Qu'est-ce qu'une rumeur ? Et une rumeur concernant des affaires de mœurs en particulier ?

Comme nous l’avons souligné, il est souvent question d’une rumeur ou de rumeurs dans l’affaire Degache.  Bien des auteurs se sont penchés sur cet objet courant mais difficile à cerner. Aujourd’hui, à l’heure où on mesure chaque jour davantage l’impact social d’internet, il est encore plus nécessaire qu’avant de savoir raison garder face au buzz et de savoir discerner entre info et intox. C’est pourquoi  le lecteur du blog trouvera ici quelques éléments et des références qui seront utilisés par la suite dans nos réflexions sur le rôle de la rumeur dans cette affaire.

 

Qu’est-ce qu’une « rumeur » ?

Le terme peut avoir deux sens (Wikipédia). Sous le deuxième sens, celui qui nous intéresse ici, la rumeur est un phénomène de transmission d’une histoire à prétention de vérité et de révélation, par tous moyens formels et informels, « une nouvelle sans certitude qui se répand de bouche à oreille, un bruit inquiétant qui court » (Trésor de la langue française) et qui « peut tuer » (Froissart, 2002 : 64).

 

L’origine d’une rumeur

Pour le psychanalyste Jean-Pierre Winter, invité sur France Inter à parler de la rumeur (France Inter, samedi 10 avril 2010, émission « 7-9 du week-end »), « le point de départ d’une rumeur c’est un mensonge, dans la très grande majorité des cas, ce mensonge c’est quelque chose qui nous dit la vérité de ce qui nous ferait plaisir d'entendre ». Et il ajoute que « la rumeur au départ c’est une médisance la plupart du temps, et c’est une médisance que l’on a eu du plaisir à faire circuler ».

 

Mais la source de la rumeur peut tout aussi bien partir de faits qui ne sont pas contestés mais dont la diffusion, sous l’effet de plusieurs mécanismes,  va en changer complètement la nature. Froissart (2002 : 63, chap3, partie I) rapporte les travaux de chercheurs qui depuis le début du 20è siècle (Stern, Kirkpatrick, Allport et Postman…) se sont intéressés au phénomène au moyen d’un protocole qui fait inévitablement penser à ce que nous connaissons sous l’expression « le téléphone arabe ». Ils mettent ainsi en évidence des mécanismes généraux de transmission de l’information (Wikipédia, d’après Allport et Postman, cf. Froissart, 2002 : 75) :

  • mécanismes de réduction : transmis de sujet en sujet le message initial est simplifié. « Sur un message comprenant 100 détails, seulement 70 sont conservés à la première retransmission, 54 à la deuxième, etc. jusqu'à 36 à la cinquième version » ;
  • mécanismes d’accentuation : les détails qui sont retenus ne le sont pas de façon aléatoire car les personnes mémorisent de préférence certains détails ou même ajoutent des explications au récit afin d'en renforcer la cohérence ou l'impact ;
  • mécanismes d’assimilation : les personnes s'approprient le message en fonction de leurs valeurs, croyances ou émotions.

Ces 3 types de mécanismes conduisent immanquablement à la déformation de l’information initiale  et à la diffusion de ce qu’on peut appeler une rumeur si aucun processus de rectification ne parvient à rétablir le fait initial.

 

Une rumeur concernant des affaires de mœurs possède-t-elle des propriétés particulières ?

La réponse est clairement non, mis à part que les mécanismes d’accentuation et d’assimilation décrits ci-dessus vont être encore plus actifs. On se souvient de certaines affaires récentes comme celle qui impliqua en 2003 Dominique Baudis, l’ancien maire de Toulouse, alors président du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA), et première personnalité politique à prendre en France la décision d’annoncer elle-même qu’elle est mêlée à une affaire de mœurs (Blog Le fil rouge), ce qui a donné lieu à beaucoup de discussions et d’études sur l’impact d’un démenti télévisé public (cf. Kapferer et Piotet, 2009), dit « effet boomerang ». On y apprend au passage que « le registre des moeurs, du sexe […] est un des thèmes favoris de toutes les rumeurs ». On s’en doutait ! Et surtout que les plus jeunes, les moins de 35 ans, semblent croire deux fois plus que leurs ainés que la rumeur puisse être fondée. Etonnant ! On s’en doutait moins !

 

En matière de pédophilie plus précisément, l’histoire récente a été marquée par la circulation de rumeurs retentissantes (voir à ce sujet Dufays, 2004) qui associent rapidement des notables ou des personnalités locales ou nationales à des supposés réseaux de pédophilie. C’était notamment le cas à Outreau. Dufays explique que ce type de rumeur possède 5 propriétés caractéristiques :

  • l’amalgame entre différents éléments : pédophilie implique réseau, protection policière et incurie de la justice ;
  • un degré de diffusion élevé : par la presse et le bouche à oreille, beaucoup de personnes la connaissent ;
  • une origine le plus souvent inconnue ;
  • la persistance : ce type de rumeurs durent plusieurs années sans faiblir ;
  • une prétendue évidence : elle est rapportée sans nuance, comme une certitude.

 

Dans tous les cas, le vieil adage « il n’y a pas de fumée sans feu », est récurrent dans ce type d’affaire. Pourtant, tous les auteurs s’étant penchés sur la question en dénoncent le caractère erroné et non-fondé. Froissart (2002 :29) écrit à son sujet que « comme pour tout proverbe, sous l’apparente logique se cachent une simplification de la réalité et une erreur de jugement » (cf. Kapferer, 1994 à ce sujet), car les cas de fumées sans feu sont multiples à commencer par un exemple qui mettra à mal « le bon sens paysan » fréquemment invoqué pour lui donner crédit : « un bon tas de fumier chaud », de la fumée, pas de flamme !

 

On verra que dans l’affaire Degache on retrouve un grand nombre de ces propriétés.

 

Références

Dufays, J.-L.. [2002] : Rumeur et stéréotypie : l’étrange séduction de l’inoriginé. Protée, Vol.32, N°2, 25-31. http://pascalfroissart.online.fr/3-cache/2004-dufays.pdf

FROISSART, P. [2002] : La Rumeur. Histoireet fantasmes, Paris, Belin, coll. « Débats »

KAPFERER, J.-N. [1987] : Rumeurs. Le plus vieux média du monde, Paris, Seuil.

KAPFERER, J.-N. et al. [1994] : Fumées sans feu (Actes du colloque de Liège sur la rumeur, 14-15 octobre 1993), Bruxelles, Les amis de l’ISIS – Labor.

KAPFERER, J.-N. & Piotet, J.-P. [2009] : L’impact d’un démenti télévisé. Observatoire de la Réputation  http://www.obs-reputation.org/?p=138

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lorenzo 15/02/2011 20:05



Pour apporter un malheureux exemple, récenment au village de monsieur DEGACHE, dans les discutions, une personne connue de la cité était décédée, quelque temps après, le bulletin communal
imprimait la fausse imformation!...



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