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24 janvier 2016 7 24 /01 /janvier /2016 19:00

Une femme aimée par Andreï Makine

Seuil (2013) 362 pages.

 

Retrouver et lire Andreï Makine est toujours un plaisir. Dans Une femme aimée, il nous emmène sur les traces de Catherine II, avec Oleg Erdmann, un cinéaste russe d’origine allemande, comme son héroïne, « une petite princesse allemande qui regardait tomber la neige sur la Baltique… ». Celui-ci tente de faire son métier en URSS, avant la chute du mur de Berlin et veut aller au-delà des clichés et des réputations toutes faites afin de tenter de comprendre cette femme qui multiplia les amants et les cruautés.

 

 

Le texte est prenant de bout en bout grâce à l’alternance des séquences historiques et des démêlés quotidiens de celui qui écrit un scénario sur la vie de la Grande Catherine afin de reconstituer sa vie. Née en 1729, à Stettin, en Poméranie, elle se nommait Sophie Augusta Frédérique d’Anhalt-Zerbst. Elle a 14 ans quand elle vient en Russie épouser Pierre III. Son fils, Paul naît en 1754. Pierre III est renversé et tué en 1762 et Catherine monte sur le trône. En 1784, l’empire russe annexe la Crimée… Puis, en 1795, suite à un troisième partage, la Pologne perd son indépendance. Deux ans plus tard, Catherine II meurt à 67 ans.

 

 

Oleg ne veut pas se contenter de l’histoire officielle, trop facile alors que, pour pouvoir vivre, il doit travailler aux abattoirs de Leningrad et partager un appartement communautaire. Ainsi, l’auteur nous fait passer des difficultés d’une vie assez ordinaire aux amants de l’impératrice qui « alimente la fougue de ses hommes avec un cocktail de sexe et de violence. » Après avoir parlé de Potemkine « qui choisissait pour elle de nouveaux amants », il précise : « Le favoritisme comme institution, le sexe comme forme de gouvernement, l’orgasme comme facteur de vie politique. »

 

 

Après bien des discussions avec son amie Lessia, Oleg présente son scénario devant le CEAC (Comité d’État pour l’art cinématographique). C’est le moment où son histoire remonte à la surface avec Sergueï, son père, d’origine allemande, considéré comme fou. Il construisait des maquettes de palais, de châteaux car il était architecte. Il avait réussi à s’engager dans l’Armée rouge en s’affirmant comme Juif et non Allemand. « Revenant du front, en 1945, il avait l’impression qu’une parcelle des crimes allemands lui était imputable. » Sa mère avait été déportée en Sibérie comme tous les Russes d’origine allemande et son père répétait : «… dire que tout cela m’arrive à cause de cette petite Allemande devenue la Grande Catherine. »

 

 

La situation politique évolue. Gospodine (monsieur) a remplacé camarade, Leningrad est redevenue Saint-Pétersbourg. Douze ans après, Oleg réalise des films pour des oligarques mais Catherine II le hante. Était-elle « une femelle en chaleur » ou « une championne de jeux politiques » ? L’auteur n’oublie pas de relier l’histoire de son pays d’origine avec celle de la France, Voltaire, la Révolution. Voilà maintenant qu’Oleg réalise une série télévisée sur Catherine II…

 

 

Comment raconter l’Histoire ? « On connaît des faits, des protagonistes. Les historiens proposent des interprétations. » Oleg se souvient de Lanskoï, le seul qui ait peut-être vraiment aimé Catherine et ce départ envisagé : « Deux cavaliers sur une route nocturne, deux êtres qui, pour s’aimer, quittent les jeux de ce monde » et retrouve Eva…

Jean-Paul

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18 janvier 2016 1 18 /01 /janvier /2016 10:36

Autour du monde par Laurent Mauvignier

Les éditions de Minuit (2014) 371 pages.

 

Ce pourrait être un recueil de nouvelles mais Autour du monde est bien plus que cela. Laurent Mauvignier, pour son dixième roman, a réalisé une œuvre littéraire pleine et captivante car les tranches de vies qui se succèdent ont un lien : le terrible tremblement de terre suivi d’un tsunami qui a ravagé une partie du Japon, le 11 mars 2011.

 

 

Avec une fluidité remarquable, l’auteur fait passer son lecteur du Japon en mer du Nord puis aux Bahamas, en Israël, à Moscou, au Canada, en Tanzanie, à Rome, au large de la Somalie, au nord de l’Italie près de la frontière slovène, en Thaïlande, aux États-unis et à Paris avec une famille japonaise qui ne peut pas rentrer à cause de la catastrophe, bouclant ainsi ce tour du monde fait de destins allant du plus ordinaire au plus extraordinaire.

 

 

Tout cela est mené avec un style efficace, très prenant, par un écrivain possédant un sens du détail très poussé. Yûko et son ami mexicain, Guillermo, ouvrent le récit « Dans un pays où la langue est aussi abstraite qu’une toile de Pollock, une langue qui lui semble ne pas avoir de grammaire, d’ordre établi. » Une avalanche de verbes traduit l’effet de cette vague immense qui dévaste tout : « L’eau va étriller, écraser, déporter. L’eau va tout envahir. Se répandre, répandre sa marée noire de boue… L’eau qui monte. Qui avale et prend tout. » Plus loin, il parle « d’un festin amer et monstrueux. »

 

 

Salma à Jérusalem, sur la terre de ses grands-parents, découvre la vie quotidienne des Palestiniens lors d’un passage au check-point : humiliations, brimades, fouilles systématiques, désespoir mais aussi misère derrière ce mur censé protéger Israël des terroristes.

 

 

Impossible de passer sous silence les retrouvailles entre Syafiq et Stas, à Moscou, une scène extraordinaire, cascade de mots, d’actions pour deux hommes qui font l’amour. À Dubaï, M. Arroyo, originaire des Philippines, travaille dans un hôtel au service des « touristes qui vivent leur rêve en venant dans un pays qui est une bulle de savon sophistiquée, fragile et improbable. »

 

Le safari en Tanzanie de ces riches Australiens révèle un comportement odieux puis voilà Rome avec Peter et Fancy : « Rome, on y vient même un peu pour désirer ce retour, organiser la nostalgie qu’on aura bientôt et qui pointe son nez avant d’être reparti. » Après avoir laissé Juan et Paula, sur leur catamaran, aux prises avec les pirates Somaliens, c’est l’histoire édifiante de Giorgio et Ernesto, deux retraités italiens qui rêvent de remporter le jackpot dans un casino, en Slovénie : « Des excès ? Quels excès ? On rejoue et on perd et on gagne, à la fin on reperd indifféremment tout et même plus encore. »

 

 

Enfin, l’auteur nous offre le road-movie de Vince, auto-stoppeur hyper-réac et raciste puis c’est l’émouvante Fumi (8 ans) qui veut absolument raconter ce qu’elle découvre en France à sa mamie restée au Japon. Hélas, Ichiro, le grand frère rappelle l’horrible réalité, ce mur de 5 m, censé protéger le village de leurs grands-parents et qui a été emporté par des vagues de 10 à 15m.

Jean-Paul

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12 janvier 2016 2 12 /01 /janvier /2016 13:46

La place par Annie Ernaux.

Gallimard (1983), Folio plus classiques (2006) 113 pages.

Prix Renaudot 1984

 

Annie Ernaux fait partie des écrivains que l’on étudie maintenant au lycée. La place est donc édité en version classiques, bel hommage à cette auteure qui écrit sur ce qu’elle a vécu, senti, ressenti, sur cette place acquise dans la société, tout en ayant le sentiment d’avoir peut-être trahi ses origines.

 

 

Le livre commence par les épreuves pratiques du Capes, dans un lycée de La Croix-Rousse, à Lyon : « Le soir même, j’ai écrit à mes parents que j’étais professeur « titulaire ». Ma mère m’a répondu qu’ils étaient très contents pour moi. » Hélas, deux mois après, jour pour jour, son père est mort, à 67 ans, « Ma mère n’a fermé le commerce que pour l’enterrement. Sinon, elle aurait perdu des clients… » À la fin du livre, l’auteure reviendra sur ces moments douloureux vécus avec son jeune fils.

 

 

Décidée à écrire un roman racontant la vie de son père, elle abandonne ce projet pour relater tout simplement ses paroles, ses gestes, ses goûts, les faits marquants de sa vie « tous les signes objectifs d’une existence que j’ai aussi partagée ».

 

 

En pays de Caux, à 25 km de la mer, son grand-père « était un homme dur, personne n’osait lui chercher des noises. » Il ne savait ni lire, ni écrire. Sa grand-mère tissait chez elle mais avait appris à l’école des sœurs. Son père fut retiré de l’école à 12 ans alors qu’il était dans la classe du certificat d’études, placé comme garçon de ferme, jusqu’au régiment. À son retour, « il n’a plus voulu retourner dans la culture. »

 

 

C’est dans une corderie qu’il rencontre celle qui deviendra sa femme. Fidèle à son habitude, Annie Ernaux détaille la photo de mariage, parle du logement de ses parents, de la première naissance, cette sœur qu’elle ne connaîtra jamais, morte de la diphtérie à l’âge de 7 ans. Trop vieux pour être rappelé en 1939, son père fuit à vélo devant l’avancée allemande alors que son épouse, enceinte, part en voiture. Finalement, ils reviennent à Lillebonne (L… dans le texte) où la petite épicerie que tenait sa mère, a été pillée.

 

 

Ainsi, elle déroule la vie de ses parents mêlée à la sienne. Elle constate : « j’émigre doucement vers le monde petit-bourgeois. » Puis, un peu plus loin : « Mon père est entré dans la catégorie des gens simples ou modestes ou braves gens. » Il avait l’habitude de dire : « que j’apprenais bien, jamais que je travaillais bien. Travailler, c’était seulement travailler de ses mains. »

 

 

Ce père qui disait : « Vous avez bien raison d’en profiter. », la « conduisait de la maison à l’école sur son vélo. Passeur entre deux rives, sous la pluie et le soleil. » Ce passage dans un univers radicalement différent, « le monde bourgeois et cultivé » crée chez Annie Ernaux (photo ci-dessus) un douloureux malaise et revient toujours la même question : quelle est sa place ?

Jean-Paul

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4 janvier 2016 1 04 /01 /janvier /2016 11:03

Les Vieux Fourneaux BD par Paul Cauuet et Wilfrid Lupano

Dargaud (2014) 1. Ceux qui restent (56 pages + cahier graphique)

2. Bonny and Pierrot (56 pages) et 3. Celui qui part (64 pages).

 

Plongez-vous sans délai dans la lecture des Vieux Fourneaux, BD qui collectionne les récompenses dont le Prix des libraires 2014 et le Fauve du public à Angoulême 2015.

 

 

Paul Cauuet et Wilfrid Lupano n’en sont pas à leur premières BD mais à Toulouse où ils résident, ils ont réussi un véritable petit bijou truffé d’humour, un véritable régal alliant remarquablement le dessin, la couleur et le texte.

 

 

Ceux qui restent. L’histoire débute avec Pierrot Mayou qui va chercher son vieux complice, Mimile, dans sa maison de retraite, la résidence Meuricy… pour aller à l’enterrement de leur amie, Lucette. Hélas, malgré les prodiges réalisés au volant par Pierrot, ils arrivent trop tard. À peine ont-ils remarqué Sophie, fille de la défunte, portrait craché de sa mère, qu’Antoine, son grand-père les apostrophe : « Salut, les cons… J’aurais dû vous dire que c’était un apéro, vous seriez peut-être arrivés à l’heure. »

 

Nous cernons un peu plus les personnages lorsque Jeanine, DRH qui avait licencié Lucette du labo Garan-Servier, ose dire son petit mot. Antoine retrouve ses réflexes de vieux syndicaliste et se met en colère aussitôt. Les souvenirs reviennent avant la visite chez le notaire. Lucette avait un théâtre de marionnettes Le Loup en slip, repris par sa fille. Pierrot fait partie d’un groupe de non-voyants anarchistes Ni yeux, ni maître mais n’a pas le temps de souffler car les voilà partis à la poursuite d’Antoine jusqu’en Toscane. Sophie avoue enfin : « Pour de vieux flibustiers, vous avez de beaux restes. »

 

 

Bonny and Pierrot. Dans le second tome, les auteurs ne se privent pas de brocarder ces boulangeries où l’on ne peut plus vendre une simple baguette mais des variantes affublées des noms les plus ridicules : sarmentine, fleurimeuline du pape, grand siècle, câlinette, essentielle, origine mais « l’essentielle est à la farine de meule, ça change tout. » Hilarant !

 

Quand Pierrot reçoit un colis extraordinairement rempli et signé Ann Bonny, l’histoire s’emballe. Antoine découvre l’Archipel Anarchiste Autonome de la mer de Paname où chacun a son île. D’ailleurs, on lui précise vite : « L’anarchie, c’est pas le bordel, Mon cher ! C’est l’ordre moins le pouvoir, nuance. »

 

 

Au passage, les auteurs nous parlent du scandale des logements vides : deux millions ; des manifs contre l’OAS et pour la paix en Algérie au métro Charonne avec l’histoire d’Anita, en février 1962 ; du net avec Arno Nimousse ; des meuniers industriels avec la réunion annuelle des actionnaires du groupe Holderen mais c’est l’histoire édifiante de l’île de Nauru qui permet de rappeler que « La planète est notre maison et que nous n’en avons pas d’autre… »

 

 

Celui qui part. Par bonheur, l’histoire continue et c’est une nouvelle venue, Berthe des Ravines, qui en est l’épicentre mais toujours avec nos trois lascars qui n’en finissent plus de révéler leur passé. Pierrot se fait remarquer, à Paris, au cours d’ « une action militante croquignolesque », déguisé en abeille mais « Y a pas de tenue pour s’indigner ! »

 

 

Des pluies diluviennes ont inondé une partie du village et Pierrot constate : « Ils ont engraissé les banques toute leur vie comme des esclaves pour se payer leur petit pavillon de merde et leur piscine qu’ils comptent pas sur moi pour venir leur racler la véranda ! »

 

 

Les gosses du village sont là aussi. Privés de jeux vidéo, ils les appliquent à la réalité avec ce lance-pierre à poules : « On jouait à angry birds. » mais Pierrot constate : « Allez, retournez à vos jeux vidéo. Z’êtes pas de taille pour la vraie vie. »

 

 

Le dessin est toujours aussi efficace, agréable, avec des personnages aux têtes incroyables comme celle de cet Australien qui cherche « Le Biouche. » Il y a aussi ce trésor des pirates que tout le monde espère découvrir mais revenons aux abeilles car « Notre vidéo de l’attaque des abeilles à fait « la buse » sur internet. C’est comme ça qu’on dit quand ça marche. » Et comme les auteurs ont noté « Fin de l’épisode » au bas de la page 64, espérons une suite à cette histoire si drôle et si juste.

 

 

Un immense Merci d’abord à Sylvie qui m’a conseillé cette BD pas ordinaire et un autre à Vincent qui m’en a facilité la lecture sans délai.

Jean-Paul

 

 

 

 

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25 décembre 2015 5 25 /12 /décembre /2015 22:03

Trompe-la-mort par Jean-Michel Guenassia

Albin Michel (2015) 387 pages.

 

Jean-Michel Guenassia, auteur du Club des incorrigibles optimistes, vient de publier une belle fresque avec Trompe-la-mort, un livre d’aventures et de savoureuses réflexions sur notre monde qui emmène le lecteur jusqu’en Inde, le ramenant en Angleterre puis sur des terres où la guerre a fait et fait encore rage.

 

Tom raconte son histoire, à la première personne du singulier. Normalement, il est mort le 5 février 2004, à 7 h 35, dans un accident d’hélicoptère… et c’est une belle occasion pour rappeler ce que fut sa vie jusque-là. Né à New-Delhi, en 1969, d’un père, Gordon, ingénieur informaticien et d’une mère, Fulvali, « délicate comme une fleur », ingénieure dans la même entreprise, il grandit en Inde où ses parents ont décidé de rester, même si sa mère a été reniée par sa famille à cause de ce mariage. Le petit Tom est élevé par une nourrice, Dhanya, qui lui apprend à parler hindi. Au passage, nous découvrons la passion des Indiens pour les cerfs-volants et nous sommes grisés par la vitesse des rickshaws dans les rues bondées de Delhi.

 

La vie de Tom bascule une première fois lorsque ses parents rentrent à Londres pour soigner sa mère, malade. Il a 8 ans. Pour lui, le choc est brutal et il déteste aussitôt ce pays : « C’était moche, ça puait, c’était triste à mourir… J’ai détesté cette ville lugubre… En Inde, la mousson était une bénédiction du ciel, ici l’humidité était une plaie. » Heureusement, en promenade avec sa mère dans le parc de Greenwich, il rencontre Karan et Jaipal, fils de familles indiennes, qui jouent au cricket, et sa vie s’illumine. Hélas, un premier accident grave marque sa vie, à 13 ans. Puis l’amour lui fait découvrir Shadvi, sœur cadette de Jaipal et il abandonne le cricket pour le tennis. : « Elle avait des yeux et de longs cheveux noirs et une peau sombre superbe qu’elle essayait de blanchir… »

 

Des catastrophes en série vont ensuite marquer sa vie. Alors qu’il refuse d’accepter tout ce qui se passe autour de lui, il part s’engager dans les Royal Marine, à 18 ans. Thomas Larch va mériter son surnom de Trompe-la-mort. D’Irlande du nord au sud de l’Irak mais aussi en Sierra Leone, en Afghanistan avec, en prime, un accident de voiture en France, lors d’une permission, notre homme devient un héros grâce à un film réalisé par Helen McGunis, pour la BBC.

 

Ce film qui lui assure la célébrité, le fait réagir très négativement : « Pour la première fois de mon existence, j’ai eu honte… J’étais présenté comme un surhomme et comme un défenseur acharné des valeurs britanniques et de l’honneur de la nation. » Après bien des vicissitudes, l’histoire extraordinaire de cet homme nous ramène en Inde à la recherche d’Alex, fils de milliardaire… « Je replongeais dans l’horreur oubliée… J’étais fasciné par ces êtres noirs, décharnés, sales, tordus… Je suis né dans cette ville. J’espérais y retrouver mes racines mais je ne comprends rien à ce monde. »

Jean-Michel Guenassia prouve une nouvelle fois tous ses talents de conteur et fait vivre des moments extraordinairement palpitants à ses lecteurs, sur les pas de son héros.

Jean-Paul

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20 décembre 2015 7 20 /12 /décembre /2015 18:11

Si vous cherchez encore une idée de beau cadeau pour Noël... offrez le Prix Goncourt 2015 !

Boussole par Mathias Enard

Actes Sud (2015). 377 pages

Prix Goncourt 2015

 

Au cours d’une nuit d’insomnie, Franz Ritter, musicologue viennois, au travers de la plume virevoltante de Mathias Enard, nous prend et nous emmène d’occident en orient et du nord au sud, en dégageant, au fil des pages, toutes les imbrications et tous les courants qui traversent des mondes que l’on tente trop souvent de séparer.

 

 

Alors que, pour oublier une maladie qui le ronge, Franz fume de l’opium et regarde M. Gruber, son voisin qui promène son chien, il relit ce courrier reçu par la poste, un tiré à part envoyé depuis le Sarawak, un État de Malaisie, situé sur l’île de Bornéo, avec pour simple dédicace : « Pour toi très cher Franz, je t’embrasse fort, Sarah. »

 

 

Sarah est le grand amour de Franz mais cette belle universitaire parcourt le monde et les rares moments vécus ensemble n’ont jamais été très concluants. Franz était à la soutenance de sa thèse, quinze ans auparavant et les souvenirs reviennent : « …impossible, à Paris en 1999, devant une coupe de champagne, de s’imaginer que la Syrie allait être dévastée par la pire violence, que le souk d’Alep allait brûler, le minaret de la mosquée des Omeyades s’effondrer, tant d’amis mourir ou être contraints à l’exil… » Ainsi, la dramatique actualité ressurgit régulièrement tout au long du roman.

 

 

Rythmé par les heures interminables de la nuit, le récit nous emmène sur les pas des musiciens, des poètes, des écrivains dont les œuvres sont influencées volontairement ou non par l’Orient. Franz détaille ses souvenirs de voyage comme ce séjour en Turquie pour étudier la musique européenne à Istanbul, du XIXe au XXe siècle ainsi qu’un séjour iranien très instructif. Au cours de fouilles menées en Syrie, il remarque : « là où en Europe ils étaient contraints par leurs budgets à creuser eux-mêmes, les archéologues en Syrie, à l’image de leurs glorieux prédécesseurs, pouvaient déléguer les basses besognes. »

 

 

Plus loin, un passage éclaire justement l’actualité : « L’Europe a sapé l’Antiquité sous les Syriens, les Irakiens, les Égyptiens ; nos glorieuses nations se sont approprié l’universel par leur monopole de la science et de l’archéologie, dépossédant avec ce pillage les populations colonisées d’un passé qui, du coup, est facilement vécu comme allogène : les démolisseurs écervelés islamistes manient d’autant plus facilement la pelleteuse dans les cités antiques qu’ils allient leur profonde bêtise inculte au sentiment plus ou moins diffus que ce patrimoine est une étrange émanation rétroactive de la puissance étrangère. »

 

 

Le lecteur doit se laisser prendre dans ce tourbillon qui nous fait rencontrer des noms illustres (Mozart, Beethoven, Liszt, Schubert, Berlioz, Bizet, Rimski-Korsakov, Debussy, Bartók, Schönberg… mais aussi Flaubert, Chateaubriand, Balzac…) ainsi que d’autres bien moins connus. Franz Ritter, toujours passionné par son art, avoue même : « La musicologie est à la musique ce que l’horlogerie est au temps. »

 

 

Le voyage nous mène jusqu’en Chine, au Vietnam, en Corée où « l’orient de l’Orient, n’échappe pas à non plus à la violence conquérante de l’Europe » car Sarah est « friande de missionnaires, martyrisés ou non ; ils sont, disait-elle, la vague souterraine, le pendant mystique et savant de la canonnière – l’un et l’autre avancent ensemble, les soldats suivant ou précédant de peu les religieux et les orientalistes qui parfois sont les mêmes. »

 

 

Boussole, un livre que l’auteur dédie, entre autres, aux Syriens, mérite donc amplement son titre, ainsi que la belle récompense littéraire bien méritée.

Jean-Paul

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18 décembre 2015 5 18 /12 /décembre /2015 17:18

Voici le texte du courriel adressé par Alain Hiver à Ghislaine et Jean-Paul après la soirée du samedi 5 décembre.

 

Chers vous deux,

J’espère qu’il n’est pas trop tard pour vous dire l’immense plaisir que j’ai eu, Odile également, d’être parmi vous en ce samedi passé.

Comme j’aime à le dire en des moments richement vécus, “qu’est-ce qu’on était bien heureux” !

J’ai été très impressionné par l’élan de solidarité qui “persiste et signe” au coeur de cette association.

J’ai ressenti la force bienveillante d’une humanité qui n’a pas besoin de grands discours pour exister : elle Est, tout simplement.

L’émotion bien sûr était aussi au rendez-vous. Une émotion qui sera de toute façon éternelle à chacune de nos prochaines rencontres.

Il est vrai que je ne pensais pas qu’un de mes proches soit victime d’une injustice. Le plus dur, c’est de se sentir impuissant à la réparer d’un coup de baguette magique ou de gueule... Pour moi, l’injustice, c’était dans les livres, à la télévision, dans des films, des émissions à sensation... c’est un peu dur de vieillir et de s’apercevoir qu’une partie de l’humanité fiche le camp dans le sens inverse à celui pour lequel on chante, on milite, on “pédagogue”, on manifeste, on vit...

Alors, ce repas “républicain”, amical et loyal de samedi dernier nous aura sûrement réchauffé l’âme pour un bon bout de temps.

Et ce que j’exprime là n’est que le ressenti d’une seule personne et nous étions quatre-vingt dix...

C’est vous dire la puissance de vie qui régnait autour de nous tous.

Alain

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18 décembre 2015 5 18 /12 /décembre /2015 16:30

La Main

Refrain :

Prends la main de ton voisin

Pour entonner ce refrain

Prends-la en signe de paix

Pour écouter ce couplet.

 

Le message d’une main

Qui se tend vers toi n’est pas

À remettre au lendemain

Il est du bonheur pour toi

 

Le message d’une main

Sur ton corps endolori

Est la chance pour demain

D’avoir ton âme guérie

 

Le passage d’une main

Sur tes épaules menues

Est le début du chemin

Jusqu’à ton cœur ingénu

 

La bourrade d’une main

Pleine de joie dans ton dos

Est celle du bon copain

Qu’on retrouve à l’apéro

 

La présence d’une main

Dans un regard qui sourit

Quand tu es dans le chagrin

Elle est celle d’un ami

 

Le réflexe d’une main

Qui agrippe le veston

Et rattrape le gamin

Courant après son ballon

 

Et la beauté de ces mains

Qui pétrissent savamment

La précieuse pâte à pain

Qui lèvera lentement

 

Enfin l’émotion des mains

Qui applaudissent à l’envi

Le poète musicien

Qui a tout donné de lui.

 

Chanson écrite et composée par Alain Hiver dans la nuit du 19 au 20 décembre 2011 et publiée avec l’aimable autorisation de l’auteur.

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17 décembre 2015 4 17 /12 /décembre /2015 11:46

Au cours de la si belle soirée du 5 décembre, il y a eu beaucoup de temps forts, de temps émouvants, de moments de complète amitié, tout cela faisant vraiment chaud au coeur et permettant de résister, de tenir... même si rien ne pourra effacer l'injustice, le mensonge et les affabulations de toutes sortes.

Une chanson, écrite par Alain Hiver, simple et belle, a fait lever toute la salle, chacun donnant la main à sa voisine, à son voisin et ce fut d'intenses minutes inoubliables. Pour ne pas oublier cela, Alain Hiver nous a communiqué le lien pour nous permettre de retrouver cette chanson, même si cette vidéo a été tournée en d'autres lieux : https://www.youtube.com/watch?v=8ar2_Qgp15I&feature=youtu.behttp://

 

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14 décembre 2015 1 14 /12 /décembre /2015 11:11

L’homme qui m’aimait tout bas par Éric Fottorino.

Nrf Gallimard (2009) Folio (2010) 162 pages.

« Le 11 mars 2008, en fin de journée, dans un quartier nord de La Rochelle, mon père s’est tué d’un coup de carabine. » C’est avec la brutalité d’une nouvelle bouleversante que commence ce récit durant lequel l’auteur tente de comprendre ce père qui l’a adopté à l’âge de 9 ans et lui a donné son nom.

 

 

 

 

 

Michel Fottorino a écrit une lettre à chacun de ses trois fils mais c’est Éric, le plus âgé, qui doit remettre à François et à Jean, le courrier les concernant. Bien sûr, il y avait cette attaque cérébrale mais « il avait retrouvé peu à peu l’usage de ses mains et de ses bras. » Lui, le kiné, il avait repris la course à pied mais n’avait jamais accepté d’être obligé de ne plus exercer son métier. D’ailleurs, la plaque « Michel Fottorino, masseur-kinésithérapeute » avait disparu. Il avait perdu toute sa raison d’être « il aimait qu’on ait besoin de lui. »

 

 

Ce grand sportif était fâché avec tout ce qui était administratif, n’ouvrant aucun courrier à en-tête, négligeant complètement de se mettre à jour de ses dettes, se contentant de soulager ses patients avec ses mains.

 

 

 

En même temps que les formalités s’enchaînent, les souvenirs reviennent avec cette Tunisie où il a grandi, sa passion pour le foot et le cyclisme : « Papa m’a mis sur un vélo après avoir constaté ma nullité au football… À vélo, il m’a appris la vie. » Tous les deux, ils avaient grimpé le Tourmalet. La photo de couverture semble illustrer cet épisode avec un Michel Fottorino arborant un immense sourire mais « depuis sa mort, il vit plus que jamais en moi à travers les hasards qui surgissent, » reconnaît celui qui dirigea le journal Le Monde, ce journal que son père lui achetait chaque jour dès qu’il entama ses études de droit.

 

 

Cet homme qu’il a commencé à appeler Papa, à presque 10 ans, est présent dans ses romans : Rochelle et Korsakov. Dans Un territoire fragile, le cabinet de kiné qu’il décrit est celui de son père : « Il était mon accordeur de corps et de cœur. »

 

 

Enfin, c’est le premier été sans lui. Une sortie à vélo : « Allégresse de pédaler dans cette féérie et tristesse de ne plus t’y voir », lui rappelle ses courses, à 15 ans : « Tu m’aimais tout bas, sans effusion, comme on murmure pour ne pas troubler l’ordre des choses. » Partagé entre deux pères lorsqu’il retrouve son « père naturel », il avoue : « Il m’a fallu du temps pour faire la part des choses, pour aimer l’un et l’autre sans tiraillements »

 

 

Enfin, une question taraude l’écrivain : « Aurais-je pu l’empêcher ? » Sachant qu’il était dans la dèche, il pense que oui mais c’est fait et pas un jour ne passe sans penser à lui : « Au revoir papa, salut, pas adieu, on risquerait de se manquer. »

Jean-Paul

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