Rentrée littéraire - Paolo Rumiz

  • Les amis et proches de Jean-Paul Degache

La légende des montagnes qui naviguent     par    Paolo Rumiz

Traduit de l’italien par Béatrice Vierne

Arthaud (2017) 461 pages

 

Il a fallu une dizaine d’années pour que La légende des montagnes qui naviguent soit enfin traduite en français et éditée chez Arthaud. Voilà une formidable occasion de découvrir Paolo Rumiz (photo ci-dessous), journaliste à La Reppublica, écrivain-voyageur qui a affronté les risques de la guerre dans l’ex-Yougoslavie, mais aussi relié Trieste, sa ville, à Vienne puis à Istanbul, chaque fois à vélo.

 

Ici, il se lance dans une immense aventure : explorer l’épine dorsale européenne constituée par les Alpes et les Apennins. « Parti pour m’échapper du monde, j’ai fini, au contraire, par en trouver un autre : à ma grande surprise, mon voyage s’est transformé en révélation d’un univers vivant et secret. Je l’ai décrit avec rage et émerveillement. Émerveillé par la beauté fabuleuse du paysage humain et naturel, mis en rage par le pouvoir qui n’en tient aucun compte. »

 

 

En effet, ce livre va beaucoup plus loin qu’une description des paysages. Bien sûr, ils sont détaillés avec talent et cela donne souvent envie d’aller découvrir aussi des lieux très isolés et ignorés par les touristes. Surtout, le voyage est émaillé de tellement de rencontres, de contacts avec les humains qui vivent ou tentent de faire vivre ces montagnes, que la lecture n’est pas fastidieuse. Il a fallu de temps à autre se référer à des cartes pour visualiser le parcours mais ce n’est pas toujours nécessaire tant l’aventure est riche et variée.

 

 

Le style de Paolo Rumiz est riche, enlevé, évocateur, précis et toutes les anecdotes, rappels historiques et réflexions qui émaillent son récit, m’ont beaucoup intéressé, m’apprenant énormément. Depuis la Croatie où il doit expliquer que c’est ici que les Alpes commencent, jusqu’à la pointe sud de la botte italienne, l’auteur se déplace la plupart du temps à pied, à vélo ou dans ce fameux Topolino, Fiat 500 de 1953, affectueusement appelée Nerina. « Sur le marché, c’est celle qui se rapproche le plus de la mule. » Dans la dernière partie, elle est un véritable personnage avec ses humeurs, ses qualités et ses faiblesses.

 

 

En Slovénie, les déplacements des ours sont à l’ordre du jour car les Slovènes sont fous des abeilles dont le miel intéresse beaucoup cet animal très répandu. À Ljubljana qu’il qualifie de Prague miniature, il constate la xénophobie, ce populisme centriste qui conduit à l’américanisation ou  à l’hyper-traditionalisme.

 

 

S’il passe en Autriche, il revient en Italie pour évoquer la catastrophe du Vajont, ce barrage qui a cédé le 9 octobre 1963, emportant deux mille personnes, saccageant aussi le plus grand bassin de la Vénétie. Les Dolomites sont là et il les explore, revient en arrière, désorientant un peu le lecteur avant de franchir le col du Brenner.

 

Souvent, il compare ce qu’il voit en Autriche avec le laisser-aller italien, saluant ces services publics qui fonctionnent. Il rappelle l’histoire de l’homme des glaciers, Õtzi, découvert par Helmut Simon. Bolzano l’a réclamé et obtenu, évinçant Herr Simon qui sera enfin réhabilité.

 

 

C’est à vélo qu’il escalade le Stelvio pour écouter la montagne. Malgré ses 48 virages : « La beauté qui nous domine enlève bien deux pour cent à la pente, c’est un aimant qui nous tire vers le haut. » Hélas, le réchauffement climatique qu’il constate avec les glaciers disparus ou considérablement réduits, est alarmant : « La terre ravagée depuis des décennies ? Un désastre qui dure des décennies ne fait pas sensation. »

 

 

Bien sûr, il passe par la France et tire encore le signal d’alarme pour sauver nos vallées alpines du trafic routier qui reprend de plus belle. À Chamonix, son guide constate : « C’est la catastrophe. Trop d’eau, trop de dégel, trop de chaleur. » Puis il nous conduit du Grand Paradis jusqu’à Nice. Qualifiant le col de la Cayolle d’ « ultime Roncevaux des cyclistes », il nous égratigne quand il voit un panneau annonçant Les Grandes Alpes : « On sait bien que les Français font toujours les choses en grand. »

 

 

Il n’oublie pas de parler des loups, de l’élevage, de la désertification, de la haine des étrangers dans certaines vallées, de l’indispensable présence de femmes venues de l’est pour soigner les personnes âgées. Toutes ces montagnes qu’il voit bouger au-dessus des nuages préservent une vie en train de disparaître. L’autoroute qu’il fuit comme la peste, vide des territoires entiers mais Paolo Rumiz donne vraiment envie de sauver ces paysages encore marqués par le passage d’Hannibal jusqu’à cette mer Ionienne surchauffée qui marque la fin du voyage.

 

Un grand MERCI à Babelio (Masse Critique) et aux éditions Arthaud pour ce magnifique et très instructif voyage.

Jean-Paul

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