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6 avril 2011 3 06 /04 /avril /2011 23:01

Docteur,

Passons à présent à l’affaire Degache.

Vous notez en conclusion de votre mémoire que « la personnalité de Monsieur Degache n’est pas pathologique. Structurée sur un mode discrètement obsessionnel (indécision, scrupulosité, perfectionnisme), elle n’a jamais compromis son insertion sociale ni professionnelle, pas plus qu’elle n’a occasionné de souffrance au sujet ou à son entourage. Elle a permis l’élaboration de liens familiaux forts et stables, qu’ils soient conjugaux et paternels.» Vous rajoutez que « à l’instar de notre prédécesseur le docteur A, nous n’avons relevé aucun signe en faveur d’une pathologie psychiatrique décelable ou évolutive.»  

 

Notre question suivante portera sur une expertise réalisée sur Jean-Paul Degache par un des trois experts désignés par la Cour et qui ont eu lieu en avril 2002. Vous dites « que les conclusions du docteur C, psychologue expert, semblent sous-tendues par l’hypothèse de la véracité des faits reprochés : l’expert sort ainsi du champ et des limites de sa mission, même si notre collègue atténue le propos dans sa conclusion, en des termes d’ailleurs surprenants : « les actes de violation qui lui sont reprochés sont refusés. Il n’y a donc pas de culpabilité… ». Est-ce à dire que Monsieur Degache, pervers selon cet expert, devrait être considéré comme irresponsable pénalement ? 

 

Quelles remarques pouvez-vous faire sur le dossier expertal réalisé lors des différentes enquêtes sur Jean-Paul Degache et plus précisément sur les conclusions du Docteur C ?

 

Dr Bensussan : Mon travail de lecture critique de ce dossier a été suffisamment explicite: il ne me semble pas nécessaire ou souhaitable de reprendre ici les insuffisances ou approximations, afin de ne pas personnaliser outre mesure ma critique.

Disons que ce dossier expertal, dans son ensemble, réunit certaines caractéristiques qui m’ont poussé, avec Maître Florence RAULT pour coauteur, à écrire la Dictature de l’Emotion, publié en 2002.

La validation à la lettre de la parole d’une plaignante, à laquelle toute marque de scepticisme de la part d’un expert reviendrait, en quelque sorte, à infliger un second outrage est le premier et le plus constant de ces écueils : il conduit l’expert à considérer les faits dénoncés comme avérés, ce qui se perçoit très nettement dans sa rédaction.

Dès lors, les dénégations du sujet mis en cause (pourtant présumé innocent au stade de l’expertise psycho-légale) sont assimilées à un déni, c’est-à-dire à une non-reconnaissance de la réalité. C’est alors véritablement le syndrome de Rosenthal qui semble influencer sinon guider l’approche expertale : cet artefact d’observation a été défini en 1976 comme un « biais induit par l’observateur, qui attend ou anticipe un résultat. De sorte que s’opère une sélection involontaire et inconsciente, l’observateur retenant plus volontiers ce qui est congruent, et négligeant ce qui est dissonant ». Ce mécanisme peut être mis en place dès avant la rencontre avec le sujet et donc avant la perception des signes critiques, en fonction des attentes de l’observateur.

Si l’on ajoute à cette critique le jargon psychologique, pratiquement hermétique, utilisé pour définir le fonctionnement ou la structure psychologique de Monsieur DEGACHE, l’ensemble peut sembler accablant pour le sujet mis en cause, ce qui ne laisse aux avocats de la défense, en particulier en l’absence de lecture critique d’expertises aussi approximatives, qu’une – très – petite marge de manœuvre.

Ce manque de rigueur n’est pas à l’honneur de notre discipline : la psychologie et la psychiatrie, ainsi que la justice, auraient tout à gagner d’une approche moins émotionnelle, plus technique et référencée. N’oublions pas ce que disait Georges CANGUILHEM dans son ouvrage de référence Le normal et le pathologique : ne peut être considéré comme scientifique que ce qui est réfutable ou vérifiable. Certaines des expertises qui m’ont été soumises adoptent un style à la fois hermétique et péremptoire. Elles n’apparaissent dès lors ni réfutables ni vérifiables, ce qui pose le problème de leur exploitation en justice.

Je forme donc le vœu que de telles expertises n’aient joué qu’un rôle secondaire dans la décision de justice qui a frappé Monsieur DEGACHE.

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Published by Les amis et proches de Jean-Paul Degache - dans "L'affaire DEGACHE"
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commentaires

michelle 07/04/2011 13:29



Interview qui en dit long sur a qualité de notre justice ! Merci de cet éclairage