliothèque. Tout cela passe au second plan car l’écrivain est captivé par le fait divers qui agite le secteur : « on sent la chair qui palpite, la vie au bord du gouffre. »

 

 

Comme magnétisé par Dora, il plonge dans les secrets des habitants avec ce projet d’usine au cœur de la forêt pour en exploiter le bois et les menaces de résistance des écologistes. Enfin, il y a Manu qui l’appelle tonton mais le suspense est complet. Alors, ne dévoilons rien.

Jean-Paul

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12 mars 2016 6 12 /03 /mars /2016 10:01

Meursault, contre-enquête par Kamel Daoud

Actes Sud (2014) 152 pages.

Prix Goncourt du Premier roman (2015)

 

 

Kamel Daoud, journaliste pour Le Quotidien d’Oran, aime et admire Albert Camus. Cependant, il lui fait un reproche important : ne jamais citer le nom de l’homme tué par Meursault, sur une plage d’Alger, un assassinat raconté dans L’Étranger, chef-d’œuvre paru en 1942. Il le nomme simplement l’Arabe et cela revient vingt-cinq fois dans ce roman. Il n’a même pas un prénom. Comme l’écrit Kamel Daoud : « … on ne tue pas un homme facilement quand il a un prénom. »

 

 

Ici, l’auteur se met dans la peau du jeune frère de la victime, Haroun, qui, au soir de sa vie, se confie, dans un bar d’Oran, à un inconnu, « monsieur l’inspecteur universitaire ». À son tour, il ne cite jamais Camus et fait comme si L’Étranger avait été écrit par l’assassin, Mersault lui-même.

 

 

Personnage important du récit, la mère qu’il nomme M’ma, est omniprésente. Elle est même derrière lui lorsqu’il commet à son tour un crime : « Le Français qui avait eu le malheur de venir se réfugier chez nous cette nuit d’été 1962, moi, avec mon bras qui ne retombait pas après le meurtre, M’ma avec sa monstrueuse exigence enfin vengée. »

 

 

Joseph Larquais, parent des propriétaires qui employaient M’ma, est comme une victime expiatoire du meurtre de celui qu’il nomme enfin Moussa Ould el-Assasse. Ces Français ayant pris la fuite, Haroun et sa mère s’étaient installés dans leur maison, à Hadjout, ex-Marengo, comme cela s’est passé presque partout lors de l’indépendance de l’Algérie.

 

 

L’écriture est précise, agréable et ne ménage personne. Lorsque Haroun et sa mère quittent Alger, il parle d’ « un immense labyrinthe fait d’immeubles, de gens écrasés, de bidonvilles, de gamins sales, de policiers hargneux et de plages mortelles pour les Arabes. » Plus loin, il ajoute : « Alger, dans ma mémoire, est une créature sale, corrompue, voleuse d’hommes, traitresse et sombre. »

 

 

Puis, il parle de la société algérienne depuis l’indépendance, de la religion aussi lorsque son voisin récite le Coran à tue-tête : « La religion pour moi est un transport collectif que je ne prends pas… aller à Dieu à pied mais pas en voyage organisé… je déteste la religion et la soumission… » Il n’oublie pas cette langue française apprise pour devenir « l’instrument d’une enquête pointilleuse et maniaque. »

 

Enfin, il y a l’amour rencontré grâce à Meriem qui enquête à partir d’un livre d’un auteur célèbre qui avait raconté la mort d’un Arabe et en avait fait un livre bouleversant « comme un soleil dans une boîte. » Haroun en tombe amoureux dès la première minute mais : « Elle appartient à un genre de femme qui, aujourd’hui, a disparu de ce pays : libre, insoumise et vivant son corps comme un don, non comme un péché ou une honte. »

 

Kamel Daoud écrit avec son cœur et ne mâche pas ses mots au risque d’être menacé dans sa vie même, une raison de plus pour lire Meursault, contre-enquête.

Jean-Paul

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5 mars 2016 6 05 /03 /mars /2016 10:07

La vérité sur la mort de Maurice Audin

par Jean-Charles Deniau  Équateurs - Documents (2014) 267 pages.

 

Journaliste, écrivain et réalisateur de documentaires historiques et d’investigation, Jean-Charles Deniau n’hésite pas à mener des enquêtes sur des sujets qui dérangent, allant bien au-delà de la version officielle.

 

 

Dans La vérité sur la mort de Maurice Audin, il va tout au bout du mystère en rencontrant régulièrement le général Paul Aussaresses, l’homme qui a brisé le silence sur la torture durant la guerre d’Algérie. Cet homme à qui Jacques Chirac a enlevé la légion d’honneur, a 94 ans, est aveugle et vit en Alsace, aux côtés d’Elvire, son épouse, « une femme décidée et réfléchie » qui joue un rôle important dans la révélation de la vérité.

 

 

Commence alors un récit haletant, passionnant, documenté au possible car l’auteur ne veut rien laisser au hasard pour tenter de résoudre la dernière énigme de la guerre d’Algérie. Qui était Maurice Audin, cet homme dont deux places publiques, une à Alger et l’autre à Paris, rappellent la mémoire ? Ce jeune mathématicien, professeur à la fac d’Alger et militant communiste a été arrête à son domicile, le 11 juin 1957. Henri Alleg, autre militant communiste arrêté mais qui s’en sortira, le croise au centre de triage d’El Biar. On ne retrouvera plus aucune trace de Maurice Audin, victime, comme tant d’autres d’horribles tortures.

 

 

La thèse officielle parle d’évasion mais cela n’est pas possible et ne cadre pas avec les habitudes du moment. Pour nous permettre de bien comprendre la psychologie des principaux protagonistes, Jean-Charles Deniau décrit d’abord le parcours de son interlocuteur. Après s’être battu pour libérer la France de l’occupant nazi, il va développer une haine viscérale du communisme d’abord en réprimant les grèves dans les houillères du Nord, en 1947, puis en Indochine.

 

 

L’auteur n’oublie pas la vie politique, les promesses non tenues de Guy Mollet qui bascule dans une politique répressive et double les effectifs militaires en Algérie en y envoyant le contingent, c’est-à-dire les appelés faisant leur service militaire. La bataille d’Alger commence et le général Massu charge Aussaresses de l’action. Le 8 janvier 1957, celui-ci « savait que sa carrière militaire était fichue ».

 

Il faut lire ce livre pour découvrir tous les détails de cet engrenage de l’horreur mais une phrase a particulièrement retenu notre attention : « Je voudrais clairement mettre au jour la chaîne des responsabilités des civils –politiques et hauts fonctionnaires – et de la hiérarchie militaire qui ont poussé des soldats à se comporter en Algérie comme la Gestapo l’avait fait en France. »

 

 

Jean-Charles Deniau (photo ci-contre) y parvient, réussissant même à rencontrer les derniers survivants de l’équipe dirigée par Aussaresses mais c’est avec ce dernier que se dénoue le mystère, avant qu’il avoue enfin : « Moi, je traîne une douleur qui ne me quitte jamais. »

Jean-Paul

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29 février 2016 1 29 /02 /février /2016 10:29

Joseph par Marie-Hélène Lafon

Buchet-Chastel (2014) 139 pages.

 

Marie-Hélène Lafon parle très bien de ce qu’elle connaît, de cette vie à la campagne, dans la zone d’appellation du Saint-Nectaire, au bord de la Santoire, cette rivière qui l’a vue grandir.

 

 

Avec Joseph, elle a décidé de mettre en lumière la vie de ces employés de ferme dont on ne parle jamais. Sous ce prénom de Joseph, elle a réuni plusieurs personnes qu’elle a côtoyées dans la ferme de ses parents. Pour commencer, elle décrit superbement ses mains : « Elles ont l’air d’avoir une vie propre et sont parcourues de menus tressaillements. Elles sont rondes et courtes, des mains presque jeunes comme d’enfance et cependant sans âge. » La ferme où il se trouve n’est pas son premier travail et, au fil des pages, nous découvrons ce que fut sa vie, tous les écueils qu’il a dû surmonter, ses rares moments de bonheur et toujours cet amour du travail bien fait sans jamais se plaindre.

 

 

Ces ouvriers agricoles appelés autrefois domestiques partagent la vie de la ferme tout en étant obligés de rester très discrets : « Joseph ne laisse pas de traces et ne fait pas de bruit. » Il se lave au lavabo de l’étable. « Il avait appris à se méfier des gens que les bêtes craignaient. » À 58 ans, bientôt 59, ce qui le sauve, c’est sa mémoire précise. Il se souvient de tout. L’auteure décrit bien ses rapports avec ses employeurs, la veillée avec cette télé que personne ne regarde vraiment car le patron dort et la patronne fait des mots croisés… Pourtant, il aime regarder le patinage artistique en couple. Sa chambre est toujours bien rangée, pas comme celle du fils !

 

 

Reviennent aussi ses souvenirs d’école, cette Claire qui lui plaisait beaucoup mais qui est devenue religieuse. Il y a aussi ces moqueries qu’il doit supporter. Sur le monument aux morts de la commune, un homme tué durant la Première guerre mondiale s’appelle exactement comme lui, Joseph Rodde, et on le surnomme « le poilu ». Il le vit très mal.

 

 

Nous faisons aussi connaissance avec Michel, son frère, sa belle-sœur, puis sa mère. Enfin, il y a ses problèmes d’alcool causés principalement par sa rupture avec Sylvie. Depuis, il ne boit que de l’eau. Alors que le fils des patrons a une copine, « fréquente », Marie-Hélène Lafon rappelle l’expression employée : « prendre femme et faire maison. » Hélas, « Joseph n’a pas fait maison, les gens comme lui ne font pas maison. »

 

 

Petit livre plein de sensibilité et d’humanité, Joseph n’est pourtant pas si aisé à lire car l’auteure a fait le choix d’éliminer tout paragraphe, abusant aussi de trop longues phrases, parfois sans ponctuation. Heureusement, elle a divisé son récit en chapitres, ce qui permet au lecteur de faire quelques pauses et de se régaler.

Jean-Paul

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