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9 juin 2016 4 09 /06 /juin /2016 07:35

Sigmaringen par Pierre Assouline

nrf – Gallimard (2014) 359 pages.

 

Le nom de cette ville allemande située sur le Danube, au sud du pays, dans le Bade-Wurtemberg, évoque immanquablement son château qui domine la cité où se réfugièrent vichystes et collabos qui avaient pu fuir à temps la débâcle de l’armée du IIIe Reich.

 

Dans ce roman, Pierre Assouline nous invite à vivre ces quelques mois, de septembre 1944 à avril 1945, en suivant les pas de Julius Stein, majordome de la famille Hohenzollern qui a dû abandonner des lieux habités depuis quatre siècles, sur ordre de Ribbentrop, afin de laisser place libre au maréchal Pétain et sa suite. Otto Abetz, ambassadeur de France à Paris, avait dit au Führer que Sigmaringen serait la ville idéale pour abriter ceux qui avaient collaboré. Tout le personnel est resté afin que tout se passe pour le mieux.

 

 

D’une discrétion exemplaire, Julius ne se livre à aucun épanchement : « Un majordome général a vocation à tout entendre sans rien écouter. » Avec application et précision, il nous présente tous les occupants du château ainsi que cet indescriptible capharnaüm de 383 pièces dont le maréchal occupe le 7e étage, « l’Olympe », pendant que Laval n’est pas content de ses appartements.

 

 

Dès l’arrivée de ces Français, les mesquineries reprennent. Le maréchal exige d’être le seul à pouvoir utiliser l’ascenseur car il se considère comme le plus illustre prisonnier du château. Quant au gouvernement, il se compose de deux parties : ceux qui ne veulent rien faire, regroupés autour de Laval, et ceux qui travaillent pour reprendre le pouvoir avec Brinon, Déat, Luchaire, Darnand…

 

 

Fort d’une recherche énorme et très approfondie, l’auteur qui cite toutes ses sources à la fin du livre, nous fait partager le quotidien de ces sinistres personnages qui se détestent, se jalousent. Sa lecture est formidablement instructive car Pierre Assouline décrit aussi la ville où de plus en plus de Français fuyant les libérateurs et l’inévitable épuration à venir, ont trouvé refuge : « Il y avait de tout : des collaborateurs bien sûr, mais aussi des zazous, des miliciens en armes bien que le port d’armes soit interdit en ville par crainte d’incidents avec les fidèles de Doriot, des mères de famille nombreuses, des dandys, des tueurs, des maréchalistes, des actrices, des politiciens, des enfants, d’authentiques fascistes et même des braves gens qui avaient suivi le mouvement, tombés dans le panneau de la panique en se jetant dans le flot des fuyards, craignant d’être à leur tour dénoncés par leur concierge s’ils rentraient chez eux, persuadés que les gaullistes réservaient un mauvais sort à tous ceux qui n’avaient pas rejoint la France libre, et qu’en suivant le maréchal comme ils l’avaient fait pendant quatre ans, il se plaçaient sous sa protection naturelle, des gens qui avaient trouvé dans cette ville un endroit où abriter leur terreur. »

 

 

Julius étant Allemand, il nous renseigne aussi sur les états d’âme d’un peuple en train d’être brisé mais il avoue : « Chez nous, dès lors qu’on endosse un uniforme, on se croit délesté d’une certaine responsabilité. On n’a plus à décider… On obéit, que l’uniforme soit celui d’un soldat, d’un officier, d’un postier, d’un pompier ou d’un maître d’hôtel. »

 

 

Pendant que les Alliés avancent et bombardent Dresde, Himmler décrète le Volkssturm, la mobilisation générale, soit 500 000 hommes de 16 à 55 ans. L’hiver est terriblement froid. Julius parle de l’épuration nazie dans le monde de la culture : « le pouvoir mena une guerre contre l’esprit, la sensibilité, l’intelligence, la culture. » Au moment où tout se désagrège, apparaît un personnage important, le Docteur Destouches plus connu sous le nom de Louis-Ferdinand Céline. Ayant obtenu les papiers nécessaires, il réussit à fuir à temps avec sa famille après avoir surtout pensé à soigner les plus pauvres.

 

 

Enfin, nous vivons l’arrivée de l’armée française : « La représentation de Vichy-sur-Danube, une comédie tragique et bouffonne, était terminée. » Avec talent, Pierre Assouline (photo ci-contre) réussit un livre passionnant, non dénué de sentiments et très instructif sur une période si difficile pour notre pays, période à toujours avoir en mémoire lorsque les temps redeviennent difficiles.

Jean-Paul

 

 

 

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2 juin 2016 4 02 /06 /juin /2016 14:23

Le calvaire et le pardon

Loïc Sécher et Éric Dupond-Moretti

Les ravages d’une erreur judiciaire revue et corrigée

(avec la collaboration de Julie Brafman)

Michel Lafon (2013). 301 pages

 

« Aux yeux de la justice, je suis une erreur. » Ainsi débute le texte poignant de Loïc Sécher, celui qui est « le septième condamné officiellement blanchi depuis 1945. » Condamné à 16 années de prison, il est sorti après 7 ans de cauchemar : « On a cru que j’avais violé. En cela, je suis un cas unique, une sorte de spécimen né de la malheureuse rencontre d’une victime fabulatrice et d’une justice trop crédule… D’autres s’en sont moins bien sortis. »

 

 

Loïc Sécher affirme un peu plus loin que la justice qui se veut impartiale et donc aveugle, a été sourde, dans son cas et dans bien d’autres cas aussi. Cet homme brisé par tant de souffrance et d’incompréhension écrit et répète ce qu’il n’a cessé d’affirmer, cette phrase qui reste toujours la mienne : « je ne pouvais pas reconnaître un crime que je n’avais pas commis. » Plus loin, il précise : « mon accusatrice a finalement avoué avoir menti. Huit ans plus tard. » S’il est officiellement blanchi depuis 2011, il reconnaît être toujours hanté par ce qu’il a vécu. Comment pourrait-il en être autrement ?

 

 

L’intérêt de ce livre est double puisqu’il livre le vécu de Loïc Sécher ainsi que les impressions de Maître Dupont-Moretti, son avocat qui n’intervint que lorsque la demande de révision fut mise en route. Très justement, il décortique le cheminement des magistrats et des jurés qui condamnent : « … parce que acquitter au bénéfice du doute, reconnaître qu’on n’a pas suffisamment d’éléments et qu’on va peut-être relâcher un coupable, demande davantage de courage. » Il cite enfin Voltaire qui affirmait si justement : « Mieux vaut cent coupables acquittés qu’un innocent en prison. »

 

 

Commence alors le récit du cauchemar vécu par Loïc Sécher qui a 40 ans et vit dans un petit village de Loire-Atlantique, à La Chapelle-Saint-Sauveur. Gardé à vue pour agression sexuelle, il détaille l’enchaînement des événements qui rappellent pour l’essentiel ce que j’ai vécu : la peur, l’angoisse, les trois gendarmes interrogateurs, chacun dans un rôle différent, la nuit, la cellule sordide et froide, les menaces à 3 h du matin : « Tu es un violeur, il faut avouer ! »

 

 

Son avocat décrit bien « une escalade angoissante d’insinuations » et parle des procès : « Revoilà donc le gendarme Rouault drapé dans son uniforme et dans sa bonne conscience qui s’avance d’un pas décidé à la barre. » Il ajoute ce qu’avait déclaré un président de cour d’assises : « Quand une enquête est mal faite, dans la police c’est par défaut et chez les gendarmes, c’est par excès. »

 

 

Loïc Sécher se confie avec beaucoup de franchise et de sincérité, parle du cauchemar de la prison où l’on traite les violeurs de pointeurs plus les sévices corporels qui suivent. Pourtant, il précise : « Au fond, la véritable peine, c’est peut-être la disparition du silence. »

 

 

Il faut lire Le calvaire et le pardon car il est impossible de détailler tout ce qu’il révèle du « fiasco de la dictature de l’émotion » comme l’écrit Maître Dupont-Moretti qui ajoute : « L’affaire Sécher montre que les psychiatres sont devenus les nouvelle pythies judiciaires. À partir du moment où ils établissent qu’une plaignante est crédible, c’est un verdict de culpabilité… cela arrange tout le monde : ils se délectent de leur puissance. »

 

 

Laissons enfin la conclusion à Loïc Sécher parlant du procès en révision : « Ce procès m’a rendu l’innocence, pas l’insouciance… Je suis un chanceux, il y a des centaines d’innocents qui continuent à crier derrière les murs des prisons. »

 

 

Un grand Merci à Roland et à Claudette qui m’ont permis de lire ce livre.

Jean-Paul

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27 mai 2016 5 27 /05 /mai /2016 13:38

L’Événement par Annie Ernaux

Gallimard (2000) Folio (2001). 132 pages

 

Ce livre d’un réalisme poignant commence à l’hôpital Lariboisière où l’auteure qui s’exprime toujours à la première personne du singulier, se rend pour connaître le résultat d’un dépistage du Sida. Le sourire de la docteure qui l’accueille, la rassure aussitôt mais ce qu’elle vient de vivre lui remet en mémoire « l’attente du verdict du docteur N., en 1963, dans la même horreur et la même incrédulité. Ma vie se situe donc entre la méthode Ogino et le préservatif à un franc dans les distributeurs. »

 

 

Commence alors le récit de son avortement déjà évoqué dans Les Armoires vides : les règles qui n’arrivent pas, le docteur N. qui lui annonce qu’elle est enceinte et sa décision de ne pas garder l’enfant ce dont elle informe le géniteur. Elle rappelle la loi en vigueur à l’époque, cette clandestinité obligatoire et son désir immense d’écrire ce qu’elle a vécu : « ce qui poussait en moi c’était, d’une certaine manière, l’échec social. »

 

 

Elle cherche, se renseigne, parle de la chanson de Sœur Sourire et de sa fin tragique, de ces médecins qui ont trop peur de se mouiller. Elle continue ses études mais « avec mon corps embourbé dans la nausée », elle n’arrive plus à travailler. À chaque étape, elle note ses commentaires entre parenthèses, disant ses difficultés à écrire, à raconter cela.

 

 

Malgré tout, avec son habituelle précision, elle décrit tout son cheminement, le voyage de Rouen à Paris, le mercredi 15 janvier, en train, chez Mme P.-R., la faiseuse d’anges, comme on nommait ces femmes obligées d’accomplir leur tâche dans des conditions précaires : « Il y eut une douleur atroce. Elle disait : « arrêtez de crier, mon petit » et « il faut bien que je fasse mon travail »… L’avorteuse la raccompagne jusqu’à la gare la plus proche, sollicitude ou précaution ? Annie Ernaux n’occulte rien et fait partager ses doutes, ses souffrances, ses douleurs insupportables et l’expulsion du fœtus : « la vie et la mort en même temps. Une scène de sacrifice » Un amie l’aide heureusement mais il faut partir à l’hôpital : « J’avais un sexe exhibé, écartelé, un ventre raclé, ouvert à l’extérieur. Un corps semblable à celui de ma mère. »

 

 

Finalement fière d’être allée jusqu’au bout, elle se repose à Y. sans rien dire à ses parents puis reprend à Rouen son mémoire sur La femme dans le surréalisme : « J’étais ivre d’une intelligence sans mots. » Un peu plus tard, elle entre dans une église « pour dire à un prêtre que j’avais avorté. Je me suis rendu compte de mon erreur. Je me sentais dans la lumière et pour lui j’étais dans le crime. En sortant, j’ai su que le temps de la religion était fini pour moi. »

 

 

Enfin, elle conclut L’Événement en écrivant : « les choses me sont arrivées pour que j’en rende compte. Et le véritable but de ma vie est peut-être seulement celui-ci : que mon corps, mes sensations et mes pensées deviennent de l’écriture, c’est-à-dire quelque chose d’intelligible et de général, mon existence complètement dissoute dans la tête et la vie des autres. »

Jean-Paul

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24 mai 2016 2 24 /05 /mai /2016 08:59

La Honte    par   Annie Ernaux

Gallimard (1997), Folio (1999). 144 pages

 

Cela commence un dimanche de juin 1952, le 15 exactement, à midi : « Mon père a voulu tuer ma mère. » C’est l’année du renouvellement de sa communion. Elle a 12 ans et s’en souvient encore. Les photos, peu nombreuses, alimentent ses souvenirs comme la liste des objets datant de cette année. Des cartes postales, un album, une petite trousse, la partition d’une chanson Voyage à Cuba, un missel… et son père qui disait : « tu vas me faire gagner malheur ». Elle se rend aux Archives de Rouen pour consulter Paris-Normandie de 1952, le journal de ses parents et redécouvre ce qui faisait l’actualité « Je connaissais la plupart des événements évoqués, la guerre d’Indochine, de Corée, les émeutes d’Orléansville, le plan Pinay mais je ne les aurais pas situés spécialement en 52… »

 

 

Elle passe ensuite à sa ville d’Y., une ville qu’elle ne peut nommer « le lieu d’origine sans nom où, quand j’y retourne, je suis aussitôt saisie par une torpeur qui m’ôte toute pensée, presque tout souvenir précis, comme s’il allait m’engloutir de nouveau. » Cela ne l’empêche pas de détailler la topographie de cette ville : rues, quartiers pour arriver « chez nous », l’épicerie-mercerie-café. Elle recense les expressions et les gestes du quotidien, se souvient « Tous les soirs de la semaine, à 7 h 20, La famille Duraton » et ajoute « Ici, rien ne se pense, tout s’accomplit. »

 

 

Elle nous livre un tableau détaillé, très complet de la société qui l’a vue grandir, décrit la politesse et la conduite à tenir pour une fille de commerçants, n’oubliant pas de confier ses sentiments. L’école privée catholique tient une grande place avec cette religion omniprésente, le mot laïc étant synonyme vague de mauvais. Sa mère est très assidue alors que son père fait le minimum.

 

 

Mêlée aux filles de l’école privée, petit à petit, elle a de plus en plus honte du métier de ses parents : « comme d’une conséquence inscrite dans le métier de mes parents, leurs difficultés d’argent, leur passé d’ouvriers, notre façon d’être. Dans la scène du dimanche de juin. La honte est devenue un mode de vie pour moi. »

À suivre...

Jean-Paul

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20 mai 2016 5 20 /05 /mai /2016 14:20

Les Armoires vides par Annie Ernaux

Gallimard (1974) Folio (1984). 181 pages

 

Dans ce premier roman, Annie Ernaux écrit à la première personne du singulier mais dit s’appeler Denise Lesur alors que tout ce qu’elle écrit sera confirmé dans ses ouvrages suivants assumés sous son nom. Nous sommes déjà dans l’autobiographie avec le style efficace, précis qu’elle affirmera de plus en plus au fil des années, cette fameuse « écriture blanche » qu’elle revendique.

 

 

Denise Lesur est en train d’avorter : « Une fille de 20 ans qui est allée chez la faiseuse d’anges… Les bouquins sont muets là-dessus. » Le récit est haletant, bouleversant : « Il vivait bien le petit salaud, la lavette bourgeoise… La fille de l’épicier Lesur… Baisée de tous les côtés. » Reviennent alors tous ses souvenirs d’enfance avec, régulièrement, un rappel des souffrances endurées pour cet avortement qu’elle traitera vraiment dans L’événement.

 

 

Décrivant la vie dans le café-épicerie Lesur, elle nous fait prendre conscience de l’absence d’intimité. Parlant de sa mère, elle dit : « Une bonne commerçante, toujours affable, les coups de gueule pour mon père et moi seulement. » Mais il n’y avait pas que des inconvénients car : « tout était libre, gratuit, à portée de mes doigts et de ma bouche. » Elle parle de la messe du dimanche, de la confession et de ces péchés qui lui font croire qu’elle est impure. À l’école où elle réussit, ses camarades, Roseline et Jeanne, lui font bien sentir qu’elle n’est pas de leur milieu : « Les salopes, je faisais pourtant tout pour être bien vu d’elles, pour dissimuler que je n’étais pas comme elles. »

 

 

Peu à peu, elle se réfugie dans la lecture et les études et se met à mépriser ses parents : « Chez moi, on vend à boire et à manger, et tout un tas de foutaises, en vrac dans un coin…Le picrate à 11°, les pernods et les rincettes, ça voulait dire des jambes flageolantes, des dégueulis, de la pistrouille et des zizis avachis… J’ai toujours eu horreur d’aller les voir… gentils, tellement gentils… Étrangère à mes parents, à mon milieu, je ne voulais plus les regarder. »

 

 

Brevet en poche, elle change : « En seconde, j’ai commencé la chasse aux garçons, sans aucune pudeur. » Enfin, Guy, son flirt, aime le jazz, est élève de première mais : « Il avait mis 5 samedis et 2 dimanches pour décrocher le soutien-gorge. » Un autre amoureux qu’elle nomme Beaux-Arts, lui fait lire Sagan, Camus, Malraux et Sartre. Elle a 17 ans et avoue : « Je peux ouvrir la bouche sans crainte, il n’en sort plus ces bouts de phrases de la maison, ces intonations qui classent… Mieux, j’ai avalé l’argot des potaches… » Le Bac, les flirts, la fac de lettres, le dépucelage et la voilà enceinte… mais il faudra lire L’événement pour vivre la suite.

À suivre...

Jean-Paul

 

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17 mai 2016 2 17 /05 /mai /2016 10:19

Écrire la vie par Annie Ernaux

Quarto – Gallimard (2011) 1084 pages.

 

 

Être édité dans la collection littéraire Quarto, chez Gallimard, est toujours une consécration pour un écrivain. Le livre peut recueillir les œuvres complètes de l’auteur mais aussi se limiter à des œuvres choisies ou à la production arrêtée à la date de parution de l’ouvrage. C’est le cas ici pour Annie Ernaux qui, heureusement, continue à écrire avec toujours autant de talent.

 

 

Chaque livre commence par un dossier illustré consacré à la vie de l’auteur, intitulé ici Photojournal. L’écrivain livre des pages de son journal intime mais précise aussitôt : « Comment définir cette entreprise d’écriture commencée il y a quatre décennies ? Écrire est un présent et un futur, non un passé… Quel titre – qu’on me réclamait – pour la qualifier ? Brusquement, m’est venu, comme une évidence : écrire la vie ! Non pas ma vie, ni la vie, ni même une vie. La vie avec ses contenus qui sont les mêmes pour tous mais que l’on éprouve de façon individuelle : le corps, l’éducation, l’appartenance et la condition sexuelles, la trajectoire sociale, l’existence des autres, la maladie, le deuil. »

 

 

Les livres inclus dans ce Quarto, sont classés dans l’ordre chronologique, pas selon la date d’écriture et sont au nombre de douze. Nous nous contenterons d’en présenter les trois premiers, La Place et Les Années ayant déjà eu les honneurs de ce blog.

 

 

Auparavant, revenons au Photojournal qui débute à Lillebonne (Seine-Maritime), quand sa sœur, Ginette, meurt de la diphtérie, à 6 ans et demi, le 14 avril 1938, deux ans donc avant la naissance de l’auteure qui note : « Ici j’en pleure encore, à 50 ans bientôt. » Plus loin, elle reconnaît : « Je ne souhaite rien tant qu’une chose : revenir à la solitude, l’anonymat, l’indifférence au monde, retrouver l’indifférence de l’enfance… »

 

 

Annie Ernaux parle de son père, de l’impact qu’a eu sur elle la lecture de La Nausée, de Jean-Paul Sartre, « Un livre-révélation, peut-être le seul pour moi. » Son enfance et son adolescence, à Yvetot, en Normandie puis ses années de fac, la poussent à revenir sur les lieux importants de sa vie, comme à St Hilaire-du-Touvet, près de Grenoble, où elle revoit « la grande terrasse du sana des étudiants face à Belledonne, en la voyant, j’ai été sûre d’avoir été là. »

 

 

Elle rappelle aussi son premier roman, écrit en 1963. Envoyé au Seuil, refusé ! Elle parle de son mari, du divorce, de ses enfants, des différentes maisons habitées, de ses parents, du Prix Renaudot en 1984, de ses voyages, du cancer du sein avec la perte de ses cheveux et enfin de ses petits-enfants, avant de finir sur une question : « Et si croire que je suis venue au monde pour écrire était une construction ? Au fil des années ?

 

À suivre...

Jean-Paul

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8 mai 2016 7 08 /05 /mai /2016 19:52

La nuit de Walenhammes par Alexis Jenni

nrf – Gallimard (2015) 404 pages.

 

Quatre ans après le remarquable succès de L’art français de la guerre, premier roman décrochant le tant convoité Prix Goncourt, Alexis Jenni nous emmène dans le Nord de la France, près de la frontière belge, dans la ville fictive de Walenhammes.

 

 

Ce roman, très social, mêle plusieurs niveaux, allant du politique au fantastique, peut-être pour nous faire comprendre où nous mène l’évolution de notre société. Ainsi, nous suivons Charles Avril, journaliste vacataire, intellectuel précaire : « il enquêtait, il écrivait, il vendait. » Son métier est de plus en plus difficile à cause de la numérisation du monde qui « permet des copies parfaites, et étend sur toute la Terre l’empire de la trahison. »

 

 

Walenhammes est secouée par des événements de plus en plus étranges avec ces Brabançons qui transgressent toutes les lois, même les plus naturelles. Chaque chapitre possède son titre et son sous-titre précisant ce qui va se passer. S’ajoute aussi l’éphéméride de Lârbi apportant des commentaires très pertinents sur ce qui est en train de bouleverser notre monde comme cette course à la richesse : « Le maître dit : Ce n’est pas un crime que d’être riche. Mais cela le devient de croire qu’on ne le doit qu’à soi… »

 

 

Réflexions très pertinentes, scènes tendres très réussies entre Marie et Charles, sous la douche, à la piscine, Alexis Jenni aurait dû éviter certains épisodes très mystérieux, complètement décalés, pas vraiment nécessaires si ce n’est pour accentuer le chaos dans lequel se trouve cette ville désindustrialisée.

 

 

Avec « Les héros de l’industrie lourde », l’auteur rend un vibrant hommage aux ouvriers de fonderies, hommage qui fait penser à l’admirable chanson de Bernard Lavilliers, Les mains d’or : « Nous faisions cela : ramollir la pierre, fondre le minerai, recueillir du métal liquide.» Cette fabrication de l’acier au mépris de la vie humaine est superbement rendue avec des scènes d’un véritable enfer.

 

D’autres scènes ont le mérite de faire réfléchir sur le totalitarisme exercé par la grande distribution dans la course au plus bas coût : « Dans l’hypermarché bas coût, c’est le prix de vente qui compte, pas le coût de production qui suivra bien.. » Il en est de même avec Spando, l’usine qui fabrique du minerai de… viande. Et Lârbi souligne que « L’utopie du laisser-faire est un monde peuplé de fauves, d’esclaves et de sicaires qui s’entretuent pour la répartition des parts de marché. »

 

 

N’oublions pas l’usine Froid du Nord, excellente fabrique de glaces, délocalisée au… Maroc et qui est remplacée par un cube destiné à stocker des données créant enfin des emplois de… ménage pour les femmes et de gardiennage pour les hommes ! Le maire plastronne devant une telle réussite et Alexis Jenni note très justement : « C’est étrange que l’on veuille ce qui nous laissera seuls et dépouillés dans un monde dévasté. »

 

 

Heureusement, il y a Marie endormie dont « Charles sentait l’odeur douce de la sueur toute imbibée de plaisir. Le corps de Marie sentait la gaufre tiède, les épices douces, la fleur entrouverte… et pourtant, certains se déodorent et ceux-là ont tout perdu… »

Jean-Paul

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2 mai 2016 1 02 /05 /mai /2016 14:03

Hier, 1° mai 2016, son fameux Boléro est tombé dans le domaine public. Aussi, la lecture du livre de Jean Echenoz s'impose...

Ravel par Jean Echenoz

Les Éditions de Minuit (2006). 123 pages

 

Toujours avec une écriture simple, directe, allant à l’essentiel, l’excellent romancier Jean Echenoz nous fait vivre les dix dernières années de Maurice Ravel (1875 – 1937), immense musicien, compositeur génial d’un Boléro qui trotte toujours dans un coin de notre tête.

 

 

L’auteur nous place, dès les premières lignes, dans l’intimité de cet homme, en 1928, à Montfort-l’Amaury où il habite, où il se prépare hâtivement à partir pour l’Amérique, sur le paquebot France. Une suite lui a été réservée sur le bateau et on le reconnaît car il est, comme Stravinsky, au faîte de sa célébrité : « Il est un homme sec mais chic, tiré à quatre épingles vingt-quatre heures sur vingt-quatre. »

 

 

S’il est très élégant, il emmène dans ses bagages « soixante chemises, vingt paires de chaussures, soixante-quinze cravates, vingt-cinq pyjamas… » mais aussi une petite valise pleine de Gauloises car il fume beaucoup, beaucoup trop.

 

 

L’auteur nous fait partager sa vie à bord, la lecture, le cinéma, la piscine, le salon de coiffure et la nuit du 31 décembre avec le repas à la table du commandant… Au passage, Ravel a raconté sa guerre de 14, lui qui voulait s’engager mais qui avait été refoulé parce que trop frêle. Après dix-huit mois de démarches, il avait été enfin enrôlé comme conducteur au service des convois, section poids lourds. Ainsi, en 1916, il roulait près de Verdun.

 

 

Lorsqu’il donne un petit concert, deux jours avant l’arrivée à New York, l’auteur écrit : « Ce ne sont pas vraiment des mains de pianiste et d’ailleurs il ne possède pas une grande technique, on voit bien qu’il n’est pas exercé, il joue raidement en accrochant tout le temps. »

 

 

Lui qui n’a « aucune oreille pour les langues étrangères à l’exception du basque.» va se produire dans vingt-cinq villes, d’est en ouest, du nord au sud des États-Unis.

 

 

Revenu en France, il retrouve régulièrement son Pays basque natal puis compose son fameux Boléro après un mois de travail, suite à une demande de la danseuse russe, Ida Rubinstein. Il refuse la Légion d’Honneur. Sa rencontre avec Paul Wittgenstein, pianiste prisonnier de Russes, déporté en Sibérie, revenu sans son bras droit, motive Ravel pour écrire un Concerto pour la main gauche.

 

 

Hélas, sa santé décline vite même s’il repart en tournée avec Marguerite Long au piano et lui au pupitre. Un grave accident en taxi n’arrange rien. Son écriture se dégrade. Il ne reconnaît plus ses œuvres et, après avoir été opéré par un neurochirurgien, il meurt dix jours après, à 62 ans, sans laisser de testament ni aucune image filmée et pas le moindre enregistrement de sa voix.

 

 

Heureusement, la lecture du roman de Jean Echenoz qui publie en 2016 un nouveau roman, Envoyée spéciale, permet de comprendre un peu qui fut Maurice Ravel.

Jean-Paul

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27 avril 2016 3 27 /04 /avril /2016 21:06

Les vaincus par Irina Golovkina (Une saga sous la terreur stalinienne)

traduit du russe par Xénia Yagello, postface de Nikolaï Golovkine

Éditions des Syrtes (2012) 1093 pages

Il est hors de question de résumer un tel pavé mais le récit d’Irina Golovkina, petite-fille du grand musicien Rimski-Korsakov mérite que l’on s’y plonge car il permet de découvrir ces années tragiques qui ont suivi le beau rêve de la Révolution russe. La terreur stalinienne est présente, là, avec toute son horreur et son caractère de machine infernale, dépassant tout ce que nous pouvons imaginer.

 

 

Le point de vue de l’auteure est primordial puisqu’elle raconte les événements vécus du côté de la noblesse russe, chez les aristocrates, comme cela est bien précisé à de nombreuses reprises.

 

 

Première à entrer en scène, Iolotchka est une infirmière extrêmement dévouée qui était tombée amoureuse d’un officier russe blanc blessé grièvement. Quelques années plus tard, à 28 ans, elle ressemble à une vieille fille, « jeune femme étrange et un peu austère », nostalgique de l’ancien régime : « notre Russie, étendue, blessée à mort, au cerveau et au cœur. » Elle fraternise avec Assia, jeune et belle pianiste mais il y a aussi sa cousine, Liola, le maillon faible par qui le malheur arrivera. Enfin, le personnage central de l’histoire, Oleg, est un ancien lieutenant de la Garde qui revient de déportation après 7 ans. Il a été sauvé de l’exécution en changeant de nom et en s’inventant une vie de prolétaire.

 

 

Tournent autour de ces trois personnages les familles, les amis et les gens qui, peu à peu, s’installent dans les appartements communautaires. Oleg qui parle trois langues, n’arrive pas à trouver un emploi et confie au jeune Mika : « Je vis sur les ruines de tout ce qui m’était cher. » Il se sent déclassé : « Déclassé. C’est être retranché de la vie, retranché de son milieu habituel, quand tout passe à côté de soi. » Cela ne l’empêche pas d’avoir un grand mépris pour les prolétaires : « une bande d’ivrognes ! »

 

 

Reviennent aussi les souvenirs terribles des combats qui ont opposé les Russes aux Allemands puis ceux de cette guerre civile qui a vu deux camps s’affronter sans la moindre pitié. Nous faisons connaissance avec le système de soins mis en place par le pouvoir soviétique, avec la Tchéka (police politique), avec l’organisation du travail et les assemblées où l’on vote pour tout et pour rien, avec le système de déportation des indésirables et aussi avec l’administration pénitentiaire qui applique la peine de mort à la chaîne…

 

 

Par bonheur, il y a de nombreuses pages consacrées à l’amour, aux sentiments, à la musique, à la langue française, pages qui n’évitent pas tragédies et séparations. L’auteure parle aussi beaucoup de la religion qui sert de refuge à certains.

 

Dans son journal, à la fin du livre, Iolotchka espère : « La Russie se sauvera elle-même, de l’intérieur. » Ce livre, écrit à partir de 1958, ne paraîtra qu’en 1992 dans la revue Notre contemporain et l’année suivante enfin, sera imprimé à cent mille exemplaires mais Irina Golovkina n’est plus de ce monde qu’elle a quitté le 16 décembre 1989. La postface écrite par son petit-fils, Nikolaï Golovkine, est très instructive.

 

 

Un immense merci à Christine et Yves qui m’ont offert cette si émouvante fresque.

Jean-Paul

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24 avril 2016 7 24 /04 /avril /2016 10:48

Vous pouvez retrouver Didier Daeninckx dans Charlie Hebdo de cette semaine (n°1239 du 20 avril 2016). Dans un entretien avec Antonio Fischetti, il parle de son dernier livre "L'École des colonies" (éditions Hoëbeke) qui raconte les dégâts entraînés, aujourd'hui encore, par la méconnaissance de l'histoire de la colonisation.

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