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11 octobre 2016 2 11 /10 /octobre /2016 12:56

L’Exercice de la médecine par Laurent Seksik

Flammarion (2015). 339 pages

 

Déjà auteur de six romans, d’une biographie d’Albert Einstein et d’une pièce de théâtre (Les Derniers jours de Stefan Zweig), Laurent Seksik confirme son grand talent avec L’Exercice de la médecine.

L’auteur commence en alternance entre Ludichev (1904) et Paris (2015) où le docteur Léna Kotev doit dire la vérité au mari d’une femme dont la vie est menacée par un cancer implacable.

 

Plus d’un siècle auparavant, Pavel Alexandrovitch rentre de sa tournée de médecin, à cheval. Il repense à ses patients et aux maladies qui les frappent : apoplexie, diphtérie, typhus, vérole : « les tourments de la peste et choléra réunis dans une lenteur programmée. »

 

À plus de 40 ans, il se sent bientôt un vieillard : « Il avait soigné des légions de patients, empli un cimetière entier de ses semblables. » Rivka, son épouse voudrait qu’il travaille en ville mais Pavel est juif et les lois antisémites de 1882, promulguées par Alexandre III et renforcées par Nicolas II, lui imposent une zone de résidence. Qu’importe ! Il aime son travail et les gens qu’il soigne : « On l’aimait. Il était le dépositaire de la misère et des splendeurs de Ludichev. » Il pense à Mendel, son fils aîné, parti étudier en Allemagne : « Berlin était un nouveau monde, ouvert et libre, une terre accueillante pour les Juifs. »

 

Léna, arrière-petite-fille de Pavel est une femme en tension perpétuelle car elle se trouve à un carrefour où tout se joue. Prise entre passé et présent, elle est ouverte sur le monde extérieur et doit préserver son père, seule trace vivante d’un passé qu’elle porte sur ses épaules.

 

Peu à peu, Laurent Seksik nous fait partager tout un siècle où les malheurs se succèdent avec des gens qui, malgré tout, tentent de faire le bien autour d’eux. Il nous entraîne aussi à Berlin, entre 1920 et 1933, sur les traces de Mendel. Il nous parle des Thérapeutes, cette tribu juive d’Alexandrie massacrée sous le règne de Caligula, en 38 : « Leur Dieu avait créé la vie, prolonger la vie, c’était servir Dieu. Guérir, c’était servir Dieu. Et si – sait-on jamais ? – Dieu n’existait pas, c’était servir l’humanité. »

 

Natalia Kotev, sœur de Mendel, vient à Berlin où « Les parades militaires étaient aux Berlinois ce que la musique d’opéra était aux Viennois et le bal musette aux Français. » Elle est aussi médecin à Moscou et fera partie des victimes de Staline dans ce qui fut appelé « le complot des blouses blanches », en 1953.

L’auteur nous fait vivre aussi à Nice, en 1943, un îlot de paradis pour 25 000 Juifs, grâce aux Italiens. Tobias, fils de Mendel, raconte ce qu’il a vécu le 10 mai 1933, place de l’Opéra, à Berlin où les nazis brûlèrent des tonnes de livres de Zweig, Freud, Einstein, Werfel, Döblin, Marx ainsi que ceux d’autres auteurs communistes ou socialistes : « Le nazisme est une œuvre collective, pas le projet solitaire d’un dément, chacun dans son rôle, à sa place, peuple gangréné par la folie. »

 

L’Exercice de la médecine est un livre dense, passionnant, très instructif avec des pages pathétiques, une belle réussite littéraire signée Laurent Seksik (photo ci-contre) qui est lui-même médecin et donc aussi, un excellent écrivain.

Un immense merci à Ghislaine pour m’avoir offert ce livre aussi captivant qu’instructif.

Jean-Paul

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6 octobre 2016 4 06 /10 /octobre /2016 09:33

Une forêt d’arbres creux par Antoine Choplin

La fosse aux ours (2015) 115 pages.

 

Fidèle à lui-même, Antoine Choplin, avec Une forêt d’arbres creux, livre encore un petit bijou de littérature. Après Le héron de Guernica, La nuit tombée et L’impasse, nous sommes à nouveau sous le charme de cette écriture simple, efficace, allant à l’essentiel et toujours terriblement émouvante.

 

 

Nous sommes à Terezin, en République Tchèque, en décembre 1941, jour de l’arrivée de Bedrich, accompagné de sa femme, Johanna, et de leur fils, Tomi, qui n’a même pas un an. Les voilà enfermés dans un ghetto, un camp de concentration peut-être un peu moins sévère que d’autres, là où mourut l’immense poète Robert Desnos.

 

 

Bedrich « regarde les arbres… Il songe à leur constance, qu’ils soient d’ici ou de là-bas, du dehors ou du dedans. Il se dit : vois comme ils traversent les jours sombres avec cette élégance inaltérée, ce semblable ressort vital. Ceux bordant la route qui relie la gare au ghetto, et qui s’inclinent à peine dans la nudité ventée des espaces. Ceux des forêts au loin… » Avec quelques autres, il se retrouve dans une salle pour dessiner des plans de bâtiments et même d’un futur crématorium…

 

 

Ce travail permet d’échapper à la faim qui fait mourir tant de personnes détenues. Quand tombe la nuit, ils dessinent la vérité de Terezin, cachant ces œuvres destinées à témoigner de la réalité alors que les nazis s’ingénient à mystifier la Croix-Rouge internationale qui vient d’annoncer, plusieurs mois à l’avance, une visite du camp.

 

 

Au fil des pages, l’auteur livre des instantanés de la vie de Bedrich, les rares moments où il peut retrouver Johanna et Tomi, cette intimité à jamais perdue et les drames du quotidien, d’une banalité que les tortionnaires s’ingénient à faire accepter comme normale…

 

 

Pendant ce temps, les convois partent vers l’est. On évacue les plus faibles. Le vieux Kurt refuse d’aller se faire soigner à l’infirmerie parce qu’il sait ce qui l’attend. Les nazis font vider l’hôpital de ses malades afin d’y faire jouer le Requiem de Verdi, chanté par les Juifs. Les chefs SS de Prague et de Berlin sont là ainsi que Eichmann…

 

 

Bedrich imagine un tableau montrant ce qu’il voit : «… à leurs traits marqués, à leurs orbites profondes, à la courbure légère de leur échine… les inquiétudes, la souffrance des jours, l’envie d’une miche de pain. » Il espère malgré tout : « …on pourrait bien finir par échapper aux convois vers l’Est, et il faudrait bien qu’un de ces jours tous ces murs s’effondrent. » Et nous, il nous reste à ne pas oublier, l’être humain n’ayant de cesse de répéter les mêmes atrocités, une barbarie toujours d’actualité.

Jean-Paul

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2 octobre 2016 7 02 /10 /octobre /2016 12:43

Némésis par Philip Roth

traduit de l’anglais (USA) par Marie-Claire Pasquier

nrf-Gallimard (2012). 225 pages

 

Avec pour titre, Némésis, nom d’une déesse grecque de la juste colère des dieux pour évoluer ensuite et désigner cette force obscure envoyant la mort comme juste punition, ce roman de Philip Roth emmène à nouveau le lecteur dans Newark, immense ville jouxtant New York. L’auteur connaît bien les lieux puisqu’il y est né en 1933, dans le quartier de Weequahic où il situe une partie de l’histoire.

 

 

Nous sommes en 1944, le 4 juillet, et quarante cas de poliomyélite viennent de se déclarer dans une ville ayant connu pareille épidémie en 1916. Il n’existe alors aucun remède, aucun vaccin et la polio frappe de paralysie surtout les enfants mais aussi les adultes. Il fait très chaud cet été-là et nous allons suivre le destin de Bucky (Eugène) Cantor, professeur d’éducation physique de 23 ans, de petite taille mais excellant en gym, au lancer de javelot et en haltérophilie. Son engagement dans l’armée US avait été refusé à cause d’une vue trop basse. Il vivait cela comme une frustration énorme, pensant souvent à ses deux meilleurs amis, Jake et Dave, en train de combattre en France.

 

 

« Son visage était le visage robuste, indestructible, intrépide d’un jeune homme vigoureux sur qui on pouvait compter », le décrit un des enfants du quartier devenu adulte. La mère de Bucky était morte en couches et il n’avait pas connu son père, un escroc. Élevé par une grand-mère parfaite et un grand-père ayant immigré depuis un village juif de Galicie polonaise, il trouve dans l’amour de Marcia un réconfort important et surtout l’espoir d’une vie bien meilleure.

 

 

Hélas, la maladie frappe aveuglément. Mr Cantor rassure les parents affolés, résiste courageusement à la provocation de dix jeunes Italiens venus cracher sur le terrain de sport pour donner la polio dans son quartier. Le père de Marcia, le Dr Steinberg lui parle : « Moins il y aura de peur, mieux cela vaudra. La peur fait de nous des lâches. La peur nous avilit. Atténuer la peur, c’est votre job et le mien. »

 

Par amour pour Marcia, il quitte son poste et la rejoint dans le camp de vacances des Pocono Mountains où tout semble idyllique. Ce Dieu que l’on invoque lors des obsèques du jeune Alan lui pose question lorsqu’il entend : «…la prière louant la toute-puissance de Dieu, louant sans bornes ni raison ce Dieu même qui permettait à la mort d’anéantir toutes choses, y compris les enfants. » Il est en colère contre ce Dieu et en débat avec Marcia : « Mais comment un Juif peut-il prier un dieu qui a jeté sa malédiction sur un quartier peuplé de milliers et de milliers de Juifs ? »

 

 

L’issue de cette histoire est terrible et magnifique à la fois. Philip Roth (photo ci-contre) pose bien tout le problème de l’intégration des personnes handicapées dans notre société, un problème qui, des années après, est loin d’être résolu malgré beaucoup d’améliorations.

Jean-Paul

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26 septembre 2016 1 26 /09 /septembre /2016 20:49

Mystères à Vienna  par Martial Fiat

Edition 7 (2013). 118 pages

 

Se balader dans les rues de Vienne à l’époque romaine, découvrir le théâtre antique en construction, assister à une cérémonie au temple d’Octave Auguste, aller aux thermes, traverser le Rhône, découvrir la vie sur les quais et naviguer avec quelques mariniers sans oublier les ruelles les plus obscures de la ville et les plus belles villas des riches citoyens romains, les surprises ne manquent pas dans ce roman de Martial Fiat : Mystères à Vienna.

 

L’action se déroule au milieu du premier siècle, en pleine époque gallo-romaine. Vienne était une des plus grandes villes de Gaule, lieu de passage très important. D’ailleurs, dans le livre, nous côtoyons un jeune Grec, Akileos, et un géant germain, Proctor, offert par Servius Repentinus à son fils Claudius, pour ses dix ans.

 

Les mariniers s’affairent sur les quais quand le jeune Claudius entend le bruit d’une chute dans l’eau du Rhône… Le mystère est complet mais le danger rôde avec des Gaulois fraîchement romanisés et des notables avides de gains faciles.

 

L’auteur nous emmène au théâtre, à l’Odéon, où l’on joue des fables de « Phèdre, né en Thrace, une contrée lointaine de l’Orient, paraît-il. C’était un ancien esclave affranchi par l’empereur Auguste. » Mais Claudius est trop curieux et il se laisse entraîner.

 

 

 

Akileos fait un saut à Lugdunum mais les coups durs s’enchaînent jusqu’au triomphe de la vérité qui donne l’occasion à l’auteur de nous faire prendre conscience du statut des esclaves car tous ces beaux monuments que nous admirons encore ont été bâtis par des centaines d’entre eux au prix de sacrifices énormes.

 

Enseignant à la retraite, Martial Fiat (photo ci-contre)

vient de publier son cinquième livre : Le Templier du Pape (Edition 7) qu’il situe à l’époque médiévale, en plein concile de Vienne qui supprima l’ordre des Templiers. Ses trois premiers romans s’intitulent : Jonathan et le fantôme blanc, Jonathan et la grande île et Jonathan et les roses. Bien que ces romans s’adressent plus particulièrement à des jeunes, ils régalent les lecteurs de tous les âges.

 

Un grand merci à Bernadette et Patrick qui nous ont permis de lire Mystères à Vienna.

Jean-Paul

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22 septembre 2016 4 22 /09 /septembre /2016 09:09

Fuck America (Les Aveux de Bronsky) par Edgar Hilsenrath

traduit par Jörg Stickan. Attila (2009). 286 pages

 

Après Le Nazi et le Barbier et Orgasme à Moscou, revoici Edgar Hilsenrath, un écrivain juif allemand né en 1926 qui prend à chaque fois le lecteur aux tripes en associant toujours humour et dérision dans des récits dont sa vie constitue la trame.

Fuck America (Les Aveux de Bronsky) commence très fort avec des courriers échangés entre Nathan Bronsky, le 10 novembre 1939, et le Consul Général des États-Unis d’Amérique à Berlin. Devant un appel au secours afin d’obtenir des visas pour fuir le nazisme, la réponse est terrible après… huit mois d’attente : ces autorisations si vitales seront délivrées, promis, en… 1952 ! Il est vrai que l’antisémitisme, gangrène toujours bien réelle aujourd’hui, n’est pas l’apanage de l’Allemagne : « …les gouvernements de tous les pays de cette planète se foutent royalement de savoir si vous vous faites tous massacrer ou non. Le problème juif leur casse les pieds, à vrai dire, personne ne veut se mouiller. »

Après beaucoup d’épreuves et de souffrances, Jakob Bronsky, fils de Nathan, se retrouve aux États-Unis mais ses yeux ont perdu leur éclat emporté par les six millions de victimes de la Shoah. Pour retrouver un peu de lueur dans son regard, Jakob n’a qu’une possibilité : écrire. Comme l’auteur l’a vécu, il assure de petits jobs de serveur, de livreur ou de gardien de nuit afin d’avoir un peu d’argent. C’est la nuit, dans la cafétéria des émigrants, qu’il peut enfin laisser revenir ses souvenirs à la surface.

Ainsi, chaque fois qu’il gagne un peu d’argent, il peut avancer son livre qui s’intitulera « Le Branleur », comme le lui a conseillé un voisin de table mais c’est sa frustration sexuelle qui le hante. Il rêve, il fantasme : « Tu vas enfin avoir l’occasion de baiser une authentique secrétaire de direction. » mais « Dans ce pays, la pauvreté et la solitude sont une infamie. »

Après plusieurs aventures et quantité de dialogues menés avec brio et efficacité, Edgar Hilsenrath, par la voix de Jakob Bronsky, raconte sa naissance, en 1926, avec déjà deux nazis dans le jardin « Quand il sera grand, on le fourra dans une chambre à gaz ». Lorsqu’il est circoncis, les mêmes sbires se réjouissent : « Avec cette queue mutilée, il ne fera croire à personne qu’il est aryen. »

À partir de 1933, tout s’enchaîne. Il est battu à l’école. Puis c’est le boycott des commerçants juifs et la Nuit de cristal. La famille vit maintenant dans un appartement miteux après avoir connu l’aisance. Certains veulent fuir mais son père refuse alors que son oncle affirme : « Le peuple allemand est complètement hypnotisé. » Un Jakob Bronsky est mort avec les six millions de Juifs alors que l’autre Jakob fuit, connaît les ghettos, la peur, la faim, le froid mais affirme : « c’est l’espoir qui m’a fait vivre. »

Edgard Hilsenrath écrit sur tout ce qu’il a refoulé. Il répète : « Ils auraient dû nous sauver en 1939. » Pour être enfin publié dans son pays d’origine, il lui a fallu déployer beaucoup d’efforts. Maintenant, il peut dire aux jeunes Allemands : « lisez mon livre… Mon livre contre la violence et la barbarie. »

Jean-Paul

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19 septembre 2016 1 19 /09 /septembre /2016 14:15

Rue des voleurs par Mathias Énard

Actes Sud/ Leméac (2012). 251 pages

 

Entre les prix du livre Inter (Zone) et Goncourt (Boussole), Mathias Énard (photo ci-dessous) a réussi une fresque passionnante sur les pas d’un jeune Tangérois, terriblement attiré par l’Europe mais profondément attaché aux écrits des poètes arabes et à sa terre marocaine.

 

« Nous sommes des animaux en cage qui vivons pour jouir, dans l’obscurité… entre les putes, le Coran et Dieu qui était devenu un deuxième père, les coups de pied au derche en moins. » Lakhdar parle, raconte sa vie quotidienne, ses dix mois de cavale, 300 jours de honte après avoir fui sa famille car il avait été surpris avec sa cousine Meryem, nus tous les deux…

 

Son meilleur ami, Bassam, l’envoie dans une mosquée, chez des islamistes qui l’accueillent. Le Cheikh Nouredine lui confie le rôle de libraire du groupe. Le narrateur décrit son quotidien, les livres qu’il vend à la sortie de la mosquée, internet « Quand je me fatiguais du porno sur le web (un peu de péché ne fait de mal à personne), je passais des heures confortablement allongé sur les tapis », la lecture de l’arabe classique ainsi que des polars français achetés d’occasion.

 

Nous sommes en plein dans les révolutions arabes. Pour les amis de Lakhdar, le but est simple : prendre le pouvoir avec les élections libres puis islamiser les constitutions et les lois avec pour modèle, l’Égypte mais les agissements du Cheikh et de ses hommes vont plus loin. Des idées, on passe aux actes et le terrorisme fait de plus en plus de victimes.

 

Heureusement, il y a la rencontre avec Judit, étudiante barcelonaise dont Lakhdar tombe amoureux. Elle lui parle de Mohamed Choukri (1) : « J’ai été surpris d’apprendre qu’on étudiait ses romans en littérature arabe moderne à l’université de Barcelone. » Hélas, quand il se promène avec elle, à Tanger, « c’était recevoir, à à chaque coin de rue, une sérieuse quantité de mollards symboliques. »

 

Ibn Battûta, grand voyageur et écrivain du XIVe siècle, revient souvent dans le récit de Lakhdar qui se fait embaucher dans la zone franche pour travailler devant un écran douze à seize heures par jour : « On avait l’impression que toute la France, tout le verbiage de la France atterrissait ici, en Afrique. » Quand il demande à son employeur un travail dans son entreprise, en France, la réponse est cinglante : « Mais justement, si on est implantés ici c’est pour que ça coûte moins cher, pas pour envoyer les travailleurs en France ! »

 

Pour retrouver Judit, à Barcelone, Lakhdar devient homme à tout faire sur un ferry, employé de pompes funèbres clandestin pour les noyés du détroit de Gibraltar avant d’échouer dans cette carrer Robadors, la rue des voleurs.

 

Mais la violence monte, ce que l’auteur appelle « la spirale de la bêtise ». Hanté par ses souvenirs, profondément humain, il ne peut sombrer avec ces drogués, ces pouilleux, ces barbus de la mosquée, il dépasse toutes les cases dans lesquelles on tente de l’enfermer. Marocain, Français, Espagnol, musulman ? « Je suis plus que ça. »

Jean-Paul

 

1 : Le Pain nu, grand roman de Mohamed Choukri, a été traduit en français par Tahar Ben Jelloun (Éditions François Maspero).

 

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16 septembre 2016 5 16 /09 /septembre /2016 16:28

Re-Vive l’Empereur ! par Romain Puértolas

Le Dilettante (2015). 350 pages

 

Il faut se laisser prendre par ce roman apparemment complètement loufoque, le quatrième livre de Romain Puértolas (photo ci-contre) qui nous avait fait rire avec L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea, tout en posant le problème du traitement infligé aux migrants.

 

Re-Vive l’Empereur s’empare du mythe napoléonien pour faire revenir Bonaparte et c’est désopilant tout en atteignant un niveau nettement plus élevé de réflexion à propos des djihadistes qu’il va tenter de vaincre ou plutôt de convaincre.

 

Bien sûr, notre homme est très surpris par tout ce qu’il découvre. Il devient accro au Coca light qu’il nomme « le Champagne noir » mais n’apprécie pas du tout l’invasion de l’anglais : « Se pouvait-il que la France fût devenue une annexe de l’Angleterre ? »

 

C’est un Corse, le professeur Bartoli, membre de la CGT, la Confédération des grognards tristes, qui l’accueille pour le ramener sur son île mais, à l’aéroport : « Les pièces de métal semblaient avoir été remplacées par des cartes rectangulaires qu’il suffisait d’introduire dans la fente de petits boîtiers. »

 

Notre pays est troublé après les assassinats à L’Hebdo des Charlots. Il se souvient qu’il faisait arrêter les caricaturistes et fermait les journaux… « L’abeille impériale avait le bourdon » et décide de « partir en guerre contre les djihadistes et de sauver la France. »

 

Bonaparte découvre les crèmes corporelles, le T-shirt et en passe un à l’effigie de Shakira. Il se rend aux Invalides où il apprécie sa statue et récupère son bicorne puis se rend à l’Elysée car il lui manque le plus important, son armée.

 

« La dernière fois qu’il avait vu le palais de l’Élysée, c’était le 25 juin 1915 » et c’était « sa maison » La rencontre avec François Hollande est cocasse. Il le trouve « Ahuri mais sympathique. » Serge Lama est convoqué ainsi que Nicolas Sarkozy : « il avait enfin trouvé plus petit que lui », et plusieurs historiens.

 

N’obtenant rien de concret du côté officiel, il décide de se débrouiller tout seul, recrutant des danseuses du Moulin Rouge, un balayeur et l’imam de la Grande mosquée de Paris. Il apprécie de voir l’Arc de Triomphe terminé et va loger dans un Formule 1. Il recherche des descendants et, au passage, il règle son compte au FN : « Le mot immigré ne veut rien dire, la chose la plus importante est de se sentir Français » et précise : « Je ne voterai jamais FN. – Pourquoi ? – Parce que je n’ai pas envie de revenir à mon époque. »

 

Finalement, il apprécie la France d’aujourd’hui : « Plurielle mais unie, Multiculturelle, colorée, elle s’était enrichie du mélange au long de toutes ces années. »

 

Sa Nouvelle Grande Armée est ainsi et elle part en expédition dans le repaire de l’ours de Mossoul. Là-bas, l’aventure rocambolesque offre des pages importantes sur le rôle des religions et leurs chimères : « Il était vrai que toutes les religions avaient une conception anthropomorphique de leur dieu. »

 

Quand on rappelle au grand chef djihadiste toutes les atrocités commises au nom d’Allah, la question mérite d’être posée : « Qui es-tu pour défaire ce qu’Allah a fait ? », constatant plus loin : « Les caricaturistes de L’Hebdo des Charlots avaient raison, c’est dur d’être aimé par des cons. »

 

 

Finalement, sous une apparence loufoque, Re-Vive l’Empereur pose les bonnes questions et apporte une solution que nous aimerions tant voir se réaliser, même sans Napoléon !

Jean-Paul

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12 septembre 2016 1 12 /09 /septembre /2016 09:15

Quand le diable sortit de la salle de bain

par Sophie Divry

Noir sur Blanc (2015). 306 pages

 

Séduit par La cote 400, j’étais curieux de lire à nouveau Sophie Divry, cette Montpelliéraine qui vit à Lyon où débute ce « roman improvisé, interruptif et pas sérieux. » Son talent ne se dément pas, un talent bien servi par des trouvailles très originales de mise en page qui émaillent le livre.

 

 

Nous voilà donc avec Sophie, jeune chômeuse de longue durée « écrivain public, journaliste, professeur » qui cherche du travail sur le net. Ça urge car avec 40 € sur son compte le 20 du mois, « comment faire, ou plutôt non-faire ? »

 

 

Si la faim la tenaille, elle a son ami Hector, « mon grand ami » qui intervient épisodiquement dans le récit pour des aventures très chaudes avec Belinda. Quant à Sophie, elle avoue : « j’étais bien la seule fille de la Croix-Rousse avec qui Hector n’avait pas couché. »

 

 

Sont très originales aussi les interventions subliminales de sa mère qui commente, à son insu, toutes ses actions, ce qui donne l’occasion à l’auteure de déployer tout son talent pour inventer des mots comme « s’exclamaugréa, continunia, articulâcha, ajoutacla, intervindica, arguasoupit, s’interpolissa… ma mère. »

 

 

Avant d’aller faire connaissance avec le reste de sa famille, un peu plus tard, Sophie nous parle de ses six frères mais chacun a fait sa vie « Quand on a besoin des autres, c’est qu’on n’a pas fait sa vie. » Un tchat sur un site porno nous entraîne en plein délire verbal avant que Bertrande lui offre à manger avec son petit-fils, un vrai rival pour dévorer le poulet, les fraises, les chocolats… « J’avais autant mangé qu’en une semaine. »

 

 

Hélas, d’autres factures arrivent et le maquis administratif des allocations ne facilite pas les choses. Au passage, l’auteure nous régale d’un conte sur l’invention du conditionnel puis d’un autre « Le mange-consonnes », à lire absolument. Et puis il y a le diable, Lorchus, qui lui suggère toutes les tentations pour se faire du fric aux dépens de son prochain et qui peut aider Hector au passage : « Je veux bien m’occuper de mettre cette poule dans ton lit pour que tu lui fourres ton étourneau dans la rhubarbe. »

 

 

Invitée au baptême de Basile, un neveu, à Sullac, près de Montpellier, elle profite à fond de cette parenthèse avant de replonger dans ses soucis quotidiens, de donner une liste impressionnante des types d’hommes qu’elle n’aime pas « ça me laisse peu de perspectives. »

 

 

Enfin, elle trouve un emploi de serveuse : « Je découvrais à quel point le travail, a fortiori le travail physique, est un excellent moyen de chasser l’angoisse. » Mais « entre un sous-travail épuisant et un chômage affamant », elle constate que « le point de vue que nous avons sur le monde dépend de la place qu’on nous y fait. »

Jean-Paul

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5 septembre 2016 1 05 /09 /septembre /2016 14:02

Les Prépondérants par Hédi Kaddour

nrf, Gallimard (2015). 459 pages

Grand prix du roman de l’Académie française 2015

 

Professeur de littérature française d’origine tunisienne, Hédi Kaddour (photo ci-contre), pour son troisième roman, réussit une vaste fresque qu’il situe dans les années 1920, en Afrique du nord, ce qui ne l’empêche pas d’entraîner son lecteur aux États-unis mais aussi en France et en Allemagne.

 

 

À Nahbès, ville fictive du sud, en bord de mer, Les Prépondérants ne sont pas près de lâcher les meilleures terres, tous les avantages accaparés, et c’est avec beaucoup de subtilité que l’auteur nous montre tous les maux de la colonisation.

 

 

Tout au long du roman, nous partageons la vie de trois femmes. Rania (23 ans) est veuve. Elle aime les livres en français mais lit davantage en arabe. Elle dirige une propriété de 900 ha, contre l’avis de Si Mabrouk, son père, et de son frère, Taïeb qui ne pensent qu’à la marier.

 

 

Les deux autres femmes importantes du récit sont Gabrielle, une journaliste féministe qui n’hésite pas à écrire ce qu’elle pense, et Kathryn, actrice américaine qui débarque à Nahbès avec toute l’équipe de tournage d’un film : Le guerrier des sables.

 

 

Les Prépondérants n’apprécient pas du tout l’irruption de ces Américains avec ces femmes délurées à la terrasse des cafés et ce Francis Cavarro, star du film, qui fait rêver les épouses des colons. Ils veulent faire interdire le tournage mais le Souverain et Paris protègent le travail de Neil Daintree, le réalisateur.

 

 

Nous suivons aussi le jeune Raouf, jeune intellectuel imprégné de culture française et arabe, qui se lie avec Ganthier, un colon éclairé qui emmène son jeune ami en France où les stigmates de la Première guerre mondiale sont encore bien présents. Raouf se lie avec les nationalistes, suit beaucoup de réunions politiques mais reste sur la réserve pendant que son père, Si Ahmed, déjoue magnifiquement les chausse-trappes préparés par le sinistre Belkhodja.

 

 

Lorsqu’ils passent de l’autre côté du Rhin, l’auteur décrit très justement toutes les erreurs commises par la France qui veut à tout prix faire payer les vaincus alors que cela ne suscite que haine et soif de revanche. Le face à face entre les civils allemands qui chantent La Marseillaise dans leur langue et la troupe française, est impressionnant.

 

 

Autre grand moment du livre qui n’en manque pas : la première projection publique d’un film à Nahbès. « Raouf se sentait mal à l’aise, pris entre ses réactions de familier du cinéma et celles des ingénus dont se moquaient les autres familiers heureux de pouvoir pratiquer la condescendance du petit-bourgeois progressiste ou celle du colon… »

 

 

La situation se dégrade : « c’est pas bon ces discussions entre Arabes et Américains, ça rend nos Arabes prétentieux ! » Après un terrible orage, l’auteur note très justement : « le malheur avait cessé d’agir, il s’était laissé regarder, on appelle ça un bilan. »

 

 

Peu à peu, l’Histoire s’emballe. Hédi Kaddour décrit avec talent l’évolution du nord de l’Ifriqiya et son livre permet de comprendre pourquoi la colonisation était une voie sans issue, un éclairage bien utile pour les temps présents et à venir.

Jean-Paul

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28 août 2016 7 28 /08 /août /2016 08:46

La Brigade du rire par Gérard Mordillat

Albin Michel (2015). 215 pages

 

Pierre Ramut sort de l’hôtel Westminster, au Touquet. Ce journaliste célèbre, auteur de La France debout est accosté par une admiratrice, « une jeune fille blonde, lunettes en plastique rouge, décolleté avantageux » qui lui fait dédicacer son livre puis l’emmène jusqu’à une voiture où débute une histoire extraordinaire.

 

 

La verve de Gérard Mordillat et la justesse de ses analyses à propos de notre société se révèlent une nouvelle fois très pertinentes et percutantes grâce aux retrouvailles de ces anciens camarades de lycée décidés à célébrer une victoire lors d’un tournoi scolaire de hand. Chacun a son histoire et, tout au long du livre, l’auteur nous emmène d’abord dans les pas de Kol qui vient d’être licencié. Il raconte ses batailles syndicales : « Il fallait obtenir des garanties, des primes, ces merdes ou ces hochets qui sont distribués à chaque fermeture d’entreprise. », et ses galères pour retrouver du travail.

 

 

L’Enfant-Loup, le second compère, est garagiste dans le Nord. Il ne se retrouve plus dans la vie actuelle : « La société n’était plus démocratique ni républicaine. Il n’y avait plus de vertu, que de la cupidité et du cynisme. »

 

 

Dylan est prof d’anglais. Il vit avec deux sœurs, Dorith et Muriel qui sont très délurées : « s’aimer c’est rire ensemble même quand il y a de quoi pleurer. » Arrive Zac Bergmann : « le juif rouquin qui jouait à l’arrière-centre, était devenu un gros poussah aux joues mal rasées, à la mine négligée, à la volubilité anxieuse. » Il est critique de cinéma. Puis voilà Rousseau, prof de droit du travail et Hurel, l’arrière-gauche. L’équipe serait au complet si Bob, le gardien était là mais Victoria le remplace…

 

 

Les conversations s’enchaînent et s’enflamment puis le plan se met en place pour s’occuper de l’éditorialiste de Valeurs Françaises, Pierre Ramut : « Le faire travailler dans les conditions qu’il met en exergue dans son journal. Pas les brigades rouges mais La Brigade du rire. »

 

 

Si tout se passe comme prévu, chacun se débat avec ses problèmes personnels et son histoire ce qui peut nous emmener jusqu’en Israël. Pour ne pas être reconnus plus tard, ils portent les masques des sept nains avec une combinaison de travail, des gants et des chaussures de sécurité.

 

 

Les discussions sont édifiantes car les réponses aux questions de Ramut sont les propres arguments qu’il développe à longueur d’articles. Lui qui veut supprimer les 35 h, passer à 40 ou 48 h, il va être obligé de travailler afin de perforer des pièces métalliques avec une perceuse à colonne. Il va faire les 3x8 et 600 pièces à l’heure pour gagner le Smic moins 20 % « afin de rivaliser avec les Chinois. » Un forfait nourriture, logement, eau, électricité sera déduit mais un bleu lavé et repassé lui sera fourni chaque semaine… Au bout de plusieurs semaines, L’Enfant-Loup pourra dire à Ramut : « On ne rabaisse personne en le faisant travailler… Vous travaillez et comme travailleur vous avez droit à notre respect. »

 

 

La Brigade du rire est un livre très vivant, souvent drôle avec des rebondissements et des discussions sur le cinéma qui posent « la seule question que Sautet posait quand on lui parlait d’un scénario, c’était : « Ça finit comment ? » Et bien, lisez Gérard Mordillat et vous ne serez pas déçus !

Jean-Paul

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Published by Les amis et proches de Jean-Paul Degache
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