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14 décembre 2016 3 14 /12 /décembre /2016 09:16

La petite femelle   par Philippe Jaenada

Julliard (2015). 714 pages

 

« Les défenseurs de la Loi, les chevaliers intègres de la Justice, je crois qu’ils ont menti sciemment, en toute connaissance de cause puisqu’ils ont lu le dossier (espérons) : ils ont triché dans l’enceinte du plus grand tribunal de France, pour écraser une jeune femme de vingt-six ans comme une punaise. »

 

 

Philippe Jaenada est clair dès le début de ce livre passionnant tellement il foisonne de détails, de précisions recherchées et trouvées grâce à un énorme travail, d’humour aussi ce qui détend bien le lecteur découvrant l’engrenage infernal de la vie de celle qui fut « une éclaireuse » qui a vaincu finalement car « les rues sont pleines de paulines. »

 

 

Le cinéma et d’autres auteurs se sont déjà emparé de l’histoire de Pauline Dubuisson et Philippe Jaenada n’hésite pas à se confronter à ceux qui l’ont précédé, sans complaisance et avec un souci constant de la vérité, écartant tout ce qui a été romancé, même si cela était fait avec talent, comme par Jean-Luc Seigle dans Je vous écris dans le noir, livre « volontairement faux », récréant Pauline.

 

 

Au cours de son récit, l’auteur n’hésite pas à citer des événements, à raconter d’autres histoires, à détailler d’autres vies inspirées par son enquête qui commence dans la villa Les Tamaris, à Malo-les-Bains, commune détachée de Rosendaël puis rattachée à Dunkerque en 1969.

 

 

Pauline qui est née le 11 mars 1927, « dix mois après Marylin Monroe, quatre avant Simone Veil… », aura bientôt 14 ans. Il décrit minutieusement sa famille, détaille ses ascendants. André Dubuisson, son père, l’a élevée. Cet ingénieur revenu de la Première guerre mondiale comme colonel et officier de la Légion d’honneur a déjà eu trois garçons avec Hélène Hutter, son épouse, membre d’une famille où « il y a plus de pasteurs que de saucisses à Francfort » et aussi de la consanguinité.

 

 

Il est indispensable d’insister sur ce que fut l’enfance de Pauline avec une mère qui ne sort pratiquement pas de chez elle et un père « intelligent et cultivé, rude, exigeant et directif… par conséquent autoritaire… Le colonel Dubuisson est austère, il est à l’austérité ce que l’eau est à l’humidité… Dès les premiers jours, il l’aime comme la mère juive de légende aime son fils. Il va en faire son double féminin, en l’améliorant. »

 

 

Elle ne va pas à l’école. C’est une préceptrice qui s’occupe d’elle avant que son père prenne le relais. Il lui inculque que la vie est un combat et qu’il faut être fort parmi les forts, contrôler ses réactions spontanées, réprimer ses élans. Il « en fait à la fois sa prisonnière et la reine de la maison. » Elle n’a que 7 ans et sera inscrite au collège l’année suivante avec deux ans d’avance mais « elle choque élèves et profs, on la trouve anormale, sèche, brutale, déjà cynique… » Précisons que sa mère l’appelle Paulette car Pauline, elle n’aime pas ce prénom. Les temps ont bien changé…

 

 

L’histoire de Pauline Dubuisson est lancée et elle se poursuit, très détaillée. Les Allemands occupent Dunkerque, une ville qui sera la dernière libérée, en France, le 9 mai 1945 et Pauline a le tort de vouloir vivre sa vie…

 

 

Une vie comme la sienne est très difficile à résumer car les drames qui la jalonnent méritent des explications fouillées, ce que Philippe Jaenada réussit parfaitement. Il faut lire La petite femelle pour enfin connaître la vérité sur une histoire qui a défrayé la chronique, en France, pendant plus de dix ans.

Jean-Paul

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11 décembre 2016 7 11 /12 /décembre /2016 09:47

Abraham et fils   par  Martin Winckler

P.O.L. (2016). 575 pages

 

Une maison ancienne dans un bourg du centre de la Beauce sert non seulement de cadre à ce nouveau roman de Martin Winckler mais elle est un véritable personnage qui prend la parole de temps à autre et fait le lien entre les divers protagonistes de cette histoire dans laquelle l’auteur a mis beaucoup de lui-même.

 

 

Pour revivre ou découvrir l’ambiance d’une petite ville de province au début des années 1960, ce roman est idéal. On constate par exemple que les immenses plaies ouvertes par l’occupation nazie sont loin d’être refermées.

 

 

Tout commence avec l’arrivée d’une Dauphine jaune dans le centre de Tilliers, « ma petite ville au milieu des blés ». Abraham Farkas en descend et laisse un moment son fils, Franz, dans l’auto où il dévore Tintin ou Mickey… Ainsi, le roman sera épicé de références concernant les lectures de ce garçon, lectures qui lui seront fort utiles, comme on pourra le constater.

 

 

Son père est médecin et vient prendre la succession du Docteur Fresnay. L’histoire d’Abraham Farkas se dévoile peu à peu éclairant ce que ressent Franz après cet accident qui l’a plongé dans le coma et qui lui a fait oublier beaucoup de choses dont le souvenir de sa mère. À ce sujet, son père reste muet.

Il parle de son cabinet d’Alger, d’une tentative avortée aux États-Unis, à Rochester. Son apparence physique est trompeuse : « le nouveau médecin de Tilliers faisait volontiers penser à un gangster… Pendant quinze secondes... » Très vite, il gagne la confiance des habitants puis arrive Claire Délisse : « Un nom de gâteau au citron. Ou de sablé sucré. »

 

 

Franz va à l’école et doit subir les brimades d’un certain Gérald mais : « J’étais à l’école, je ne pouvais pas m’ennuyer. » Il découvre aussi la bibliothèque et devient un habitué de la librairie où on le laisse lire presque à sa guise. Il pense à la mort : « Je sais que tout le monde meurt. J’ai juste un peu de mal à penser que moi je vais mourir… J’imagine que la mort c’est l’ennui pour toujours. »

 

 

De courts chapitres se succèdent dans cette maison que Franz découvre peu à peu et qui lui livre ses mystères. Il est maintenant au CM2, s’intéresse de plus en plus à l’histoire récente, une histoire qui peut lui apporter les réponses qu’il recherche.

 

 

Abraham s’est fait quelques amis et, dans leur petit groupe, « Les Compagnons de la vérité », on parle de ces deux familles juives cachées dans la maison habitée maintenant par Franz. Ces gens ont été dénoncés, arrêtés et déportés. Qui a commis l’irréparable ?

 

 

La suite livre peu à peu ses secrets. La perspicacité de Franz bien aidé par ses lectures permet de connaître l’histoire de Marie et Marcel, deux amoureux en pleine tourmente (1941 – 1942) dont le titre, trouvé par Franz, résume tout : « Un amour résistant ».

 

 

L’auteur nous promet une suite à venir : Les Histoires de Franz. Patientons encore un peu.

Jean-Paul

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8 décembre 2016 4 08 /12 /décembre /2016 10:41

Le début… la suite… la fin     par   Leny Escudero

Autoédition (2015) 375 pages

 

D’une terrible cruauté, le titre du dernier livre de Leny Escudero, paru quelques mois avant sa mort, nous renvoie à la disparition d’un artiste si injustement boudé par les médias qui n’hésitent pas à nous inonder de rétrospectives, d’émissions hommages, pour d’autres.

 

Si nous ne contestons pas cela, cette inégalité de traitement nous fait hurler à l’injustice. Leny Escudero, dans la chanson française, fait partie des plus grands. Espérons que ce temps qui passe si inexorablement finira par lui rendre justice.

 

Dans cette seconde partie de sa biographie, il remonte à l’histoire terrible de ses parents, Julian et Braulia, dans un petit village des Pyrénées espagnoles, à 1 500 m d’altitude où la forêt appartient à un châtelain. son père est bûcheron.

 

Leny raconte alors ce qu’il a vécu à quatre ans et qu’il a écrit dans une chanson bouleversante : Vivre pour des idées. « Le châtelain a eu la confirmation que dans cette maison personne ne sait lire et écrire. Et c’est bien, parce que quand les pauvres savent lire et écrire ça leur donne des envies et c’est pas bon pour les châtelains quand les pauvres ont des envies. »

 

Puis c’est la fuite devant l’avancée des franquistes après que sa mère en ait tué deux qui s’en prenaient à sa sœur aînée, âgée de douze ans. « Mon p’tit père a expliqué que le Général Franco avait trahi son serment fait à la République. Que c’était un coup d’état militaire… Maintenant, nous allons essayer d’aller à Irun. »

 

Comment ne pas être marqué à vie par de telles épreuves vécues si jeune. Nous sommes en 1939 et Leny a à peine six ans. À Barcelone : « Les Catalans nous traitent comme des étrangers. » Braulia met au monde Rosina, son huitième enfant. Il faut fuir encore car « la République est morte. »

 

Il faut passer en France « le pays des Droits de l’Homme », fuir les mitrailleuses de l’aviation de Mussolini et de la Légion Condor… Leny se retrouve seul et vit des épreuves qui s’accumulent. Devant autant de souffrances pour lui et les siens, il confie : « Je n’ai pas la foi et je ne l’ai jamais eue et je sais que je ne l’aurai jamais, parce que pour cela il me faudrait me reconstruire entièrement. Que ça ne serait plus moi. »

 

Seul avec sa petite sœur, il sait que « des réfugiés républicains espagnols ont été reconduits à la frontière pour être livrés aux assassins de Franco… ces mêmes uniformes arrêteront des français parce que juifs, résistants, communistes ou pas. » Un commissaire de police « seulement républicain » a monté une filière d’évasion du camp d’Argelès et son père a pu s’échapper.

 

 

Seul, il apprend à parler et à lire le français : « …je lis tout ce que je trouve. » La famille s’est retrouvée et Leny a très tôt une conscience politique : « J’ai su à neuf ans que Staline assassinait la révolution. »

 

Les chapitres sont souvent courts car Leny égrène ses souvenirs. À la Libération, il assiste à « la sale besogne » des « Résistants de la dernière heure » transformés en « tortionnaires ».

 

Le temps passe et les amours aussi. Il passe le brevet pour tenter le concours d’entrée à l’École Normale d’Instituteurs. Hélas, sa nationalité espagnole ne lui permet pas de se présenter à ce concours et sa vie prend une autre tournure avec les métiers du bâtiment mais il a raconté la suite dans Ma vie n’a pas commencé (Le Cherche-midi).

Jean-Paul

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6 décembre 2016 2 06 /12 /décembre /2016 16:21

Un petit cadeau sympa pour les fêtes ?... Ghislaine vous conseille :

Agenda 2017  par Tripode

Le Tripode (Littérature – Arts - Ovnis)

 

Le superbe Agenda 2017 des éditions du Tripode est d’une prise en main très facile et d’un format idéal pour le sac à main.

Ce véritable livre présente une belle couverture, sobre et originale, avec ce dessin naïf du renard qui s’échappe et qui évoque la Liberté. Ce sera d’ailleurs la couverture du prochain roman de Bérengère Cournut : Née contente à Oraibi, à paraître dès ce mois de janvier. De plus, elle annonce bien le manifeste de Jean-Jacques Pauvert, intitulé Liberté, que Lucie Eple, Juliette Maroni et Frédéric  Martin, les concepteurs de l’agenda, ont placé judicieusement en introduction.

 

J’apprécie bien le calendrier vacances qui me sera très utile pour suivre le rythme scolaire de mes petits-enfants.

 

Je relève aussi une autre originalité : les Saints littéraires.

 

C’est un agenda très pratique du fait qu’il commence en décembre et qu’une place suffisamment importante est consacrée aux notes, chaque jour.

 

D’autre part, chaque semaine, il y a une pensée : c’est sympa !

 

Les dessins d’oiseaux illustrent bien cet agenda et l’unité des tons ocre et bleu est très réussie. L’éditeur met l’eau à la bouche des amateurs passionnés de lecture en annonçant les livres à paraître chaque mois pour l’année qui vient.

 

Quant aux conseils pour les dépressifs : hilarant ! Rien de tel pour sortir de la morosité. Bref, c’est un agenda que j’ai adopté immédiatement.

Ghislaine

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2 décembre 2016 5 02 /12 /décembre /2016 14:59

Une éducation catholique   par  Catherine Cusset

nrf, Gallimard (2014). 131 pages

 

Catéchisme, confession, Marie, la narratrice, comme dans Un brillant avenir, raconte, s’attachant cette fois à l’enfance et à l’adolescence, à cette éducation catholique imposée par son père alors que sa mère est athée.

 

 

Dès la première page, le ton est donné. Elle a beaucoup de mal à dire « mon père » à l’aumônier qu’elle croise : « Ces mots, associés à la longue robe noire qu’il portait, avaient quelque chose d’intime et d’obscène comme un sexe aperçu à travers une braguette entrouverte par inadvertance. »

 

 

Elle est très croyante mais, influencée par son amie, Nathalie, elle vole dans le supermarché. Arrive la confession et elle lâche un petit larcin : « Un crayon, quand il s’agit de trousses entières. Le ciel ne s’est pas effondré… De sa voix douce, il me demande de réciter dix fois le Notre Père, et m’absout. Je sors du confessionnal, infiniment soulagée et fière. »

 

 

Marie s’oppose à sa sœur qui a trois ans et demi de plus : « Elle est courageuse, dégourdie, hardie. Je suis une trouillarde. »  Quand sa mère la soutient alors qu’elle préfère lire un roman plutôt que d’aller à la messe, « le mal est fait… le Dieu de papa, le Dieu de mon enfance, ce jour-là a perdu sa grandeur… J’ai compris, ce jour-là, que le croyant avait besoin de la protection d’un dieu parce qu’il était fragile.»

 

 

Ximena dont la mère est grecque et le père chilien, arrive dans sa vie et « n’a aucune religion, aucune éducation religieuse. » Avec cette nouvelle amie, elle découvre l’amour, le plaisir : « Je l’aime d’un amour passionné, brûlant, comme je n’ai jamais aimé personne. » De 13 à 17 ans, elles sont indissociables : « la brune et la blonde, le démon et l’ange… son amour est lucide, tendu et sévère. »

 

 

Les études, les amours s’enchaînent. Ximena est toujours là malgré les jalousies. D’un sentiment à l’autre, d’une passion à une autre, l’âge adulte s’installe et Marie se demande toujours : « Qu’est-ce que l’amour ? »

 

 

Avec Samuel, enfin, elle constate : « On ne pouvait vivre et aimer qu’en étant débarrassé de la peur – la peur d’être seul, la peur de vivre, la peur de faire du mal à l’autre, la culpabilité. Cette peur que j’appelle Dieu. » C’est sûrement cela qui reste d’une éducation catholique.

Jean-Paul

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29 novembre 2016 2 29 /11 /novembre /2016 13:56

Le rapport de Brodeck par Philippe Claudel

Stock (2007). Prix Goncourt des Lycéens 2007. Le Livre de Poche (2009). 348 pages.

 

Dans ce roman qui a bien mérité le Goncourt des Lycéens, Philippe Claudel reste aussi très imprécis sur les lieux où se déroule l’histoire. Nous sommes au cœur des montagnes, vraisemblablement en Autriche, près de la frontière allemande et Brodeck est désigné par les autres habitants pour rédiger un rapport après l’Ereigniëis, la chose qui s’est passée… « J’ai appris à ne pas trop poser de questions. J’ai aussi appris à me parer de la couleur des murs et celle de la poussière des rues. Ce n’est guère difficile. Je ne ressemble à rien. »

 

 

Au début de l’automne dernier, juste un an après la fin de la guerre, est arrivé celui que tous ont appelé l’Anderer, l’autre, un étranger, venu s’installer dans la seule auberge du village. Il était accompagné de son cheval, Monsieur Socrate, et de son âne, Mademoiselle Julie.

 

 

Dans ce village difficile d’accès, tous les drames causés par la lâcheté humaine se sont concentrés et l’histoire nous en révèle une cascade. Brodeck raconte et ses souvenirs, même les plus terribles remontent. Pourtant, le village s’était cotisé pour lui payer des études à la Capitale où il assiste aux premières manifestations pour réclamer du pain et du travail. Le sang est versé devant le Parlement. C’est là qu’il rencontre Emélia qui deviendra sa femme. S’enchaînent pillages et massacres car la haine envers les étrangers et l’antisémitisme poussent aux crimes les plus abjects.

Brodeck a fui à temps, son meilleur ami, Ulli, étant passé dans le camp des bourreaux. Hélas, les soldats du pays voisin arrivent et s’installent dans le village et le discours du capitaine Buller ne laisse aucun doute : « Notre race est la race première, immémoriale et immaculée, ce sera la vôtre aussi si vous consentez à vous débarrasser des éléments impurs qui sont encore parmi vous… »

 

Brodeck est livré aux bourreaux : « C’est bien la peur éprouvée par d’autres, beaucoup plus que la haine ou je ne sais quel autre sentiment, qui m’avait transformé en victime. » Son récit de sa déportation est terriblement réaliste et très émouvant. Il raconte aussi son retour et enfin le sort de ce fameux rapport sur cet Anderer dont la fin a été tragique.

Jean-Paul

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28 novembre 2016 1 28 /11 /novembre /2016 15:08

La petite fille de Monsieur Linh par Philippe Claudel

Stock (2005) ; Le Livre de Poche (2007) ; 119 pages.

 

Ce délicieux roman assez court nous fait partager la vie de M. Linh, vieil homme qui a dû quitter son pays et faire un voyage de six semaines pour enfin arriver dans un lieu, jamais précisé, où il fait froid. Il porte dans ses bras sa petite-fille dont le père, son fils, a été tué à la guerre, comme sa mère. La petite s’appelle Sang dia (Matin doux).

 

En quelques pages, Philippe Claudel permet de comprendre tout le drame du déracinement, ce que vivent en ce moment des milliers de gens. Heureusement, M. Linh trouve quelqu’un à qui parler dans la ville où il a été recueilli : M. Bark.

 

 

Ce livre est tendre, émouvant, très réaliste aussi quand les deux hommes parlent de la guerre car M. Bark a combattu dans le pays de M. Linh et cela fait penser au Vietnam : « La voix de son ami est profonde, enrouée. Elle paraît se frotter à des pierres et à des rochers énormes, comme les torrents qui dévalent la montagne, avant d’arriver dans la vallée, de se faire entendre, de rire, de gémir parfois, de parler fort. C’est une musique qui épouse tout de la vie, ses caresses comme ses âpretés. »

 

 

Hélas, d’autres décident pour M. Linh qui se demande : « Pourquoi la fin de sa vie n’est-elle que disparition, mort, enfouissement ? » Après tant de drames et de souffrances toujours d’actualité, l’auteur constate : « Qu’est-ce donc que la vie humaine sinon un collier de blessures que l’on passe autour de son cou ? »

 

 

Enfin, pourquoi ne pas le dire ? Le coup de théâtre final arrache des larmes au lecteur qui s’était attaché aux pas de cet homme, M. Linh, et de sa petite-fille.

 

À suivre...

 

Jean-Paul

 

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27 novembre 2016 7 27 /11 /novembre /2016 18:34

Les âmes grises   par  Philippe Claudel

Stock (2003). Prix Renaudot 2003. Le Livre de Poche (2006) ; 234 pages.

 

Très bien adapté au cinéma par Yves Angelo et Philippe Claudel lui-même, ce roman plonge le lecteur dans un monde profondément marqué par la guerre dont on entend l’écho lointain tout au long du livre. Le narrateur est un policier mais on ne l’apprend que tardivement. Tous les personnages correspondent bien au titre sauf Belle, la plus jeune des trois filles de Bourrache, le patron du restaurant où mangeait le procureur Pierre-Ange Destinat. En 1917, il est à la retraite depuis un an.

 

 

Ce premier décembre 1917, par « un temps de Sibérie », le corps de la petite (10 ans) que l’on appelle Belle de jour, est retrouvé sans vie, dans l’eau, près du mur de clôture du château : « Elle ressemblait à une princesse de conte aux lèvres bleuies et aux paupières blanches. » L’intrigue est lancée et le roman va se dérouler dans une ambiance des plus pesantes  avec des personnages d’un autre siècle que l’auteur campe remarquablement.

 

Le contexte social est bien décrit aussi avec ce château et cette propriété dont a hérité Destinat, descendant d’un industriel. Destinat est veuf et n’a gardé qu’une cuisinière. L’usine est toujours là et ses 800 ouvriers sont réquisitionnés pour le service civil : « Huit cents gaillards qui, chaque matin, sortiraient d’un lit chaud, de bras endormis, et non d’une tranchée boueuse, pour aller pousser des wagonnets plutôt que des cadavres. La bonne aubaine ! »

 

Arrive enfin Lysia Verhareine, jeune et belle femme, pour remplacer l’instituteur à l’esprit dérangé, surnommé Le Contre qui avait remplacé Fracasse, le titulaire parti au front. « La guerre déroulait son petit carnaval viril sur des kilomètres et de là où nous étions, on aurait pu croire à un simulacre organisé dans un décor pour nains de cirque. »

 

Les premiers convois de blessés arrivaient dès septembre 1914 : « je parle des vrais blessés, de ceux qui n’avaient plus pour chair qu’une bouillie rougeâtre et qui étendus dans les camions sur des civières pouilleuses râlaient doucement… »

 

Deux déserteurs se révèlent des coupables idéaux pour le juge Mierck et le colonel Matziev, chargés de l’enquête et qui ne reculent devant aucun moyen pour obtenir des aveux. Pendant ce temps, Clémence, l’épouse du narrateur, vit des moments très difficiles… La guerre est terminée. On inaugure le monument aux morts le 11 Novembre 1921 et on découvre les lettres de Lysia…

À suivre...

Jean-Paul

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26 novembre 2016 6 26 /11 /novembre /2016 09:34

Trilogie de l’homme devant la guerre   

par Philippe Claudel

Le Livre de Poche (2015). 788 pages

 

Dans la préface, écrite en mai 2015, Philippe Claudel, membre de l’Académie Goncourt, confie qu’il ne savait pas qu’en écrivant Les âmes grises, La petite fille de Monsieur Linh et Le Rapport de Brodeck, ces trois livres pourraient être regroupés dans une trilogie. C’est en terminant le troisième qu’il s’est rendu compte « que  les trois textes s’articulaient autour d’une idée centrale : la façon dont l’homme, en tant qu’individu faible et isolé, se confronte au cataclysme d’un conflit qui le dépasse de très loin… »

 

Né en Lorraine, en 1962, au cours d’un siècle qui « a enfanté deux des plus grands traumatismes que l’histoire de l’humanité a pu connaître », Philippe Claudel a grandi dans un village situé à une heure de Verdun  mais aussi du camp du Struthof, dans une région profondément marquée par deux guerres mondiales.

 

 

 Hélas, le XXIe siècle déjà bien entamé nous montre chaque jour que « se sont effondrées les espérances d’un monde meilleur qu’on avait imaginé au tournant du millénaire.. » Dans ses trois romans situés « à la croisée de différentes pistes : réaliste, historique, policière, sociologique, fabuleuse, mythologique, fantastique… », ses personnages révèlent « notre propre chair mise à nu et, sous une époque apparemment lointaine ou exotique, la nôtre. »

 

 

Cette Trilogie de l’homme devant la guerre est complétée par un hommage très émouvant à son éditeur et ami, Jean-Marc Roberts, mort il y a deux ans : « Jean-Bark » : « Tu aimais lire et tu lisais sans cesse, ce qui n’est pas banal pour un éditeur. »

À suivre...

Jean-Paul

 

Un grand merci à Simon qui nous a offert ce livre.

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10 novembre 2016 4 10 /11 /novembre /2016 11:24

L’ombre de ce que nous avons été   par Luis Sepúlveda

Traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hansberg

Métailié (2010), 149 pages.

 

Dans le Chili d’après, ils se retrouvent, de retour d’exil, et les souvenirs remontent car les vieilles blessures ne sont pas refermées. Il y a eu cette première attaque de banque de l’histoire de Santiago, par quatre hommes dont Durruti, anarchiste espagnol, le 16 juillet 1925. Puis l’auteur nous parle aussi d’un certain Ricardo Eliécer Neftalí Reyes Basoalto, connu dans les milieux bohèmes de l’époque mais passé à la postérité sous le nom de Pablo Neruda.

 

 

La dictature a tellement fait de victimes, tellement brisé de destins, profondément modifié le cours de la vie des Chiliens que chaque rencontre fait remonter les souvenirs douloureux, à la surface. Luis Sépúlveda qui a vécu au cœur de ces années d’espoir sait en parler avec précision, tendresse, émotion avec toujours un peu d’humour.

 

 

On rencontre un vendeur de poulets rentré au pays après dix ans d’exil en Suède. Ceux qui avaient fui en Espagne rêvaient de revenir au Chili pour ouvrir un bar dans ce pays qualifié « d’heureuse image de l’Éden » dans l’hymne national.

 

 

Une violente dispute conjugale entre Conceptión García et Coco Aravena se termine en drame puis Lucho Arancibia fait des mots croisés dans l’édition dominicale d’El Mercurio et les souvenirs remontent : « …quand les jeunes filles communistes nouaient le foulard rouge autour du cou des camarades et les embrassaient pour leur donner un avant-goût du nectar de l’amour des jours à venir. »

 

 

Rien n’était simple pourtant avec ces grèves menées par des groupes toujours plus extrémistes, ces exclusions des jeunesses communistes après la mort du Che en Bolivie. Enfin, ce retour au pays : « on ne revient pas de l’exil, toute tentative est un leurre, le désir absurde de vivre dans le pays gardé dans sa mémoire. Tout est beau dans le pays de la mémoire… »

 

 

L’auteur évoque aussi le GAP, l’escorte du Président Allende dont il a fait partie. L’inspecteur Crespo et son adjointe, Adelita Bobadilla, née après 1973, « aux mains propres », enquêtent et là aussi, le passé remonte à la surface. Souvenirs d’humiliations, comment la droite a fait sortir illégalement des devises du pays pour le priver de dollars car « …les Nord-Américains avaient donné un chèque en blanc pour couler le pays. »

 

 

Finalement assez pessimiste sur ce qui attend son pays, Luis Sepúlveda constate les lenteurs de la justice, la dérive qui entraîne la police comme l’avoue Crespo à Adelita : « Bientôt on annoncera la privatisation de la police et tout ce en quoi tu crois sera laissé aux mains de mercenaires. »

 

 

Lolo Garmendia, Lucho Arancibia, Coco Aravena et Salinas sortent sous la pluie, à 5 heures du matin et se rendent au Joyeux Dragon… Une lettre écrite par un anarchiste conclut cette histoire d’hommes et de femmes toujours attachés à leur idéal et relevés par d’autres lorsque leur parcours s’achève. Hélas, ils ne sont plus qu’une ombre…

Jean-Paul

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